Ashkal, l'Enquête de Tunis (2023) de Youssef Chebi

Nouveau film du tunisien Youssef Chebi auquel on doit le documentaire "Babylon" (2012), le court métrage "Les Profondeurs" (2012) et le film "Black Medusa" (2021) co-signé avec Ismaël. Avec ce nouveau projet écrit avec François-Michel Allegrini le cinéaste a voulu explorer le film de genre quasi inexistant en Tunisie : "Notre cinéma reste souvent à la surface des choses. Il se cantonne souvent à une approche  frontale de la réalité, à quelques thèmes laissant peu de place à l'imagination : la Tunisie accueillante où il fait beau et chaud, les marchés, les épices, ou les contradictions entre modernité et tradition, la situation de la femme, la religion..." Le réalisateur-scénariste s'est particulièrement intéressé aux immolations : "... lorsque le geste s'est "démocratisé", atteignant jusqu'à plusieurs centaines de cas par an, le nom des personnes concernées n'a plus été évoqué. Juste avant le tournage, d'autres cas sont apparus : un jeune homme au coeur du centre-ville, un autre dans les locaux d'Ennahda, le parti islamiste. Mais l'immolation est devenue tellement habituelle qu'elle a perdu de son impact. La société ne veut plus voir, comprendre ou reconnaître comment on peut arriver à un tel désespoir." Pour ce film le cinéaste a revu le film "Cure" (1997) de Kiyoshi Kurosawa. Précisons que le titre "Ashkal" est un terme arabe qui est le pluriel de "forme" : "Le mot appartient aussi au vocabulaire de l'architecture, ce qui m'importait. On le trouve encore dans une expression qu'on peut traduire par "De formes et de couleurs". Le film est produit par Farès Ladjimi qui était derrière entre autre dans "Le Fil" (2010) de Mehdi Ben Attia, "Nesma" (2013) de Homeïdi Behi ou "L'Etat Sauvage" (2019) de David Perrault... 

Ashkal, l'Enquête de Tunis (2023) de Youssef Chebi

Dans un bâtiments des Jardins de Carthage, un quartier de Tunis créé par l'ancien régime mais dont la construction a été stoppé lors de la révolution, deux policiers découvrent un corps calciné. Alors qu'ils commencent à enquêter les travaux reprennent peu à peu... Les enquêteurs sont incarnés par Fatma Oussaifi dans son premier rôle, auparavant danseuse et prof de danse rencontré par le réalisateur sur un tournage vidéo, puis Mohamed Houcine Grayaa révélé dans "Khorma, le Crieur de Nouvelles" (2002) de Jilani Saadi et vu depuis dans "Le Fil" (2010), "Hors-la-Loi" (2010) de Rachid Bouchareb, "Or Noir" (2011) de Jean-Jacques Annaud ou "Narcisse" (2015) de Sonia Chamkhi. Citons ensuite Bahri Rahali vu dans "Dachra" (2018) de Abdelhamid Bouchnak, "Un Divan à Tunis" (2020) de Manele Labidi, et dans leur premier rôle au cinéma les acteurs Rami Harrabi, Hichem Riahi et Nabil Trabelsi... À l'évidence, le réalisateur tunisien a été influencé par le renouveau du cinéma de genre iranien qui offre depuis peu des thrillers de haut vol comme "La Loi de Téhéran" (2021) de Saeed Roustayi, "Les Nuits de Mashhad" (2022) de Ali Abbasi ou "Marché Noir" (2022) de Abbas Amini. Le début du film débute comme n'importe quelle enquête policière mais le cinéaste insiste sur les décors, sur l'environnement soit tout un quartier en ruine, des dizaines et des dizaines de tours inachevées comme un écho à un pays en reconstruction, qui cherche à revivre comme en témoigne la sous-intrigue autour de la commission de vérité et de réconciliation officiellement en Tunisie nommé Instance Vérité et Dignité créée en 2013. De surcroît, le duo d'enquêteurs est composé de Batal un homme d'âge mûr avec quelques zones d'ombre et de Fatma une femme libre et indépendante dont le père est un des responsables de la commission. Dès le premier quart d'heure se dessine donc des tenants et aboutissants aussi denses et passionnants entre l'enquête policière à proprement dite, la présence complexe de cette femme dans la police, et une commission qui a pris pour cible le passé tortueux de l'institution policière durant la dictature.

Ashkal, l'Enquête de Tunis (2023) de Youssef Chebi

Mais très vite on s'aperçoit d'abord de la maladresse du réalisateur, comme cette séquence où la policière croise semble-t-il le coupable, mais la façon dont le réalisateur filme en plan large et le contexte de la nuit et des ruines font qu'il est impossible que le policière puisse obtenir quoi que ce soit. Invraisemblable sur le fond, ou très maladroit sur la forme. Mais l'enquête policière d'abord est assez énigmatique pour nous garder en haleine même si très vite on devine des choses, là encore la maladresse du scénario sur des détails qui n'en sont pas... ATTENTION SOILER !... Le portrait-robot déjà trop précis vis à vis de la rencontre sus-citée, et dont on perçoit nettement les stigmates d'une immolation, témoignages nombreux et précis qui nous dirigent vers une sorte de "combustion spontanée" et donc vers un genre plus ou moins fantastique, et pourquoi les gradés veulent-ils bâclés l'affaire ?!... Sans compter le passé de Batal qui reste flou, la condition de Fatma en tant que femme qui est étrangement jamais traitée, et une fin sans réelle conclusion comme une voie sans issue... FIN SPOILERS !... D'après un scénario riche et foisonnant le réalisateur s'y perd un peu et finalement n'exploite rien jusqu'au bout d'où une extrême frustration. L'enquête ne donne pas grand chose, sans qu'on sache le pourquoi du comment ni du mis en cause ni de l'institution policière, la commission reste sous-exploitée, en filigrane. Dommage car le climax est prenant, le duo d'acteurs est impeccable dont la jolie révélation Fatma Oussaifi, et une très intelligente mise en valeur des ruines comme un "3ème" personnage principal. Malheureusement ça ne suffit pas, une des déceptions de ce début d'année.

Note :      

Ashkal, l'Enquête Tunis (2023) Youssef ChebiAshkal, l'Enquête Tunis (2023) Youssef Chebi

10/20