[Venise 2026] “A Bit of Light” d’Ali Asgari

A bit of light affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’un médecin iranien, Arash (Misagh Zareh), qui a décidé de se donner la mort.

Parce qu’il a soigné des opposants au régime, blessés lors de la répression de manifestations, les autorités ont saccagé son cabinet et lui ont retiré son autorisation de pratiquer la médecine.
Désormais sans profession, suivi de près par les services de renseignements, il vit dans la peur d’être arrêté et torturé par les sbires du régime. En plus de ce régime totalitaire liberticide, il doit aussi supporter l’idée de vivre dans un pays en guerre, sous la menace permanente d’un bombardement américain ou des conséquences économiques du conflit. Comme la situation est devenue inextricable, Arash a décidé d’en finir. C’est la seule liberté qui lui reste. Il essaie de mettre de l’ordre dans ses affaires et entame une tournée d’adieux pour annoncer sa décision à son frère, ses soeurs et sa mère.
Au cours de la journée, il rencontre plusieurs personnes qui viennent lui rappeler l’importance de son travail et la nécessaire solidarité du peuple iranien pour faire face à l’adversité. Peut-être cela lui permettra-t-il de retrouver un peu de lumière et l’inciter à renoncer à son projet.

Pourquoi on trouve le film lumineux ?

Ali Asgari s’est fait remarquer par des films à l’ironie mordante, montrant l’absurdité des règles fixées par le régime des mollahs, les injustices, la corruption, les complications administratives propres à l’Iran. En tout cas, c’était ce qui ressortait de Chroniques de Téhéran, présenté à Cannes en 2023, puis Divine Comedy, projeté l’an dernier à Venise. C’étaient des oeuvres au ton volontairement léger, mais qui étaient aussi porteuses d’une certaine noirceur. Avec A Bit of Light, c’est tout l’inverse.

Il s’agit cette fois d’un drame assumé, car entretemps, la situation de l’Iran a empiré. Avant 2026, le peuple vivait déjà dans une société oppressante, lui laissant peu de libertés. Mais il pensait que le régime religieux finirait par s’essouffler. L’ayatollah vieillissant était de plus en plus confronté à la fronde des étudiants, mais aussi à la colère d’un peuple subissant d’importants problèmes économiques. Certes, les autorités réprimaient violemment toute contestation, mais il y avait encore des raisons de croire à un changement rapide. Tout cela a été mis à mal par l’intervention de Donald Trump. Le président américain a mené une action militaire unilatérale, sans le soutien de ses habituels alliés, sauf Israël. Celle-ci a mené à la mort de l’ayatollah Khamenei, ainsi qu’à celle de dirigeants de l’armée iranienne et des gardiens de la révolution. Mais, l’opération n’ayant pas été bien préparée, elle n’a pas réussi à faire chuter le régime qui, au contraire, a trouvé un second souffle. Certes, l’Iran a subi des pertes humaines et matérielles, mais en prenant le contrôle stratégique du détroit d’Ormuz, il a mis en échec les Etats-Unis. Ceux-ci n’ont pas vraiment la solution pour terminer un conflit qu’ils pensaient plier en seulement quelques jours. Il n’est pas question d’envoyer des troupes américaines sur le terrain, donc de temps à autre, Trump ordonne des frappes d’intimidation ou de riposte, qui menacent évidemment davantage les civils que les soldats iraniens, planqués dans des bunkers difficiles d’accès. Après un temps de flottement lié aux assassinats et aux frappes américaines, les autorités se sont rapidement réorganisées et la répression a repris de plus belle.

D’où ce sentiment de profond désespoir qui s’abat sur le personnage d’Arash, un homme droit, intègre, soucieux de la santé de ses patients, quels qu’ils soient, et qui se retrouve soudainement interdit d’exercer son métier. Il n’est pas déprimé, car il continue de raisonner normalement et de mettre de l’ordre dans ses affaires. En revanche, il est complètement envahi par la mélancolie, au point d’avoir perdu tout appétit de vivre. La mise en scène d’Ali Asgari refuse cette noirceur. Elle joue sur le contraste entre une ambiance diurne assumée, très lumineuse (grandes baies vitrées, plusieurs scènes tournées en extérieur sous un soleil radieux…), qui tranche radicalement avec la douleur gravée dans le visage d’Arash et la tristesse des proches à qui il annonce son souhait de mourir.
Les différentes saynètes permettent d’illustrer tous les problèmes auxquels l’Iran est confronté. Il y est question de la difficulté de trouver des médicaments, de la révolte de la jeunesse réprimée dans le sang, de la culture de la peur, de la présence toujours inquiétante des agents des services de renseignement, du port du hijab imposé aux femmes à l’extérieur, des difficultés, pour les artistes, à exercer leur art et, donc, la menace d’une frappe américaine qui viendrait détruire des habitations civiles, protégées de façon dérisoire par des morceaux de scotch sur les vitres…
Le portrait n’est évidemment pas brillant. Pourtant, le film met constamment en avant un esprit de résilience, de résistance et d’humanité qui vient balayer les ténèbres.

Misagh Zareh, l’acteur principal des Graines du figuier sauvage, est à nouveau excellent dans la peau de cet homme à la dérive, qui est bien sûr vulnérable, avec sa pulsion suicidaire, mais qui, au fil du film, se révèle être un être plus fort qu’il ne le pense. Il ne rechigne jamais à aider ceux qui lui demandent de l’aide. Une femme vient lui demander une ordonnance pour sauver l’un de ses patients. Il n’hésite pas à retourner à son cabinet, briser les scellés et fournir à la malheureuse la précieuse prescription. Une autre patiente lui demande d’aller au chevet de son fils, soigné à la maison après avoir subi une blessure par balle lors d’une manifestation. Il passe le voir et cherche une solution pour que le garçon continue d’être pris en charge quand il ne sera plus là.
On découvre aussi, à travers ses relations avec son frère (Ramtin Daghigh) et ses soeurs (Sadaf Asgari et Forouzan Jamshidnejad, parfaites), qu’il est le pilier de la famille, celui qui cimente les liens et sert de modèle aux autres. Peu à peu, il prend conscience de cette  force et de cette utilité, qui vient dissiper une partie de sa mélancolie, au moins pour un bref moment.

Dans Manhattan, Woody Allen énumérait les choses qui font que la vie mérite d’être vécue. Pour lui : Groucho Marx, Willie Mays, le “Potato Head Blues” de Louis Armstrong et le visage de Tracy. Au même exercice, Arash pourrait lister la douceur de ses soeurs, la gratitude dans le regard des personnes qu’il aide, l’innocence d’un chat câlin, la fraîcheur sucrée d’un morceau de pastèque et le visage aimant de sa mère. Sans oublier une danse improvisée sur un son électro kurde entraînant, sur lequel le film se clôt en gaité.

Tant qu’il y a de la musique, il y a de la danse. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Et tant qu’il y aura de la lumière, il y aura du cinéma, et des artistes pour continuer de porter le combat du peuple iranien, au bord du désespoir, mais combatif. Ali Asgari n’a pas encore l’aura de Mohammad Rasoulof ou de Jafar Panahi, mais il s’impose comme l’un des jeunes cinéastes prêts à prendre la relève. On ne peut que saluer ce nouveau film très simple dans sa structure, mais très subtil et délicat.

Crédits photos : Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema –  copyright Seven Springs Pictures