Critique : Nothingwood de Sonia Kronlund

Critique : Nothingwood de Sonia Kronlund

Présenté à la Quinzaine des réalisateurs lors du 70ème Festival de Cannes.

Salim Shaheen est une superstar en Afghanistan. Réalisateur mais aussi acteur et producteur de séries Z, il tourne sans relâche dans un pays en guerre et sans argent. Sonia Kronlund est partie le rencontrer sur le tournage de son 111ème (oui !) long-métrage...

Sonia Kronlund est réalisatrice de documentaires sonores pour la radio. Son travail l'a déjà amené plusieurs fois en Afghanistan, souvent pour enregistrer des femmes brûlées à l'acide et autres terribles histoires. A force de voyages, elle a fini par s'attacher au pays bien que son travail audio n'en rapporte que des horreurs. Nothingwood est son premier long-métrage, sa première oeuvre avec des images parce que, comme elle l'a elle-même si bien expliqué, là où certains sujets demandaient une certaine pudeur, il s'agit ici de mettre en valeur, montrer un art visuel. C'est à la fois une rupture et une complémentarité avec le travail qu'elle faisait jusqu'à présent puisqu'elle se concentre sur un sujet à l'aspect bien plus léger, le sacré Salim Shaheen, réalisateur infatigable de divertissements sans budget et à la chaîne.

Au delà des rires, Nothingwood est loin d'être insouciant, la situation de l'Afghanistan n'est jamais oubliée, les armes et les souvenirs de bombardements rythment le quotidien d'un tournage organisé dans un joyeux bazar. Seulement, l'espace d'un instant, on rencontre une population souvent dénigrée par l'internationale sous un autre angle, on s'attarde, mine de rien, sur des caractères passionnés, des " gens ordinaires " comme ils aiment si bien le rappeler qui ont pu, grâce au septième art et à Salim Shaheen, faire des choses extraordinaires. On finit nous-même par trouver ces acteurs qui se battent au quotidien, ces cameramen improvisés extraordinaires. Dans un univers austère, où les femmes n'ont pas tellement leur mot à dire et où le pouvoir et l'argent règnent, camouflés sous un prétexte religieux auquel plus personne ne semble croire, la simple passion du cinéma apporte l'espoir, le suivi d'un projet permet d'oublier un instant la triste réalité.

Présenté dans le faste cannois, Nothingwood est pourtant à des lieux des fêtes arrosées de champagne et encore plus des grands débats houleux entre critiques. Pourtant, rien ne semble différencier ces figures présentes sur la Croisette, toutes unies autour d'un même amour le cinéma... Rien sauf peut-être les questions de priorité. Et c'est ainsi que, de fil en aiguille, Nothingwood propose une réflexion toute simple sur le caractère vital de la création artistique qui ne fut que complété par cette sélection à la Quinzaine. Si, dans nos sociétés occidentales nous pouvons nous targuer de profiter du cinéma dans une insouciance qui est un luxe, Nothingwood nous rappelle, à travers une splendide ode à l'amour de la création, le combat que mènent d'autres. Pas de débats de qualité ou de quantité, exit l'intellectualisme, Kronlund privilégie l'humain, la communicabilité directe et la verve de la passion, pour un portrait atypique de l'Afghanistan et une intéressante mise en abime dans laquelle de vrais hommes deviennent les héros qu'ils jouent à l'écran.

Malgré un sujet sombre, Sonia Kronlund nous livre un documentaire joyeux et une aventure humaine et artistique drôle, rocambolesque et touchante, qui se transforme progressivement en une réflexion sur notre accès au cinéma. Une œuvre splendide, digne, aussi plaisante que nécessaire.

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