[Venise 2026] “Mr. Nelson, Did You Kill People ?” de Shinya Tsukamoto

Mr Nelson affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’un vétéran de la guerre du Vietnam, Allen Nelson (Rodney Hicks), et de ses efforts pour surmonter les importants traumatismes que ses années de service ont générés, au fil des séances chez son psychothérapeute, le docteur Neal Daniels (Geoffrey Rush).

Pourquoi on sort le drapeau blanc ?

“Mister Nelson, avez-vous tué des gens ?”
La question du titre est posée innocemment par une jeune écolière, au bout de quelques minutes de film. Allen Nelson a fini par se laisser convaincre par une amie d’enfance, devenue institutrice, de parler de son expérience du Vietnam à ses élèves. C’est la première fois, depuis son retour, qu’il s’expose au regard des autres, qu’il parle de cette période de sa vie et franchit, sans le savoir, la première étape d’une longue thérapie qui l’aidera à trouver une relative paix intérieure.
La réponse à la question posée, assez évidente, sera donnée en images un peu plus tard, lors d’un des nombreux flashbacks relatant les souvenirs du soldat. Oui, Allen Nelson a tué des personnes, des dizaines de soldats Viêt-Cong, mais aussi des innocents, des civils, des femmes et des enfants, au point de ne plus pouvoir en tenir le compte.
Sa première victime était un simple villageois, qui courait en direction d’un baraquement. Sans doute cherchait-il seulement à s’abriter, mais Allen lui a tiré dessus, comme ses instructeurs le lui ont appris. Avec le stress, la panique, les montées d’adrénaline, il n’a pas pu évaluer correctement si la cible était armée ou non, dangereuse ou non. Personne ne l’a blâmé pour cela.
Avant ce premier assassinat, Nelson a passé quelques temps sur les terrains d’entraînement, aux Etats-Unis puis à Okinawa, au Japon. Là, on lui a appris à obéir aux ordres sans réfléchir, à soutenir ses frères d’armes et à haïr l’ennemi. D’une façon générale, les gradés ont appris à leurs soldats à considérer toute personne asiatique comme inférieure ou hostile, afin qu’ils se montrent impitoyables sur le champ de bataille. A Okinawa, il a pu constater les effets de cette xénophobie et de cette haine. Ses camarades se montraient dominateurs et hostiles envers la population locale. Ils abusaient violemment des prostituées, sans les payer, passaient à tabac des citoyens innocents. A ce moment-là, il était un simple observateur, un complice silencieux.
Envoyé finalement au front, il a très vite découvert la brutalité du conflit, en assistant à la mort d’un autre soldat. A partir de là, il a compris que s’il voulait survivre, il devait s’endurcir.
Chaque visite de village, chaque patrouille dans la jungle n’a fait que renforcer son tempérament belliqueux et brutal. En face, les ennemis s’avéraient tout aussi dangereux et violents. Ils organisaient des embuscades, des raids sanguinaires. Pour Allen et ses camarades, il s’agissait de tuer ou d’être tué. Il leur fallait tirer les premiers, supprimer toute menace avant qu’elle ne devienne réelle. Evidemment, la fatigue, le stress, les conditions météorologiques difficiles, les poussées de paranoïa ont encore compliqué les choses. Difficile d’identifier les ennemis dans la masse, de savoir quels villageois étaient des sympathisants Viêt-Congs. Alors, fréquemment, il y a eu des bavures, des civils exécutés par erreur, des villages dévastés par précaution…

Comme à son habitude, Shinya Tsukamoto ne fait pas dans la dentelle. Il choisit de montrer frontalement les horreurs de la guerre, et de ce conflit en particulier : une guerre “sale”, cruelle, coûteuse en vies humaines. On assiste à des combats violents, des crânes explosés sous l’impact des balles, des soldats empalés sur des piques en bois après être tombés dans des pièges, des cadavres en décomposition, infestés de mouches ou de vers. On voit des femmes et des enfants mitraillés, des personnes brûlées au lance-flammes, des victimes par centaines et des soldats rongés par la peur. Le spectacle est brutal, inconfortable, pour faire ressentir au spectateur une infime partie des émotions qui ont dû submerger Allen Nelson au Vietnam, et les images traumatisantes avec lesquelles il a vécu durant toute son existence.
Oui, Mr. Nelson a tué des gens à la guerre. Cela le hante, le ronge de l’intérieur. Les séances avec son psychothérapeute lui permettent d’exprimer ses tourments, de calmer ses fréquentes attaques de panique, de mettre des mots sur des émotions, des images.
Comme le film le montre, à travers l’évolution physique des personnages, cette thérapie s’étale sur plusieurs années. Au prix de beaucoup d’efforts, soutenu par sa compagne et ses enfants, Allen apprend à vivre avec ces traumatismes. Chaque séance lui permet d’aller mieux, pas à pas, mais Daniels l’incite à chaque fois à aller plus loin dans l’introspection et la confrontation avec sa part d’ombre. On sait désormais que Mr. Nelsona tué des gens. La vraie question, désormais, que le thérapeute s’entête à poser, c’est “Pourquoi avez vous tué ces gens?”.

Bien sûr, c’était une guerre. Il fallait obéir aux ordres. Tuer ou être tué. Mais était-ce seulement cela ? Les saccages de villages, les mises en scène macabres pour piéger l’ennemi ou le rendre fou, les cadavres empilés sous les yeux des proches des victimes, étaient-ils nécessaires ? Qu’est-ce qui justifiait que des jeunes Américains, souvent issus de milieux pauvres, de communautés minoritaires, aillent tuer des personnes dans un pays étranger, au nom d’une idéologie politique ?
Tsukamoto ne porte aucun jugement sur le personnage principal. Il constate juste que cet homme ordinaire, effacé et bon, s’est transformé malgré lui, au gré des circonstances, en une machine à tuer, puis, une fois revenu au pays, en une épave. C’est arrivé. Il n’y a rien à faire pour effacer cette barbarie. La seule chose possible, c’est avancer, essayer de demander pardon, et faire en sorte que les jeunes générations ne suivent pas les traces de leurs parents. Allen Nelson, au prix d’une longue thérapie, a finalement appris à vivre avec ses blessures et sa part d’ombre, et a mis toute son énergie à convaincre les gens de l’absurdité de la guerre et à empêcher les jeunes de suivre son exemple. La séquence où il fait l’effort de parler en public de la réalité de la vie de soldat et de ses conséquences physiques et morales à des lycéens est admirable. Contrairement aux jeunes écoliers du début, les adolescents ne l’écoutent pas du tout. Certains discutent en riant, d’autres ont la tête ailleurs. Le beau-fils d’Allen essaie de cacher son embarras tant bien que mal. Et puis, d’un coup, les visages se décomposent, toute l’attention est portée sur les paroles du vétéran, presque en larmes, qui leur explique comment la guerre, la logique militaire, corrompt les âmes et occasionne des dégâts irréversibles. Ces jeunes-là, à coup sûr, ne s’enrôleront pas de sitôt dans les Marines…

La force de ce récit, c’est qu’il s’agit d’une histoire vraie. Allen Nelson a bel et bien existé (1). Ce vétéran a fini par surmonter ses angoisses en assumant ses actes, en racontant son histoire, et en militant activement pour la paix et le rapprochement entre les peuples. Il a donné de nombreuses conférences au Japon, au Vietnam et aux Etats-Unis. Shinya Tsukamoto a découvert son histoire au moment où il se documentait pour ses autres films sur les horreurs de la guerre : Fires on the plain et Hokage. Il a été séduit par l’idée de montrer des crimes de guerre non pas du côté des victimes, mais des perpétrateurs et compléter ainsi un propos global dénonçant l’absurdité de ces conflits entre les peuples. Au vu des nombreux conflits qui continuent de secouer la planète, de la mégalomanie de certains dirigeants et des comportements de plus en plus violents et intolérants, Mr. Nelson, Did You Kill People  est un film utile.

Est-ce un bon film pour autant ? Il aurait probablement gagné à être un peu plus condensé, car certaines séquences, tant dans la jungle vietnamienne que chez le psychiatre, semblent redondantes. Certains fustigeront aussi le choix du cinéaste de montrer frontalement les atrocités, mais il faut probablement en passer par là pour choquer le spectateur et l’inciter à réagir. Globalement, le cinéaste intègre parfaitement ce film dans sa filmographie et sa thématique de prédilection de la dernière décennie.
L’oeuvre bénéficie de la présence de Rodney Hicks, parfait dans la peau de ce personnage complexe, traversé par des émotions brutales et des souvenirs traumatisants, et de celle de Mark Merphy, qui incarne Allen sur le champ de bataille. On peut mettre au crédit de Tsukamoto d’avoir parfaitement réussi à diriger ses acteurs en langue anglaise, en sortant sérieusement de sa zone de confort.

Mais si Mr. Nelson, Did You Kill People ? mérite d’être vu, c’est parce que la beauté finit par prendre le pas sur l’horreur. Le cinéaste oppose la tolérance et le pardon à la barbarie, les attitudes humaines positives à la violence. La scène qui suit la réponse à la fameuse question du titre, bouleversante, en est l’exemple le plus lumineux.

(1) : Allen Nelson a été engagé dans les Marines de 1965 à 1967. Il a été envoyé sur le front vietnamien en 1966 et est devenue retraité à 19 ans. Il est décédé en 2009, des suites de maladies relatives à une exposition à l’Agent Orange utilisé par l’armée américaine durant la guerre du Vietnam. Il a été pendant plusieurs années engagé dans le mouvement “Peace Boat”.

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