L’émotion de qui ? point de vue

personnagesVoyons ce que nous dit Nancy Kress à propos de l’émotion et surtout de quelle émotion il s’agit de faire partager. Comme nous manquons de télépathie, nous, les humains, sommes emprisonnés dans nos propres crânes. Comme l’a écrit Joseph Conrad, « Nous vivons, comme nous rêvons, seuls » – du moins, seuls dans nos têtes.

Les seules pensées, projections, rêves et sentiments que nous pouvons expérimenter directement sont les nôtres. Notez que Nancy Kress accorde d’emblée une importance capitale à la vie intérieure. Et elle ajoute que c’est parce que cette réalité à un seul point de vue (le nôtre évidemment mais cela ne suggère pas que nous soyons imperméables aux autres, du moins nous pouvons essayez de les comprendre) et que cette réalité est ancrée si solidement en nous que la fiction est si fascinante.

La fiction nous permet de faire l’expérience du monde dans la tête de quelqu’un d’autre, par personnage interposé, ai-je l’habitude de dire. Mais mes lectures m’ont permis de comprendre que ces êtres fictifs sont d’abord des incarnations de personnes. C’est-à-dire que du multiple (on pioche de ci-de là des traits de caractère et on les assemble pour en faire une unité, ce qui crée un être de fiction et sa beauté), du multiple donc, nous créons un être de sang avec de l’encre et du papier.

Le point de vue

Le point de vue est le regard à travers lequel nous voyons l’action, la tête dans laquelle nous nous trouvons, les sentiments que nous éprouvons comme ce personnage les ressent. En tant que tel, le choix du ou des personnages qui constitueront les différents points de vue est crucial pour votre histoire.

Ce choix déterminera ce que vous racontez, comment vous le racontez et, souvent, ce que l’action signifie.

Le protagoniste de l’histoire est au cœur de celle-ci, la personne qui nous intéresse le plus, celle dont l’action nous rive aux mots de l’auteur. Habituellement, mais pas forcément, votre protagoniste sera aussi le point de vue du personnage par lequel nous recevons cette histoire.

point de vueAinsi, nous voyons les événements du best-seller de John Grisham, La transaction (The King of Torts), à travers les yeux de son personnage principal, Clay Carter. Carter est à la fois le personnage principal et celui dont nous partageons le regard. La théorie narrative Dramatica en fait un personnage subjectif (vous pouvez découvrir cette théorie narrative par notre série d’articles et l’application Dramatica que j’ai mis à votre disposition pour la tester vous-mêmes).

Un autre regard que celui du personnage principal

Cependant, vous pouvez obtenir des effets intéressants en faisant en sorte que votre point de vue soit quelqu’un d’autre que le protagoniste. Gatsby Le magnifique de F. Scott Fitzgerald et L’envoûté (The Moon and Sixpence) de W. Somerset Maugham en sont deux exemples.

Gatsby est raconté à travers les yeux de Nick Carraway, qui n’est impliqué que de manière périphérique dans l’action principale, principalement en tant qu’ami et d’intermédiaire. Les deux personnages qui font le drame sont les amants illicites, Jay Gatsby et Daisy Buchanan, en particulier Gatsby.

Maugham va encore plus loin. Le protagoniste de L’envoûté est Charles Strickland, qui abandonne son existence londonienne bourgeoise pour voyager dans les mers du Sud et devenir peintre ; Strickland s’inspire vaguement de Paul Gauguin.

Le narrateur anonyme du roman, le seul point de vue, ne connaît que très peu Strickland, il est l’ami d’un ami de Strickland. Il a plusieurs rencontres occasionnelles avec Strickland, d’abord en Angleterre et puis à Tahiti. À aucun moment,néanmoins, le narrateur n’affecte la vie de Strickland ou Strickland affecte celle du narrateur. Une grande partie de la vie de Strickland qui est portée à notre connaissance est racontée au narrateur par d’autres personnes, après la mort de l’artiste.

Les inconvénients de cette structure alambiquée sont évidents : elle manque d’immédiateté. Tout ce qui est important pour Strickland, ou ce qui lui est fait, se passe en coulisses. Le narrateur est informé de ces événements plus tard, et il nous en parle.
Maugham sacrifie ainsi une des forces dramatiques : l’action. Alors pourquoi l’a-t-il fait ? s’interroge Nancy Kress.

La séparation du personnage principal du protagoniste

Comme le suggère la théorie narrative Dramatica, le héros est à la fois un protagoniste et un personnage principal. Le protagoniste est une fonction. C’est une notion objective. Alors que le personnage principal est subjectif (ce qui renforce encore ce concept de point de vue).

Très souvent, certes, personnage principal et protagoniste sont un seul et même personnage. Mais ce n’est pas une obligation et Maugham en donne un exemple excellent.
Le personnage principal peut poursuivre l’histoire après la mort du protagoniste, c’est ce qu’il arrive à Charles Strickland et Jay Gatsby dans leurs romans respectifs. Le personnage de Maugham retrace le destin de la veuve de Strickland, de ses enfants et de ses peintures.

Le protagoniste peut être dépeint comme beaucoup plus secret s’il n’est pas aussi un point de vue. Le point de vue évacue le mystère. Il nous donne un certain angle sur la réalité, sur la vérité.

Personne n’apprend le vrai passé de Jay Gatsby avant sa mort ; il s’est inventé un passé beaucoup plus glamour que le sien. Si Gatsby avait été un point de vue, nous, les lecteurs, nous l’aurions su dès le début, puisque nous aurions été « dans sa tête », ce qui n’est pas incompatible avec un scénario ou le théâtre.

Les protagonistes qui ne sont pas aussi des points de vue peuvent préserver leur mystères. Comme le dit le narrateur de Maugham, « j’ai senti que Strickland avait gardé son secret jusqu’à la tombe ».

Le personnage principal (c’est-à-dire celui dont nous partageons le point de vue) peut faire des observations sur des choses qui échappent totalement au protagoniste.
Ainsi, Nick Carraway en vient à considérer Daisy Buchanan comme une personne insouciante, sans véritable profondeur, et Jay Gatsby comme un idéaliste touchant. Ce sont des points de vue très personnels qu’aucun de ces personnages (ni aucun autre dans l’histoire) n’auraient partagés.

Le choix du point de vue

Tout comme la théorie narrative Dramatica suggère de réfléchir s’il y a une différence à faire ou non entre le protagoniste et le personnage principal, Nancy Kress propose de valider point de vue et protagoniste. C’est à une véritable réflexion dramaturgique que l’un et l’autre nous convie.

Comme le dit Nancy Kress, le premier choix qui saute à l’esprit de l’auteur n’est peut-être pas le meilleur.

point de vuePrenons par exemple l’histoire de Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, qui se déroule en Alabama avant la Seconde Guerre mondiale. L’intrigue principale concerne le coup monté contre un homme noir, Tom Robinson, pour avoir battu une femme blanche, un crime qu’il n’a pas commis.

Son avocat est le respecté Atticus Finch, père de deux enfants. Finch parvient à faire éclater la vérité sur l’identité du véritable agresseur, le père de la victime, qui tente ensuite de se venger en s’en prenant aux enfants de Finch.
point de vueHarper Lee aurait pu raconter son histoire de n’importe lequel de ces points de vue. Au lieu de cela, elle intègre son intrigue principale dans une histoire de passage de l’enfance (elle saute l’étape de l’adolescence, un abrégé peut-être dû à des raisons d’esthétique dramatique, je le dis sur la pointe des doigts) à l’âge adulte et fait de son narrateur à la première personne l’un des enfants, la fille de huit ans de Finch, Scout.

En conséquence, elle se retrouve avec une histoire différente que si le point de vue (donc le personnage principal) avait été Atticus Finch, Tom Robinson, ou le véritable agresseur.
Mais il est certain que Scout est un choix efficace.

Brainstorming sur la question du point de vue

Qui est le plus émotionnellement atteint par l’action ?

Une personne fortement affectée émotionnellement offre généralement le meilleur point de vue (bien que Maugham, comme nous l’avons vu, choisisse de sacrifier l’immédiateté émotionnelle pour d’autres objectifs).

Scout est victime d’une tentative de meurtre par cette violence envers les femmes et est donc en danger. Choisissez pour votre personnage principal quelqu’un qui possède un véritable enjeu dans le récit, y compris la souffrance si le résultat est négatif.

Ce critère émotionnel, d’ailleurs, est la raison pour laquelle les romans policiers insistent souvent pour créer un lien personnel entre le meurtrier et le détective. Cela augmente les possibilités de souffrance, qui, dans le même coup, augmentent la tension narrative.

Qui sera présent au moment du climax (l’ultime confrontation )?

Dans Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Scout est là. Tout comme Nick Carraway dans Gatsby Le magnifique. Votre personnage principal devrait l’être aussi, sinon il faudra raconter l’événement, en faire un récit comme dans la tragédie classique où le héros faisait le récit de ses exploits, des exploits auxquels nous n’étions pas conviés.

Faire un récit d’un événement, c’est exclure le lecteur de cet événement. Or dans la fiction (scénario, théâtre, roman… c’est l’action conjointement à la parole et à l’incarnation (non seulement la construction des personnages mais aussi (au cinéma ou au théâtre) lorsqu’un acteur s’empare du personnage) qui implique le lecteur dans l’histoire (ne serait-ce que par un lien d’empathie ou seulement de sympathie envers un personnage et ses tribulations).

Qui est le plus présent ou du moins présent dans les scènes ou séquences les plus importantes ?

point de vueCe sera de fait votre personnage principal. Si l’on suit la pensée de Nancy Kress, ce point de vue est ce qui rend possible une scène ou une séquence. Elle garde l’exemple de Harper Lee et mentionne la scène du plaidoyer de Atticus Finch. A ce moment, Scout se glisse dans la salle d’audience pour assister au travail de son père.

Ainsi si cette scène est possible, c’est parce que Scout nous en témoigne.

Quel regard est le plus à même de dire le message de l’auteur ?

Scout apporte au roman de Harper Lee une vision innocente et fraîche du racisme qu’aucun adulte ne pourrait avoir. De même, Nick Carraway voit l’action de Gatsby Le magnifique d’un point de vue plus idéaliste et plus simple que les autres personnages, pour la plupart des sophistes new-yorkais.
Nancy Kress demande à l’auteur quel genre d’observations sur la vie il souhaite faire ? Quel est le personnage le plus apte à le faire ? Voulez-vous que ce personnage soit vos « yeux » et votre « cœur » ?

Et probablement la question la plus cruciale à se poser :

Quel est le personnage dont vous vous sentez le plus proche ? le plus intime ?

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