[Festival de Cannes 2021] “Julie (en 12 chapitres)” de Joachim Trier

Julie_en_12_chapitresSi l’on se fie au titre original, “Verdens Verste Menneske”, l’héroïne du nouveau film de Joachim Trier devrait être “la pire personne du monde” – oui, chez Angle[s] de vue, on parle couramment norvégien.
Pourtant, après la projection, on se dit qu’elle n’est pas si antipathique que cela, cette Julie (Renate Reinsve). Elle est même franchement attachante, pour ne pas dire carrément craquante. Certes, elle peut s’avérer un peu pénible pour son compagnon quand elle décide de lui faire la tête ou lorsqu’elle fuit certaines conversations sensibles – comme le fait de fonder une famille et d’avoir des enfants, par exemple – mais ce ne sont là que des aléas ordinaires de la vie de couple. Elle est aussi particulièrement indécise, un peu perdue lorsqu’il s’agit de prendre les grandes décisions.
En fait, Julie est juste une “fille d’aujourd’hui”, qui a envie de se laisser porter, de profiter de sa jeunesse, et qui se pose de grandes questions sur les orientations à donner à sa vie, à des moments-charnières de son existence.

Joachim Trier dresse le portrait de cette jeune femme en 12 chapitres, comme le titre français l’indique, plus un prologue et un épilogue. Ces quatorze tranches de vie de durée et de tonalité différentes vont de la fin de ses études jusqu’au passage du cap de la trentaine et la possibilité, enfin, de trouver une forme d’équilibre personnel, acquis parfois dans la douleur.
Quand on fait sa connaissance, la jeune femme est une lycéenne brillante, du genre première de la classe, mais ne sachant absolument pas quoi faire de ce bagage de connaissances. Elle le pose en fac de médecine, puis s’oriente vers la psychologie avant de tout plaquer pour devenir photographe. Cette fois, c’est sûr, c’est son truc… Avant qu’elle ne finisse par travailler dans une librairie. C’est ainsi qu’elle rencontre Aksel (Anders Danielsen Lie), dessinateur de bandes dessinées pour adultes dans l’esprit de “Fritz the Cat”. Il a quinze ans de plus qu’elle et ne semble pas spécialement ouvert à autre chose qu’à une relation d’un soir, sans lendemain. Elle en tombe amoureuse et, pour la première fois, sa course folle semble ralentir. Elle découvre enfin une forme de stabilité.

Mais le film n’a pas encore vraiment commencé. Dès le chapitre 1, intitulé “Les Autres”, Julie découvre que la vie de couple n’a pas que des avantages. Il faut supporter des weekends entiers avec les amis de son conjoint pour lesquels elle n’a pas spécialement d’affinités, sans oublier leurs morveux qui braillent et vous courent dans les pattes et la sempiternelle question qu’on finit par vous poser “Et vous, quand allez-vous faire des enfants?”. Julie ne veut pas répondre à cette question. Elle n’a pas encore trente ans! Elle veut profiter de sa jeunesse avant de réfléchir à cela, si tant est qu’elle ait vraiment envie de cette vie de parent. Aksel, à 45 ans, n’est évidemment pas tout à fait sur la même longueur d’onde, et leurs chamailleries sur le sujet, en apparence anodines, créent déjà une fissure dans le bonheur sans faille du couple.
Effectivement, dès le second chapitre, la tentation d’aller voir ailleurs effleure Julie. Lors d’une soirée mondaine où Aksel, désormais auteur de romans graphiques reconnu, présente sa dernière création au microcosme culturel d’Oslo, Julie prend la fuite avant de mourir d’ennui. Elle s’incruste à une soirée où elle rencontre Eivind (Herbert Nordrum). Il est jeune, séduisant, mais déjà pris. Elle aussi. Alors, hors de question de céder à la tentation… En revanche, ils vont passer la soirée à flirter avec l’idée de braver cet interdit.
Cette brève rencontre, même si elle ne se concrétise pas par une relation charnelle, suscite le trouble chez la jeune femme. Elle lui permet de se rappeler ce qu’était sa vie avant de rencontrer Aksel. A-t-elle vraiment renoncé à ces plaisirs-là? A cette liberté? Doit-elle accepter l’idée que désormais, sa vie sera constituée de weekends entre amis, de soirées mondaines déprimantes et, peut-être, de couches à changer et d’enfants à éduquer? En même temps, Aksel a de bons côtés. Il est mature et lui fait partager son expérience. Il la soutient dans les moments compliqués, notamment dans ses relations parfois heurtées avec son père, lui ouvre des perspectives insoupçonnées en la poussant à affirmer ses pensées ou les écrire. Chaque chapitre met Julie face à ce dilemme, fortifiant son couple tout en le déstabilisant. Car en amour, le doute est rarement le ciment le plus efficace.
Mais, à supposer qu’elle finisse par craquer, quitter Aksel pour s’adonner à la passion dans les bras d’un autre, sera-t-elle finalement comblée? Ne regrettera-t-elle pas ce qu’elle a perdu? Et ne répétera-t-elle pas le même cycle d’attentes et de frustrations?

Julie est une éternelle insatisfaite. Elle veut tout et son contraire. Et mieux, toujours mieux, sans savoir comment le décrire. Ses questionnements trouveront sans doute un écho en chaque spectatrice, chaque spectateur. Pas forcément les plus jeunes, qui n’ont sans doute pas le recul nécessaire pour s’y reconnaître. Ni les plus idéalistes, qui goûteront peu le ton doux-amer de l’ensemble. Mais tous ceux qui se sont retrouvés, à un moment, face à un choix crucial à effectuer, à un moment-charnière de sa vie, devant abandonner quelque chose ou quelqu’un pour mieux avancer, renoncer pour obtenir mieux, ne pourront que se retrouver dans le personnage de Julie, ou reconnaître une personne de son entourage.
Cela fonctionne d’autant plus que Julie est incarnée avec fougue par Renate Reinsve, actrice norvégienne quasi-inconnue jusqu’alors, qui ne manque pas l’occasion de révéler toutes les facettes de son talent. Tantôt drôle, tantôt émouvante, toujours irrésistible même dans les moments les plus embarrassants – notamment une mémorable séquence de bad trip suite à la prise de champignons hallucinogènes périmés – elle crève l’écran du début à la fin du film.
Elle agit comme une muse sur Joachim Trier, qui profite de son énergie pour tenter – et réussir – de jolis moments de cinéma, à l’instar de cette séquence où le temps semble se figer pour offrir à l’héroïne une échappatoire fantasmée à son quotidien routinier. Elle slalome entre les être immobiles, courant affirmer sa passion à Eivind, pleine de joie et d’espoir.

Cette chronique légère et profonde à la fois,  pleine de charme et non dénuée d’amertume, a constitué l’une des bonnes surprises du 74ème Festival de Cannes. Ses auteurs, Joachim Trier et son comparse scénariste Eskil Vogt, avaient déjà brillé sur la Croisette par le passé, où Oslo, 31 août s’était distingué dans la section Un Certain regard, mais ils confirment ici qu’ils ont le talent pour toucher à tous les genres, du drame au thriller, en passant par la comédie sentimentale. Alors, comme leur héroïne, on attend encore mieux la prochaine fois. En tout cas, nous courrons vers leurs futurs long-métrages avec enthousiasme.


Julie (en 12 chapitres)
Verdens Verste Menneske

Réalisateur : Joachim Trier
Avec : Renate Reinsve, Anders Danielsen Lie, Herbert Nordrum, Maria Grazia Di Meo, Hans Olav Brenner, Silje Storstein
Origine : Norvège
Genre : portrait de femme en 12 chapitres
Durée : 2h01

Contrepoints critiques :

”Malgré le charisme de l’actrice Renate Reinsve, ce personnage est trop superficiel pour qu’on s’émeuve de ses mésaventures ou qu’on s’identifie à son évolution. C’est comme si elle n’était qu’un sourire sur pattes, une allégorie de la jeune femme charmante et à charmer.”
(Grégory Coutaut – Le Polyester)

“Cette variation sur le thème de la rencontre et du renouvellement, se dévore comme une douzaine de petites bouchées savoureuses, provoquant une connivence avec les personnages et parfois des émotions débordantes.”
(Ol:ivier Bachelard – Abus de ciné)

Crédits photos : Copyright Oslo Films


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