[Compétition Officielle]
De quoi ça parle ?
D’une histoire de famille ponctuée de drames, qui rappelle qu’il est toujours dangereux de pactiser avec le Diable, même s’il prend les traits de Valeria Bruni Tedeschi…
Au début du récit, les protagonistes vivent une existence heureuse dans leur luxueuse villa de Bari. Le père, Walter (Adriano Giannini), est un brillant homme d’affaires. La mère, Anna (Jasmine Trinca), tient son rang d’épouse bourgeoise toujours tirée à quatre épingles et veille sur leurs deux enfants. Le fils aîné, Tobia, brille sur les terrains de foot et est très populaire au collège. La fille cadette, Alice, est mignonne à croquer et est formatée par sa mère pour devenir actrice. D’ailleurs, la gamine vient d’être retenue pour tourner une publicité pour Barilla…
La famille célèbre cela dignement en donnant une grande garden-party quand un drame survient. Alice est victime d’un grave incident et doit être opérée d’urgence.
Alors qu’elle est à l’hôpital, au bloc opératoire, Anna se rend à la chapelle de l’établissement pour prier et tombe sur une mystérieuse étrangère (Valéria Bruni Tedeschi). Cette dernière lui affirme qu’Alice va perdre sa jambe et va de surcroît subir les conséquences d’une opération ratée. Elle lui propose un marché. Elle accepte de sauver la jambe de la jeune fille à la condition que Tobia, à l’adolescence, prenne du poids. Un peu désespérée, Anna accepte le deal. La jambe d’Alice est sauvée et, quelques mois plus tard, le métabolisme de Tobia se met à changer. Il mange plus que de raison et prend beaucoup de poids, ce qui affecte ses performances sportives, sa popularité et menace gravement sa santé.
Ce n’est que le début d’une chaîne d’évènements dramatiques. A chaque fois que le malheur s’abat sur l’un des membres de la famille, l’étrangère réapparaît, demandant toujours plus de sacrifices à Anna…
C’est cette dernière qui relate tous les évènements des vingt dernières années. Elle s’est déplacée jusqu’à Rome pour dire la vérité à Alice (incarnée, adulte, par Romana Maggiora Vergano), avec qui tout a commencé.
Pourquoi on n’accepte pas tout à fait le pacte ?
On avait plutôt aimé, l’an passé, The Holy Boy, le précédent film de Paolo Strippoli, présenté hors compétition à la Mostra de Venise. Ce petit thriller fantastique était porté par une belle énergie et une approche du genre intelligente, sans effets visuels criards ou effets faciles. On attendait donc impatiemment de découvrir L’Estranea, retenu cette fois-ci en compétition officielle. Disons-le tout de suite, le résultat ne nous a guère convaincus. Ce nouveau long-métrage s’avère moins subtil que le précédent, moins intéressant. Malgré un casting intéressant et un budget plus conséquent, le cinéaste ne parvient pas vraiment à réitérer l’exploit. Ce long-métrage n’a clairement pas le niveau d’une compétition officielle de grand festival. Il aurait pu convenir pour une séance de minuit, ou un passage hors-compétition, pas pour la course au Lion d’Or, entre Lee Chang-dong, Martin McDonagh et Hirokazu Kore-eda…
Certes, Paolo Strippoli maîtrise les codes du cinéma fantastique. Dès le début, il parvient à instaurer une ambiance angoissante. Le premier plan flirte déjà avec l’idée de l’accident, montrant Alice en train de chahuter avec le chien de la famille, un jeune bull-terrier plein d’énergie. Puis il met en place le récit, en filmant de façon angoissante l’arrivée d’Anna chez sa fille, à Rome, pour lui raconter toute l’histoire : plans en plongée, angles de vue singuliers, caméra rasant le sol à vive allure, effets “fish eye”… Strippoli multiplie les effets de style, sous l’influence aussi bien des grands films fantastiques des années 1970, de La Malédiction à Rosemary’s Baby que d’auteurs plus contemporains, comme Yorgos Lanthimos. C’est moins discret que le style employé dans The Holy Boy, qui prenait davantage le temps de contaminer le réel avec des éléments insolites. Cela dit, il faut reconnaître que c’est assez efficace et que cela nous plonge directement dans le coeur du récit.
Le problème, c’est que le cinéaste ne semble pas trop quel ton adopter pour raconter ce récit. Est-ce un film sérieux ? Une parodie ? D’un côté, tout semble conçu au premier degré, cherchant à façonner un fantastique adulte. De l’autre, la construction du récit accumule les poncifs et les scènes prévisibles autour du thème du pacte faustien et semble davantage propice à la parodie. Par exemple, la répétition du motif de la spirale, qui aurait pu être une belle idée, vire au grotesque à cause des rouleaux de réglisse qu’Anna croque durant la quasi-totalité du récit, sans aucune subtilité. Le ton adéquat pourrait alors être un mélange intermédiaire, jouant sur certaines outrances, mais aussi sur un fantastique crédible et terrifiant. La première apparition de Valeria Bruni Tedeschi s’inscrit tout à fait dans cette logique. Elle incarne avec beaucoup de malice cette diablesse manipulatrice, tour à tour séduisante, drôle et inquiétante, affable et cruelle. Hélas, les autres personnages sont bien moins traités que cette accorte diablesse. Jasmine Trinca, si bien mise en valeur dans le film de Nanni Moretti, n’a pas grand-chose à défendre. Elle est maquillée à outrance, se retrouve contrainte de surjouer chaque scène et ne parvient pas à rendre son personnage suffisamment attachant pour nous permettre d’adhérer au récit. Ce ne serait pas un problème si Strippoli avait consenti à développer chaque membre de la famille. Hélas, la plupart des personnages restent dans l’ombre de l’opposition entre Anna et l’étrangère, ce qui empêche les péripéties de nous toucher comme elles le devraient. Ce sont plus les situations que les personnages qui permettent au récit de progresser et cela atténue la force des effets horrifiques dont le film est émaillé.
On peut d’ailleurs se demander si Paolo Strippoli a réellement voulu réaliser un film fantastique. Peut-être faut-il voir L’Estranea non pas comme un thriller horrifique, mais comme un bon gros mélodrame à l’italienne. Dépouillé de ses artifices de film de genre, il en coche toutes les cases : empilement de malheurs peu crédible, baignant en permanence dans le pathos, jeu outrancier des acteurs, musique envahissante… Dans ce cas, l’ajout d’éléments fantastiques s’avère une bonne idée, car cela permet de rendre acceptable un film qui, en pur mélodrame, serait absolument horrible ! Mais dans tous les cas, notre avis sur le film est des plus mitigés. Paolo Strippoli gagnerait à affirmer son style pour signer des films plus percutants, avec une approche plus mature. Peut-être pourrait-il s’inspirer aussi de cette jeune génération de réalisateurs de films d’horreur américains, comme Oz Perkins ou Curry Barker.
On sera indulgents en raison de la présence de Romana Maggiora Vergano, toujours aussi sublime, mais ici très peu exploitée, et pour la performance de Valéria Bruni Tedeschi, qui semble prendre beaucoup de plaisir dans son rôle de diablesse.
Crédits photos : Images fournies par le service presse de la Biennale Cinema – Andrea Miconi (affiche provisoire), Paolo Ciriello (image en top)