[Festival de Cannes 2021] “De son vivant” d’Emmanuelle Bercot

De son vivantIl y a des films où l’on sait d’emblée que la séance ne va pas être une franche partie de rigolade. De son vivant, présenté hors-compétition, est de ceux-là. Au bout de cinq minutes, le docteur Eddé (Gabriel Sara, qui est cancérologue au quotidien, et joue presque son propre rôle) annonce à son patient Benjamin (Benoît Magimel), le résultat de ses examens : cancer du pancréas au stade IV, donc incurable, avec une espérance de vie estimée entre 6 mois et un an… Voilà, vous êtes prévenus. Le film n’a statistiquement aucune chance de se terminer de manière joyeuse et vous pouvez préparer les mouchoirs, car, tout aussi statistiquement, il y a des grandes chances que vous finissiez la projection avec la larme à l’oeil…

Tout est fait pour cela, en tout cas. Emmanuelle Bercot a même tendance à charger la barque, en empilant les situations mélodramatiques, pour provoquer l’émotion à tout prix.
Pourtant, le récit principal se suffisait à lui-même. Il tourne donc autour d’un quadragénaire qui, après une phase de déni, doit accepter sa maladie et l’imminence de sa mort. Avant cela, il doit, comme le lui demande son médecin, “ranger le bureau de sa vie”, c’est-à-dire se délester de tous les tourments et regrets qui pourraient l’empêcher de partir l’esprit tranquille, et s’occuper, tant que cela est physiquement possible, prendre le temps d’échanger avec ses proches, faire la paix avec eux, si besoin, planifier ses obsèques et régler sa succession. C’est déjà tout un programme, propice à quelques poussées lacrymales car il est difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce personnage et de s’imaginer un jour à sa place, désarmé face à la maladie ou à l’approche de la mort.

En plus de cela, Benjamin doit aussi gérer  sa relation complexe avec sa mère (Catherine Deneuve), qui est à la fois son principal soutien dans cette ultime épreuve, et une source permanente de tension, car elle essaie constamment d’organiser sa vie et de décider de tout pour lui. Tout l’enjeu est de lui faire comprendre qu’il lui pardonne ses erreurs et qu’il l’aime, même s’il ne le montre pas toujours, avec ses gestes d’humeur fréquents et ses maladresses.
Benjamin essaie aussi, tant qu’il le peut, de préparer ses élèves au concours du conservatoire. A défaut d’avoir accompli de grandes choses durant sa courte vie, il aura au moins donné quelques précieux conseils à des gamins qui pourront éventuellement réaliser son rêve en devenant comédiens.
Il doit aussi composer avec les sentiments de la jeune Lola (Lou Lampros), qui dépassent le cadre élève-professeur.
Ah, et puis tant qu’à mettre de l’ordre dans sa vie privée, le malade doit aussi écrire son testament pour y mentionner son fils, Léandre (Oscar Morgan), un adolescent qu’il n’a jamais vu. Il s’est en effet séparé de sa compagne (Melissa George, la Camilla Rhodes n°1 de Mulholland drive) lorsque celle-ci était enceinte, et elle est retournée vivre en Australie avant qu’il puisse reconnaître l’enfant. S’il ne souhaite pas spécialement renouer avec lui après tant d’années, et surtout à ce moment-là, Benjamin veut toutefois réparer ses fautes en lui léguant tous ses biens.
De son côté, le jeune homme a fait le déplacement depuis les antipodes, mais hésite à franchir le pas de la porte de la clinique. Vont-ils se retrouver avant le “départ” de Benjamin?

Si vous aimez le mélodrame bien corsé, vous allez être servis! En revanche, si ce chantage à l’émotion vous est insupportable ou que vous avez le pathos en horreur, De son vivant risque bien de vous agacer et on ne pourra pas vous en tenir rigueur.
Pourtant, on sent que la cinéaste a essayé de trouver l’équilibre entre les strates de son récit et de refuser de céder à l’émotion trop facile. Le déclin de Benjamin est évoqué par touches successives, sans trop en montrer, et le film cherche plus à célébrer la vie et les liens humains que de dépeindre les aspects les plus sombres de la situation.
La meilleure idée de la cinéaste, c’est d’adopter majoritairement le regard de l’équipe médicale. Le docteur Eddé n’est pas spécialement un homme chaleureux. C’est avant tout un professionnel qui annonce les choses franchement, sans détour. Il fait de la franchise vis-à-vis du patient un principe fondamental. Son expérience lui permet de savoir comment une maladie va évoluer et il ne veut ni donner de faux espoirs, ni laisser le malade renoncer trop tôt à la vie. Il regarde les choses comme elles sont, avec calme et discernement. Son rôle est avant tout de soulager et de préparer son patient au “grand départ” en abordant  la question de la fin de vie avec beaucoup de philosophie et de psychologie. Dans sa position, il ne peut se permettre trop d’affect envers ses patients, car leur décès inéluctable lui serait à chaque fois insupportable, mais il essaie aussi d’apporter ce qu’il faut de soutien et d’écoute.

Par ailleurs, il organise pour le personnel des réunions trimestrielles où chacun peut parler de ses expériences professionnelles souvent douloureuses, de son rapport à la maladie ou la mort, et donner de précieux conseils sur la façon d’appréhender telle ou telle situation, ce qui donne sans doute les plus belles séquences du film, celles où la tristesse se fait le plus ressentir sans jamais verser dans le pathos. A ce petit jeu, Cécile de France est absolument formidable. Dans le rôle de l’assistante du Docteur Eddé, elle reste imperturbable, impeccablement professionnelle, lorsque son patron annonce au patient les mauvaises nouvelles, mais ses yeux trahissent l’émotion profonde qui la submerge, la bouleverse. En s’identifiant à elle, on peut ressentir toute la difficulté de ce métier confronté au quotidien à la mort et à la détresse humaine, et réaliser, comme elle, à quel point la vie est fragile, précieuse et souvent injuste et cruelle.

Cela aurait suffi à faire un film magnifique, tout en pudeur et retenue. Dommage, donc, qu’Emmanuelle Bercot ait choisi d’y ajouter tous ces artifices mélodramatiques qui ne servent pas à grand chose, plus agaçants que convaincants, même si ces grosses ficelles fonctionnent indéniablement : comme prévu, on finit la larme à l’oeil, et c’est exactement ce que voulait la cinéaste.

Reste maintenant à savoir si les spectateurs auront envie de s’infliger cela. Car si en festival, le public accepte de découvrir un film sans en connaître le sujet, ce n’est pas forcément le cas lors d’une sortie en salle classique. Et après plus d’un an de crise sanitaire, il n’est absolument pas certain qu’ils souhaitent assister à deux heures d’agonie, de discussions sur l’acceptation de la mort et d’adieux déchirants…


De son vivant
De son vivant

Réalisatrice : Emmanuelle Bercot
Avec : Benoît Magimel, Catherine Deneuve, Gabriel Sara, Cécile de France, Oscar Morgan, Lou Lampros, Melissa George
Origine : France
Genre : Mélodrame tire-larmes
Durée : 2h00

Contrepoints critiques :

”Très réussi en dépit de quelques ficelles, ce mélodrame doit évidemment beaucoup à ses acteurs. Catherine Deneuve en mère courageuse mais inquiète, désemparée (…) nous émeut, et on est surtout frappé au cœur par l’interprétation magistrale et déchirante, d’une rare intensité, de Benoît Magimel.”
(Edmée Cuttat – La Tribune de Genève)

”Emmanuelle Bercot sort les violons et se prend les pieds dans le tapis. #DeSonVivant est trop tout et manque tellement de finesse. Vraiment raté.”
(Marine Bordone – @Marine2MP sur Twitter)

Crédits photos : Copyright Laurent Champoussin – Les Films du kiosque


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