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Hors Compétition]
De quoi ça parle ?
D’un modeste bouquiniste romain, Davide (Alessandro Borghi) qui suite à un incident tragique, est pris d’un profond sentiment de culpabilité et devient hypersensible à la détresse des autres, et notamment des migrants venus d’Afrique, dont le nombre augmente en Italie. Cela lui occasionne quelques problèmes, car malgré toute sa bonne volonté, il n’est pas armé pour accueillir toute la misère du monde dans son salon.
Pourquoi on reste insensible ?
Au début, on pense aux Marx Brothers. Oui, cela semble un peu incongru, mais le film s’ouvre sur un duo de migrants. Le gamin, avec ses yeux ronds, son mutisme et ses cheveux bouclés, fait penser à Harpo Marx. L’adulte, lui, semble moins drôle, une version de Chico dont l’enthousiasme se serait fracassé contre les aléas de la vie, la misère et la xénophobie ambiante.
Ils croisent la route de Davide, qui n’a d’un Groucho que les lunettes. Il n’a pas de moustache, ne marche pas à moitié courbé et, surtout, est aussi taiseux et sérieux que le second est volubile et farfelu. Pourtant, c’est bien chez lui, dans son appartement romain, que va se rejouer, plus tard, la fameuse scène d’Une nuit à l’opéra où une douzaine de personnes s’entassaient tant bien que mal dans la cabine minuscule d’Otis B. Driftwood, joué par Groucho. Ici, l’espace est plus imposant, puisque Davide habite seul dans l’immense appartement légué par ses parents, dans lequel on trouve une imposante bibliothèque. Pourtant, quand la demeure est envahie par des cohortes de migrants abusant de sa gentillesse et de son hospitalité, l’effet ne tarde pas à être le même. En moins comique, toutefois… Ici, on n’est pas du tout dans la comédie burlesque, le slapstick ou même dans une comédie à l’italienne. Non, il s’agit bien d’un drame et on le constate bien vite, dès les premières minutes du film.
Davide croise la route des deux migrants, en train de faire la manche pour se nourrir. Le plus âgé, voyant sans doute en lui une âme plus charitable que la moyenne, essaie de lui abandonner l’enfant, dont il ne peut plus s’occuper. Evidemment, Davide refuse. Il mène une petite vie tranquille et n’a pas prévu de prendre en charge un enfant dont il ne sait absolument rien, et qui ne semble pas parler un mot d’italien. Le gamin le suit, se fait inviter à déjeuner, mais continue de lui coller aux basques? Ceci finit par agacer Davide qui le repousse. Reculant de quelques pas, l’enfant se fait faucher par une moto sous les yeux du bouquiniste. Celui-ci l’accompagne à l’hôpital mais il arrive trop tard. La victime ne survit pas à ses blessures. Davide se retrouve assailli par les remords, le sentiment de culpabilité, et une profonde colère contre un monde qui ne fait rien pour les plus démunis.
Aux urgences, il rencontre Aminah, une jeune algérienne arrivée en Italie sur une embarcation de migrants. Il la voit subir le racisme ordinaire, le manque de considération des soignants et des services sociaux. Elle est enceinte, seule, désemparée et effrayée. Aussi, pour expier ses fautes, il lui propose de l’héberger quelques jours. Mais en ouvrant sa porte à la jeune femme, il met le doigt dans un engrenage infernal. Chaque jour, il découvre que de nouveaux pensionnaires se sont invités dans son salon, sa cuisine ou sa chambre. Il a beau protester, demander à Aminah de faire évacuer les lieux, l’appartement continue à accueillir de plus en plus de monde. Davide, toujours en proie à la honte et à la culpabilité, n’ose pas hausser le ton et préfère partir de chez lui plutôt que d’appeler la police pour reprendre le contrôle de l’appartement.
On aurait envie de le secouer un peu, de l’inciter à réagir avant que les choses ne deviennent trop compliquées à gérer, mais Davide reste atone, bras ballants, incapable de dire quoi que ce soit. On dirait qu’il n’éprouve plus rien : ni colère, ni douleur, ni compassion. Rien.
Mais le film de Gianni Amelio nous laisse dans un état assez comparable, éteints, léthargiques, à cause du rythme mollasson du récit, du jeu plus que minimaliste d’Alessandro Borghi et du choix assumé de ne pas verser dans le pathos. Le film est à l’opposé du mélodrame larmoyant que nos amis transalpins aiment à réaliser. Radicalement à l’opposé. C’est un mélodrame sec, pour ne pas dire aride, qui ne parvient jamais à nous transmettre des émotions. Hop hop hop, on vous voit venir. Vous allez nous dire qu’on ne sait pas ce qu’on veut, qu’on râle quand le film est tire-larmes mais qu’on persifle sur une oeuvre qui fait le choix inverse. C’est vrai, on trouve l’intention louable. On préfère ce style-ci plutôt que des mélos lourdingues aux effets appuyés. Maintenant, un drame trop sec, c’est aussi un peu gênant. Cela donne une impression de distance, de froideur qui empêche l’identification au personnage et qui empêche de s’impliquer pleinement dans le propos de l’oeuvre, pourtant plein de bonnes intentions.
Les seules scènes qui offrent des respirations au spectateur et lui arrachent quelques émotions, ce sont les scènes où Davide peut trouver du réconfort auprès d’un employé de la morgue (Valerio Mastandrea, impeccable comme toujours), avec qui il sympathise, ou d’Elsa (Valeria Golino), sa meilleure cliente, qui l’incite à lire les livres plutôt que de les vendre et de vivre sa vie plutôt que la subir. Mais elles sont plutôt rares et trop sur la retenue pour nous emporter.
Dommage, on aurait aimé être touchés par le sort des personnages, par le sujet – grave et totalement ancré dans une réalité révoltante. Ou mieux, on aurait aimé une comédie iconoclaste à la Marx Brothers, une tornade comique qui montre des migrants malicieux s’opposant à l’inhospitalité, à la xénophobie, aux comportements hautains et méprisants. Cela aurait été une belle façon de faire réagir le spectateur et le confronter à la misère du monde. Ici, point d’opéra flamboyant, juste une petite musique lancinante et, avouons-le, assez ennuyeuse.
Crédits photos : copyright Claudio Iannone – Images fournies par le service presse de La Biennale Cinema