Quand on pensait “corset” au cinéma, cela évoquait généralement des films historiques où des dames élégantes portaient ce sous-vêtement pour garantir un certain maintien dans leurs robes à baleines, des femmes “corsetées”, justement. Ça, c’était avant Le Corset de Louis Clichy, un joli film d’animation présenté cette année dans la section “Un Certain Regard” au Festival de Cannes. Ici, point d’héroïnes de l’époque victorienne, mais un adolescent des années 1980, souffrant d’un curieux déséquilibre au niveau du cou et du dos. Point de souffle épique de la grande histoire, mais un maelstrom de petits problèmes et de belles rencontres qui vont façonner son histoire personnelle, “comme un ouragan” (1)
Au début, quand on le voit ainsi pencher la tête, comme David Niven dans Le Cerveau ou comme la fameuse Tour de Pise, on pense que le petit Christophe fait l’andouille, qu’il joue à un jeu idiot pour embêter les adultes. Dès la séquence d’introduction, il fait presque tomber en dépression le photographe scolaire qui essaie en vain de lui faire redresser la tête. Le gars en a pourtant vu d’autres, mais cette fois-ci, il doit renoncer et prendre la photo en l’état. Pour la famille du gamin, c’est la consternation. Le père, agriculteur, s’agace du comportement de Christophe. Il préférerait que son fils cadet, comme l’aîné avant lui, puisse l’aider à la ferme plutôt que de dilapider son énergie à des bêtises. A onze ans, il devrait être plus responsable. En même temps, c’est assez injuste, car le gamin n’a rien contre participer aux tâches quotidiennes de l’exploitation. Il s’occupe déjà un peu des bêtes et rêve d’apprendre à conduire le tracteur familial. Mais son problème de tête penchée n’est pas feint. Il a bien un problème de posture, qui survient souvent au plus mauvais moment.
C’est justement quand il se retrouve au volant du tracteur qu’il se met à pencher brusquement, ce qui provoque une embardée, une sortie de route, un accident et la destruction du véhicule. Evidemment, le père est furieux. Il n’avait pas besoin de ce nouveau problème, qui vient plomber un peu plus une exploitation déjà fragile économiquement. En plus, il faut équiper Christophe d’un corset métallique rigide, le temps de corriger sa scoliose. Il reçoit l’ordre de ne plus s’approcher du matériel et de ne plus participer aux tâches de l’exploitation. De toute façon, il ne peut plus vraiment faire grand-chose, avec cet attirail encombrant. A l’école, les copains se moquent de lui et de son allure de “Robocop”. A l’église, le manque de souplesse du corset l’empêche de rester enfant de choeur et il est envoyé en coulisses pour assister l’organiste. Au début, il est un peu frustré d’être ainsi mis à l’écart, mais il finit par sympathiser avec l’adulte, qui lui apprend à jouer de l’orgue. C’est quand même un peu plus classe que la guitare, même si les morceaux sont moins rock et si l’instrument n’est pas idéal à transporter. L’autre avantage de sa scoliose, c’est qu’elle l’oblige à pratiquer la natation pour se muscler et aider à redresser sa colonne vertébrale. Non pas que les séances de dos crawlé soient sa tasse de thé, mais elles lui permettent de retrouver la belle Clara, une adolescente un peu plus âgée que lui qui s’entraîne pour participer aux Jeux olympiques. Christophe ne tarde pas à développer pour elle un sérieux… penchant.
Le film de Louis Clichy est un récit initiatique et une chronique pleine de charme sur l’adolescence, les premiers émois amoureux et les relations complexes entre parents et enfants. On s’attache très vite à cet adolescent espiègle, qui essaie de se frayer un chemin vers l’âge adulte, malgré ce carcan métallique encombrant, et une famille pas toujours compréhensive – entre frangin trop parfait, père taiseux et mère effacée. Il découvre de nouvelles passions, de nouveaux centres d’intérêt, et, dans le même temps, observe avec son regard juvénile les difficultés de la vie rurale. En arrière-plan, l’intrigue évoque les problèmes de l’agriculture traditionnelle, qui peine à faire le poids par rapport aux grosses exploitations agricoles, et où le moindre imprévu peut être fatal à un fonctionnement déjà fragile. Si le père de Christophe se montre aussi dur, ce n’est pas par manque d’amour. Au contraire, c’est parce qu’il veut le meilleur pour ses enfants qu’il se bat pour maintenir à flot la ferme familiale. Mais dans un métier qui est à ce point soumis aux aléas climatiques, aux tracas matériels et à la concurrence, où chaque nouveau crédit pris à la banque met en péril l’exploitation, il peine à survivre et développe une colère contre lui-même et ces conditions de vie complexes.
Esthétiquement, le film est magnifique, avec son dessin subtil et ses aquarelles délicates qui évoquent un peu les aventures d’un autre gamin en pleine découverte des choses de la vie, le Petit Nicolas de Jean-Jacques Sempé et René Goscinny. Il a un côté artisanal assumé, loin des froides images de synthèse qui marquent certains gros films d’animation de studios, et une forme de liberté et de légèreté qui sied à merveille à cette belle histoire. L’ensemble dégage une certaine poésie qui fait lentement affleurer l’émotion pour nous emporter, nous aussi, avec l’ouragan de drôlerie et de mélancolie qui souffle sur le film de Louis Clichy. Le jury de la section “Un Certain Regard” y a également été sensible. Lors de la cérémonie de clôture, il lui a remis son Prix spécial, amplement mérité.
Désormais, quand on pensera “corset” au cinéma, on pensera à Le Corset, avec beaucoup de tendresse.
(1) : Comme dans les paroles de la chanson de Stéphanie de Monaco, “Ouragan”, utilisée dans la bande originale du film
Le Corset
Le Corset
Réalisateur : Louis Clichy
Avec les voix de : Gary Clichy, Rob Paradot, Brune Moulin, Dimitri Colas, Aurélie Vassort, Alexandre Astier, Jean-Pascal Zadi
Genre : film d’animation avec un gros penchant pour l’humour et la poésie
Origine : France, Belgique
Durée : 1h30
Date de sortie France : 14/10/2026
Contrepoints critiques :
”Le Corset est une magnifique réussite, une merveille de sensibilité et d’intelligence”
(Aurélien Cabrol – La Tribune Dimanche)
”Difficile de reprocher grand-chose à une œuvre aussi aboutie. Quelques petites faiblesses viennent néanmoins ponctuer le récit, notamment une bande originale assez fonctionnelle”
(Guillaume – Ciné Animation)
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