[Compétition Officielle]
De quoi ça parle ?
Du retour en Argentine de Mariano Guerra (Adriano Giannini), trente ans après avoir fui la dictature militaire qu’a subie son pays d’accueil entre 1976 et 1983.
Cet italien avait rejoint l’Argentine dans les années 1970 par conviction politique, mais a subi de plein fouet la dictature, en étant, comme ses camarades argentins, kidnappé et torturé par les sbires du régime. Après avoir survécu, il a regagné son pays natal et est devenu médecin. Après avoir refusé à maintes reprises les sollicitations, Mariano accepte de témoigner lors du procès de plusieurs officiers militaires qui ont orchestré les kidnappings, les sévices et l’asservissement de plusieurs opposants durant cette période sombre. Pour l’accusation, il pourrait être un témoin-clé, car il fait partie de ceux qui ont été emprisonnés le plus longtemps au Garage Olimpo, l’un des camps de concentration où les militaires torturaient leurs victimes. Il a donc eu tout loisir d’assister aux atrocités commises et est probablement au courant du sort subi par plusieurs de ses camarades, dont les corps n’ont jamais été retrouvés.
En attendant de témoigner, il est logé avec d’autres survivants, à l’écart de pressions potentielles. Il croise toutefois des proches de victimes qui attendent de lui des réponses à des questions irrésolues, trente ans après les faits. Les juges l’incitent aussi à livrer un maximum de détails, avec toutefois un avertissement. Mariano est un simple témoin, mais, en fonction de ce qu’il pourrait révéler, pourrait finir sur le banc des accusés.
Cela vient encore accentuer le sentiment de malaise qui l’assaille depuis son retour en Argentine. On découvre peu à peu que Mariano est rongé par le sentiment de culpabilité et de honte. S’il a survécu à cette période, c’est au prix de sa collaboration avec les bourreaux. On découvre qu’il a été l’aide de camp de l’un des médecins du camp, le docteur K, réputé particulièrement sadique et pour l’instant non identifié par les autorités. Mais sa participation a été contrainte. K a exercé sur lui une emprise terrifiante. Il l’a torturé, violé, humilié au point d’en faire son esclave personnel et son complice, en maintes occasions. A cette époque, Mariano s’est retrouvé brisé physiquement et psychologiquement, et le retour à Buenos Aires vient raviver ce traumatisme. L’enjeu est de savoir s’il va réussir à trouver en lui l’énergie pour surmonter ses peurs et aider la justice à faire son travail.
Pourquoi on sort de la projection glacés ?
Marco Bechis nous avait déjà entraînés dans les méandres de la dictature argentine avec le terrifiant Garage Olimpo, dans lequel il montrait déjà les atrocités commises dans les camps de concentration, où les militaires torturaient leurs opposants pour les inciter à dénoncer leurs camarades.
Le cinéaste a lui-même été détenu dans l’un de ces camps, le Club Atletico, dont il s’est inspiré pour signer Garage Olimpo puis Ritorno a Buenos Aires, qui est une sorte de suite indirecte, différente dans le ton et l’approche narrative, mais montrant à quel point le traumatisme est persistant.
Grâce à la performance fiévreuse d’Adriano Giannini, on ressent l’impact que cette période a eu sur ce personnage pourtant solide, en apparence. Mariano a réussi à refaire sa vie en Italie, à exercer un métier à responsabilité, mais le simple fait de revenir dans ce pays, de revoir les visages de ses bourreaux, et d’être confronté à ses démons, brise totalement sa carapace. On a beau avoir vu des dizaines de films sur le sujet, détaillant les méthodes utilisées par les tortionnaires, que ce soit en Argentine, au Chili ou au Brésil, découvert avec effroi le principe des “vols de la mort” et des kidnappings brutaux, on ressent toujours la même horreur viscérale face à ces crimes abjects, commis pour des raisons politiques. Ce film-ci ne fait pas exception à la règle et, bien que laissant la plupart des atrocités hors champ, on comprend bien que le docteur K et ses acolytes étaient des salauds sans scrupules, abusant de leur pouvoir pour asservir les malheureux tombés entre leurs griffes.
Le film se montre particulièrement subtil dans sa façon d’aborder la zone grise dans laquelle se trouve Mariano. Victime martyrisée par le docteur K, il a aussi été contraint de participer au fonctionnement du camp et porte depuis le poids d’actes qu’il n’a pas librement choisis. Marco Bechis ne cherche ni à le disculper artificiellement ni à le transformer en coupable : il montre surtout comment les tortionnaires parvenaient à prolonger leur emprise en détruisant chez leurs victimes toute certitude quant à leur propre innocence.
La mise en scène accompagne parfaitement l’état d’esprit de Mariano, en filmant les lieux de façon oppressante et inquiétante, comme dans un thriller ou en leur donnant un aspect presque irréel, entre souvenirs et cauchemars, comme dans un film fantastique. Mais le sujet, lui, est bien celui d’un drame.
Sa résolution permettra peut-être enfin à Marco Bechis, cinquante ans après son enlèvement par les militaires argentins, de surmonter ce traumatisme tenace. On lui souhaite, et on espère aussi que ce film saura inciter les peuples à rester vigilants face à tous ceux qui voudraient instaurer un pouvoir autoritaire dans leur pays. Car, hélas, l’histoire a trop souvent tendance à bégayer, et les périodes de trouble sont toujours propices à l’éclosion des dictatures. Ritorno a Buenos Aires fait en tout cas froid dans le dos.
Crédits photos : images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema – copyright Fabrizio La Palombara