[Venise 2026] “Wild Horse Nine” de Martin McDonagh

[Wild Horse Nine affproCompétition Officielle]

De quoi ça parle ?

De deux agents de la CIA qui partent passer quelques jours de congés sur l’île de Pâques, en août 1973. Ils en ont bien besoin : ils viennent d’organiser tous les détails du coup d’État qui doit, un mois plus tard, conduire à l’assassinat du président Salvador Allende et au début de la dictature du général Pinochet.
Alors qu’ils attendent à l’aéroport de Santiago du Chili, l’un d’eux, Chris (John Malkovich) le revendique ouvertement, non sans une pointe d’insolence et de cynisme, pour impressionner les deux jeunes étudiantes chiliennes qui prennent le même vol qu’eux (Mariana Di Girólamo et Ailín Salas).
Cela exaspère son jeune collègue, Lee (Sam Rockwell), qui est justement chargé de le surveiller et d’empêcher les dérapages de ce genre.

On comprend qu’ils ne sont pas vraiment sur l’île de Pâques en vacances. En fait, depuis quelque temps, Chris montre des signes de déclin alarmants. Il a tendance à avoir des absences, des pertes de mémoire ou, au contraire, des périodes où il éprouve le besoin de raconter les souvenirs qui lui passent par la tête. Pour un agent secret, c’est ennuyeux… Et la morphine, qu’il consomme à des doses de plus en plus importantes, ne l’aide certainement pas à conserver une attitude normale.
Il est clair que Chris va mourir bientôt. Le directeur de la CIA, MJ (Steve Buscemi) aimerait bien, avant cela, qu’il enregistre ses mémoires, notamment celles relatives à des événements historiques potentiellement gênants – un certain événement survenu à Dallas, dix ans auparavant, par exemple… –  et qu’il restitue des objets compromettants pour l’agence.

Mais Chris a d’autres préoccupations. Il s’interroge sur son sort “afterlife”. Pourra-t-il accéder au Paradis, malgré tous les assassinats qu’il a commis au nom de l’intérêt général ? A-t-il un moyen de sauver son âme après tous les coups tordus élaborés au sein de l’agence ? Surtout, le moment voulu, Lee l’aidera-t-il à mettre un terme à ses souffrances ?

Pourquoi on aime ces “Bons baisers de Rapa Nui?

On connaît bien, désormais, le style des films de Martin McDonagh, un mélange subtil de comédie (souvent très drôle), de drame (souvent poignant) et de thriller (toujours bien ficelé). C’est encore une fois le cas ici, avec cette histoire d’espions torturés, à bout de souffle.
Il trouve ici une sorte de parfait équilibre, dans la lignée de Bons Baisers de Bruges ou Three Billboards.

On aime aussi ses personnages complexes, ambigus, à la fois détestables et attachants. Chris, campé à la perfection par John Malkovich, en est le parfait archétype. A première vue, il a tout du type odieux. C’est un tueur froid, implacable, un manipulateur qui dynamite des démocraties, fait chuter des dirigeants honnêtement élus, instaure des dictatures. Il a tout du parfait réactionnaire : homophobe, anti-féministes, partisan d’une Amérique WASP propre sur elle et méprisant les indigènes. Il est tellement extrémiste qu’il en devient irrésistiblement comique, dans ses excès, même s’il peut faire froid dans le dos. Il faut l’entendre disserter sur les pays producteurs de fromages – une théorie intéressante… – ou vanter les mérites des photos de basketteurs nains sur les bombes de l’IRA!
On ne peut pas dire que c’est le genre d’individu avec qui on aimerait partir en vacances, sur l’île de Pâques ou ailleurs… Mais peu à peu, le personnage s’humanise. A mesure qu’il sent la mort s’approcher, il éprouve le besoin d’arrêter de mentir aux autres, de chercher une forme de rédemption. Bien sûr, il sait qu’il a commis des actes impardonnables, que sa foi catholique réprouve. Mais il se dit que certaines bonnes actions peuvent peut-être contrebalancer tout cela. Par exemple, il ne tue jamais les mites dans sa chambre d’hôtel. Il les relâche à l’extérieur, leur permettant de profiter un peu plus de leur éphémère existence. Si les mites vont au paradis, peut-être pourront-elles plaider pour le salut de son âme au moment du jugement dernier… Sans doute peut-il encore essayer de faire le bien pendant le temps qui lui reste à vivre, histoire de sauver son âme…
Lee est moins fantasque que son collègue, mais se montre tout aussi touchant. Il est tiraillé entre son amitié pour Chris, qui lui a demandé un service délicat, et la mission que MJ lui a confiée. Sam Rockwell est parfait dans ce rôle de coéquipier modèle, lui aussi bien plus humain que sa fonction d’agent secret ne laisse présager. On n’en dira pas autant de MJ, le patron de l’agence, joué par un Steve Buscemi en grande forme. Il est conforme à l’idée que l’on peut se faire d’un responsable de services secrets : colérique, hautain et tyrannique.

Le récit est mené de façon extrêmement fluide, passant constamment d’un genre à l’autre, en s’appuyant sur les numéros des acteurs, la beauté des paysages de l’île de Pâques, les apparitions d’un cheval sauvage qui semble vouloir aider Chris à accepter son sort. Ce n’est pas un cinéma techniquement démonstratif, mais c’est efficace, mené au bon tempo, ménageant ce qu’il faut de moments mémorables. On peut aussi saluer la bande originale de Carter Burwell, l’habituel compositeur des frères Coen qui contribue aussi très fortement à l’ambiance singulière du film, à la fois crépusculaire et apaisante.

Wild Horse Nine repose essentiellement sur son intrigue et l’évolution de ses personnages, mais c’est aussi, en filigrane, l’évocation d’une Amérique moralement corrompue, dont les agents secrets ont été impliqués dans de nombreux coups d’États et assassinats politiques, y compris sur le sol américain. Même si le ton est tragi-comique, la démarche n’est pas sans rappeler celle de James Ellroy dans sa trilogie “Underworld USA”, dans laquelle une poignée d’hommes “ordinaires” – ou de professionnels modèles – influençait le contexte géopolitique des années 1960/1970 et la direction prise par le gouvernement américain. Chris, Lee et MJ se retrouvent eux aussi entraînés dans les tumultes de l’histoire. Ils sont impliqués, à des degrés différents, dans l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, en 1963, un moment correspondant à la perte de l’innocence du peuple américain, et dans ce coup d’État au Chili qui va enterrer le rêve d’une Amérique du Sud socialiste et ouvrir la voie à la politique ultralibérale des années 1980. Peu de films ont osé aborder de façon aussi frontale le rôle de la CIA dans la prise de pouvoir de Pinochet au Chili et la déstabilisation de tous les régimes dont l’idéologie ne correspondait pas à celle des Etats-Unis. Ici, derrière l’humour noir, le message passe parfaitement.

Ne vous fiez pas à son titre évoquant un western ou à son ton faussement léger : Wild Horse Nine est une comédie noire assez irrésistible, un mélodrame flamboyant et une oeuvre subtilement politique. Tout en un. Après plusieurs prix du scénario remportés à la Mostra de Venise, Martin McDonagh postule assurément pour le Lion d’Or avec ce film très applaudi par le public du Lido. John Malkovich, de son côté, pourrait bien prétendre au prix d’interprétation masculine, grâce à sa performance remarquable.

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