
Anatomie d’une gifle
Un couple mixte norvégien/roumain s’installe dans un petit village de Norvège avec ses 5 enfants ; la famille est très pieuse, voire intégriste. Leurs voisins et toute la communauté vit selon des règles bien différentes dites progressistes et laïque. Mais un événement survient qui va mettre en lumière de manière brutale des différences culturelles fondamentales.
Pourquoi ce titre à ma chronique ? Les points communs entre ces deux Palmes d’Or Cannoise récentes de très très bonne tenue sont nombreuses dont toute la dialectique coupable/non coupable. Même si ici c’est moins le cœur du film que dans « Anatomie… ». En effet, cette tension autour de cette question de culpabilité est surtout le moyen d’aborder de nombreuses autres thématiques et surtout elle est le reflet de cette bataille des valeurs où la conviction a plus de poids que la vérité.
Là, il est question de systèmes de valeur, Mungiu confronte deux visions éducatives : traditionnelle et progressiste. A charge contre la famille rigoriste dans sa première partie, le film bascule petit à petit vers un point de vue moins tranché. En effet, on y voie une famille aimante mais aux principes bien ancrés privant le enfants d’une partie de leur libre arbitre et de leur liberté. De l’autre côté, une communauté norvégienne prônant liberté et tolérance va se retrouver elle aussi pris à son propre piège et atteindre ses limites quand il s’agit d’accueillir un système de valeurs si étranger au sien. Le film a cela d’intelligent qu’il fait réfléchir en profondeur le spectateur en renvoyant dos à dos deux systèmes de valeurs portés par des communautés aussi intolérantes les unes que les autres. Dans un monde globalisé, les valeurs n’ont jamais été aussi polarisantes. Même si certaines scènes peuvent paraitre parfois artificielles pour servir son propos et faire avancer notre réflexion ; par exemple, comment des ados ne peuvent-ils pas expliquer à la justice la source d’hématomes ?
Taxés par certains d’être anti woke et de donner une leçon de morale conservatrice au monde ; pour eux, ce sont les convictions qui parlent, car le film a l’intelligence de n’être jamais manichéen ou partisan, il fait juste avancer l’intelligence collective. Et c’est bon de voir un film qui bouscule nos certitudes, et ce film le fait sans cesse. Et la certitude que l’on a nous occidentaux, sans cesse, d’être le camp du bien et du progrès, devient ici intolérable. Jusqu’à poser une question ultime : peut on séparer des enfants de leur parent pour une gifle ? Est-ce une solution pour leur bien ? Est-il bon par contre bon de laisser des enfants dans leur famille quoi qu’il en coute car les liens de sang sont primordiaux ? Mais ce film en pose aussi beaucoup d’autres.
Mungiu dont on connait le talent, lui qui est avec chacun de ses films à Cannes et a remporté déjà une Palme d’Or, a une intelligence narrative qui renvoie le spectateur à lui-même, il sera le seul juge in fine et le seul à trancher ce que le scénario ne dénoue pas.
Magnifique film kafkaïen à ne louper sous aucun prétexte ; il brille par sa densité, sa complexité et son propos éminemment politique tant il brouille nos repères et nous dérange en profondeur et durablement. 2h25 d’une extrême acuité sur le monde et nous même : à voir absolument.
Sorti en 2026
Ma note: 18/20