[Venise 2026] “Bunker” de Florian Zeller

bunker affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’un projet de construction de bunker pour milliardaire qui sème la zizanie dans un couple apparemment heureux.
Miguel (Javier Bardem) est un architecte renommé. Avec son épouse Sofia (Penélope Cruz) et leurs deux filles, il a quitté son Espagne natale pour s’installer à Londres et permettre à sa carrière de décoller. Cela a fonctionné. Il a décroché des prix prestigieux et des contrats fructueux. Aujourd’hui, il est très sollicité et pourrait s’attaquer aux projets dont il rêvait – des constructions d’hôpitaux, d’opéras et autres buildings utiles à la société. Mais il reçoit une proposition étrange d’un milliardaire, détenteur de plusieurs sociétés de la Tech (Paul Dano, entre Bill Gates et Elon Musk). Celui-ci aimerait qu’il construise un bunker de luxe où il pourrait se réfugier en cas d’apocalypse. Le travail n’a absolument rien à voir avec les constructions que Miguel a l’habitude de réaliser. Lui aime les structures ouvertes sur le monde, les grandes baies vitrées, les fenêtres laissant entrer la lumière, comme dans leur belle maison en banlieue de Londres. Là, il s’agit juste de creuser un trou et y construire des salons luxueux. Mais le projet est très bien payé.
Il réfléchit donc sérieusement à la question, ce qui met Sofia hors d’elle. Elle ne comprend pas que son mari puisse vouloir s’engager dans un programme autant en décalage avec ses rêves et ses valeurs. Le simple fait qu’il y réfléchisse lui prouve que Miguel a changé, qu’il n’est plus l’homme qu’elle a aimé et épousé. D’autres éléments viennent corroborer sa théorie. Par exemple, Miguel se montre obsédé par le problème avec le voisin d’à côté. L’homme a décidé de manière unilatérale d’ajouter une fenêtre dans sa maison, dans le mur qui donne sur leur jardin. Pour Miguel, cela constitue une atteinte à leur intimité – il faut dire que la maison est entièrement constituée de baies vitrées, qui ne cachent rien de ce qu’il se passe dans le salon, la cuisine ou la chambre du couple…
L’architecte devient également de plus en plus paranoïaque. Avec la gloire et la fortune, il pense être l’objet de toutes les convoitises et être plus menacé qu’avant. Il entend donc doter son domicile des technologies les plus efficaces en matière de sécurité de l’habitat. Sofia, elle, préférerait qu’il achète des oeuvres d’art, comme ce tableau qui représente un couple ensommeillé, tendrement enlacé, qui l’a bouleversée.
Elle se demande de plus en plus si elle est à sa place dans cette maison, si elle a bien fait de tout sacrifier pour permettre à Miguel de développer sa carrière et, surtout, si sa relation avec Miguel a un avenir.

Pourquoi on trouve le film bien charpenté ?

La charpente de Bunker est solide. Florian Zeller s’appuie sur une thématique universelle : le couple confronté à l’épreuve du quotidien, aux rêves brisés et aux illusions perdues. Pour donner corps à son texte, il a choisi deux excellents acteurs espagnols, complices à la ville comme à l’écran, Penélope Cruz et Javier Bardem. Il les a placés dans une grande demeure d’architecte presque dépourvue de façade, dont les gigantesques baies vitrées permettent au spectateur d’observer à loisir le comportement des personnages.
Cette maison, créée spécialement pour le film, en studio, à Madrid, est presque un protagoniste à part entière. Elle représente ce que le couple a bâti  patiemment en dix-sept ans de vie commune : un nid douillet, probablement construit pour une petite fortune, donnant l’impression d’être un havre de paix où chacun peut évoluer librement, et où la communication entre les différentes parties est fluide. Une bâtisse solide. Mais, comme l’explique Sofia lors d’un dîner, les choses qui paraissent les plus solides sont le plus souvent les premières à casser, car on est tellement persuadé de leur solidité à toute épreuve que l’on ne fait plus attention quand on les manipule. A contrario, une chose fragile est toujours manipulée avec douceur et précaution.

La décoration intérieure obéit à la même logique. Elle est suffisamment raffinée pour traduire l’aisance financière du couple, mais demeure assez épurée pour que rien ne détourne l’attention de l’essentiel : les visages des acteurs et les signes annonciateurs d’une tension ou d’une fêlure infime. Dès la première séquence, l’histoire de Miguel et Sofia commence ainsi à se lézarder. Lors du dîner précité, Miguel raconte comment s’est nouée sa relation avec Sofia. Lors de leur premier rendez-vous amoureux, chez elle, il lui aurait prêté une oreille attentive, l’écoutant patiemment parler d’elle jusqu’au moment où il se serait mis à pleurer. Charmée d’avoir rencontré un homme aussi sensible, Sofia l’aurait embrassé, donnant naissance à une relation qui dure depuis plus de dix-sept ans. Mais ce récit de conte de fées se heurte rapidement à une réalité beaucoup plus triviale. Si le petit mensonge, avoué quelques semaines plus tard, n’a pas empêché l’idylle de se poursuivre et de durer, il n’en demeure pas moins que, dès l’origine, Sofia a été dupée, victime d’une arnaque. Rétrospectivement, elle se demande si cet incident n’était pas annonciateur du malaise grandissant qu’elle éprouve depuis quelque temps, cette impression de distance entre Miguel et elle. En tout cas, elle ne peut que constater que les fondations de leur histoire ne sont pas très solides.

La composition des cadres matérialise cette distance croissante entre les deux époux. Miguel et Sofia occupent rarement le même plan de l’image : l’un se trouve presque toujours au premier plan tandis que l’autre demeure en retrait, comme s’ils habitaient encore la même maison sans plus partager véritablement le même espace. L’architecture organise leur séparation avant même que les mots ne viennent la formuler. Florian Zeller a manifestement progressé sur le plan de la mise en scène. Il réussit à jouer avec des éléments purement cinématographiques, même si on retrouve toujours, malgré tout, des inspirations plus théâtrales.
Bunker est assurément un film intéressant, parfaitement à sa place dans la compétition de cette Mostra.

Le seul problème est que cette belle maison d’architecte paraît parfois un peu vide. Le sujet, malgré son universalité, n’est guère original et est un peu trop mince pour soutenir à lui seul un film de deux heures. Le film de Florian Zeller est à l’image de cette demeure : élégante, raffinée, parfaitement agencée et agréable à regarder, mais dont certaines pièces semblent insuffisamment habitées. L’émotion ne passe que trop rarement, le plus souvent grâce au visage perdu de Penélope Cruz, alors qu’il y avait le potentiel pour une oeuvre plus sensible. Cela dit, après plusieurs films plutôt chargés côté mélodrame, il est agréable de voir des oeuvres plus sobres.

L’idée la plus intéressante réside dans la transformation progressive de la maison en une sorte de bunker à mesure que Miguel devient plus matérialiste, autoritaire et paranoïaque. Il veut tout contrôler, jusqu’à la vie de sa fille aînée, à laquelle il reproche de passer trop de temps sur son téléphone. Il est aussi rongé par la jalousie en apprenant que Sofia passe la soirée avec un auteur jeune, charmant et intelligent. Mais il se montre aussi très fermé envers les personnes extérieures, pour ne pas dire hostile. Il se montre presque méprisant vis-à-vis du voisin, qui, n’ayant pas d’autre choix que de loger dans une pièce sans fenêtres, s’est permis de créer une fenêtre pour laisser la lumière entrer. Miguel a beau avoir construit une maison où tout est visible de l’extérieur, il ne supporte pas l’idée que d’autres puissent l’observer. Une attitude plutôt paradoxale pour un architecte qui, justement, s’enorgueillit de favoriser l’ouverture vers le monde. Avec cette façon de penser étriquée et hostile aux autres, ce repli sur soi-même, les baies vitrées ne symbolisent plus l’ouverture, mais la vulnérabilité ; les murs ne protègent plus le foyer, ils l’isolent. Miguel finit ainsi par ressembler à ce peintre conceptuel croisé au début du film, qui recouvre toutes ses toiles de noir : il efface les couleurs de son existence et se coupe complètement du monde.

L’autre bonne idée, c’est la volonté d’un milliardaire de la Tech, qui a fait fortune dans les outils de communications avec les autres, de construire un bunker pour quelques privilégiés, coupé du monde et de tout. Cela ajoute évidemment à la paranoïa de Miguel. Pourquoi ces nantis éprouvent-ils le besoin de se construire un abri post-apocalyptique ? Ont-ils des informations sur l’imminence de la fin du monde ? L’homme s’angoisse, se demande si une catastrophe ne risque pas de tout emporter. Il n’a pas tout à fait tort. Mais, avant que l’humanité périsse, d’autres dangers menacent son quotidien…

Après le film de Wim Wenders consacré au travail de Peter Zumthor, Bunker place encore l’architecture au coeur d’une des oeuvres de cette 83e Mostra. Peut-être qu’en ces temps troublés, entre les guerres et les épisodes climatiques, les spectateurs ont besoin d’un refuge sûr, de lignes de fuite, de perspectives d’avenir. En tout cas, cela inspire les cinéastes et cela donne des oeuvres très intéressantes à regarder.

Crédits photos : Images fournies par le service de presse de La Biennale Cinema – copyright Blue Morning Pictures Mod Producciones Pathè Films