[Compétition Officielle]
De quoi ça parle ?
D’une affaire de maltraitance potentielle, complexe à traiter car concernant une famille d’origine étrangère, au mode de vie différent.
Des questionnements moraux vertigineux qu’elle fait naître.
De la notion de “vivre ensemble”, très complexe à appréhender dans un monde aussi divisé, entre préjugés, dogmes religieux et postures politiques tranchées.
Le récit se situe en Norvège, dans une petite ville au bord d’un fjord, pile entre la mer et la montagne. Une communauté assez restreinte, qui pourrait être la version lumineuse et moderne de la ville roumaine qui servait de cadre à R.M.N., le précédent film du cinéaste.
On suit tout d’abord l’arrivée des Gheorghiu, qui ont quitté la Roumanie pour venir s’installer dans ce nouvel environnement. Le couple formé par Mihai (Sebastian Stan), roumain, et Lisbet (Renate Reinsve), norvégienne, a fait ce choix suite à l’arrivée du petit dernier de leurs cinq enfants. Ils ont pensé qu’ils bénéficieraient ainsi de plus d’espace et pourraient offrir de meilleures conditions de vie à leur progéniture. L’idée était aussi de se rapprocher de la famille de Lisbet, résidant en Norvège.
Mihai a facilement trouvé un emploi d’expert en informatique, pour lequel il est surqualifié. Lisbet, elle, a trouvé un poste d’infirmière en soins palliatifs à la clinique locale. La famille ne tarde pas à sympathiser avec ses voisins, les Halberg, Mats (Markus Tønseth) et Mia (Lisa Carlehed). Les deux aînés des Gheorghiu, Elia et Emmanuel, ont même le coup de foudre immédiat pour Noora, la fille du couple norvégien.
Leur intégration semble parfaitement se dérouler jusqu’au jour où la professeure de sport d’Elia constate des hématomes sur le corps de l’adolescente. Elle effectue illico un signalement à l’Aide pour l’Enfance. En Norvège, on ne plaisante pas avec les violences sur mineurs. En cas de soupçon d’abus, une enquête doit être diligentée.
Mihai est donc arrêté par la police et interrogé au poste. Quand on lui demande s’il a déjà levé la main sur ses enfants, il répond honnêtement à la question, évoquant de rares “fessées” éducatives. Pour lui, ce n’est rien. Pour la police norvégienne, très stricte sur cette question, l’affaire est grave et passible de prison. Les services sociaux viennent ensuite, comme l’exige cette fameuse procédure, retirer au couple la garde de ses enfants, à titre provisoire, le temps d’étudier le dossier.
Ceci plonge évidemment les Gheorghiu dans un profond désarroi. D’autant qu’ils peuvent constater, dans le même temps, tous les préjugés des autres habitants de la petite ville concernant leur origine, leur foi religieuse et l’éducation stricte qu’ils entendent donner à leurs enfants.
Pourquoi le film est au sommet ?
La grande force du cinéma de Cristian Mungiu, c’est d’exposer les faits sans chercher à prendre parti pour les uns ou les autres. Il laisse à chaque spectateur le soin de se faire sa propre opinion et de se perdre dans des considérations morales qui donnent effectivement le vertige. L’affaire semble simple, sur le papier. Mihai et Lisbet ont-ils porté la main sur leur fille aînée ? Si oui, c’est condamnable. Sinon, il ne devrait pas y avoir matière à débat.
Il suffirait sans doute d’interroger l’adolescente pour savoir s’il y a eu abus. Mais, et c’est le premier accroc à la procédure, personne ne demande à Elia l’origine de ses bleus. Elle aurait pu se les faire n’importe où, n’importe quand, notamment le soir, quand elle saute par la fenêtre pour rejoindre Noora et faire les quatre cents coups. Ou même au collège où la professeure leur enseigne… la lutte ! Mais personne ne lui pose la question et l’enseignante suit aveuglément la procédure. Elle n’a pourtant pas eu le même réflexe quand Noora est venue en classe avec un bandage au poignet…
En fait, la famille Gheorghiu est victime de préjugés xénophobes qui tiennent autant à leur origine roumaine qu’à leur mode de vie. Ils sont catholiques pratiquants, très pieux et prosélytes, et tiennent à éduquer leurs enfants dans les principes moraux stricts de leur religion.
Dès leur arrivée, on sent le poids de ces préjugés. Mats, bien que chaleureux et accueillant, lâche aux enfants : “Rassurez-vous, ici ce n’est pas comme chez vous, il n’y a pas de Dracula…”. C’est une plaisanterie, peut-être, mais bonjour le cliché xénophobe ! On ne sait pas si les référents Diversité & Inclusion existent en Norvège, mais Mats serait bien éligible à une petite formation ! Cela traduit, en tout cas, une certaine méfiance quant aux origines de la famille. Des habitants d’un pays de l’est qui viennent s’installer dans un pays réputé prospère et civilisé, c’est forcément suspect, quand bien même les Gheorghiu sont des personnes éduquées, travailleuses et capables de s’intégrer facilement.
Mais, plus que leur origine, c’est leur grand attachement à la religion qui semble poser problème. Quand Mihai joue “Amazing Grace” sur le piano de la salle de pause, une de ses collègues le reprend gentiment, en l’incitant à jouer quelque chose de “plus gai” – sous-entendu : pas “religieux” – et quand Lisbet, après le décès d’une patiente, invite sa fille à assister à la messe, elle s’attire les regards désapprobateurs des autres soignantes. Cela pourrait sembler étonnant, vu que la Norvège est un pays de tradition protestante luthérienne. Mais il est vrai que la société est aujourd’hui fortement sécularisée et, sans être laïque comme en France, elle tolère peu les signes religieux trop manifestes et le prosélytisme.
Par ailleurs, on découvre que les parents Gheorghiu sont très stricts quant à l’éducation religieuse des enfants. Ces derniers doivent prier chaque jour, étudier le catéchisme et respecter l’autorité parentale, faute de quoi ils risquent une “punition”. Cela concerne probablement plus des prières supplémentaires et des privations de sorties. Rien ne permet d’affirmer l’existence de châtiments corporels systématiques, mais c’est jugé suffisamment suspect par les services sociaux pour qu’ils investiguent plus avant. Aussi, quand Mihai avoue honnêtement et innocemment avoir donné “une tape” aux plus rebelles de ses enfants, la machine judiciaire se met en marche. En Norvège, la loi a interdit les châtiments corporels sur mineurs depuis 1987. Et une seconde loi a précisé, depuis 2010, que même les petites tapes et les gifles légères étaient concernées. En Roumanie aussi, une loi interdit ce type de châtiment depuis 2004, mais on peut penser que Mihai, qui a été élevé dans la Roumanie des années 1980, dans les dernières années du régime dictatorial de Ceausescu, puis juste après, a lui-même été élevé “à la dure”. Il a très bien pu céder à la facilité en mettant une fessée à l’un de ses enfants. Moralement, la question est déjà complexe. Un parent qui craque et met une fessée à sa progéniture est-il forcément un bourreau d’enfant passible de prison ? Doit-on uniquement considérer un acte isolé pour prendre une décision judiciaire ? L’amour et la bonne éducation donnée par les parents à leurs enfants ne doivent-ils pas être aussi pris en considération ? L’intérêt des enfants passe-t-il forcément par un placement en famille d’accueil ?
Dans l’affaire Gheorghiu, la justice norvégienne se montre particulièrement sévère et austère, sourde à tout argument en faveur des parents. On les voit séparés progressivement de tous leurs enfants sans qu’ils puissent protester, puisque chaque geste d’humeur, chaque contestation peut venir enrichir le dossier d’accusation. En fait, chaque étape supplémentaire de la procédure judiciaire provoque des crispations, des deux côtés. L’Aide à l’enfance voit dans l’attitude hostile des parents et leurs convictions religieuses profondes un problème d’intégration et un rejet des règles de leur pays d’accueil. Les parents sentent qu’ils sont ostracisés à cause de leur religion et leurs origines et ils constatent que personne ne cherche à entendre leur version des faits, pas plus que les souhaits de leurs enfants de retrouver le domicile familial. Difficile de prendre parti pour les uns ou les autres. On constate, de part et d’autre, des positions radicales qui peuvent poser problème. Les autorités norvégiennes semblent s’arc-bouter autour des grands principes progressistes nordiques que leur pays incarne – protection de l’enfance, droit de chacun à choisir sa religion ou non, égalité des sexes, protection des minorités – et les parents Gheorghiu défendent leur droit à suivre leurs propres préceptes moraux, dictés par leur foi.
Ces questions sont d’autant plus complexes que le spectateur a conscience d’une autre situation, potentiellement explosive, que les adultes du film semblent ignorer. On comprend que la relation entre Elia et Noora, sa voisine, dépasse le cadre purement amical. Sans doute les deux adolescentes éprouvent-elles des sentiments amoureux l’une envers l’autre. On peut donc se demander comment réagiront Mihai et Lisbet quand ils l’apprendront. On pense connaître la réponse. Au vu de la position de l’église sur l’homosexualité, ils ne devraient pas être enchantés… Du côté des Halberg, on n’en sait rien. A priori, ils devraient être plus ouverts d’esprit. Mais c’est une chose que de prôner le droit à la différence, la tolérance, c’en est une autre que d’accepter cela chez son propre enfant… En tout cas, cela ne devrait pas arranger les affaires du couple Gheorghiu, car la Norvège est aussi très soucieuse des droits LGBTQ+.
Cela soulève des questions supplémentaires : Les deux modes de vie sont-ils compatibles ? Les dogmes religieux conservateurs ont-ils encore droit d’exister dans une société progressiste ? Est-ce une bonne chose de vouloir à tout prix imposer des valeurs libérales “woke” ? Ces situations ne se régleraient-elles pas plus simplement dans un cadre familial privé, sans intervention de l’Etat ? Au-delà de cette affaire, le film interroge sur la notion de “vivre ensemble”. On pourrait replacer la situation dans d’autres pays, avec d’autres protagonistes, d’autres religions, d’autres types de politique sociale, il y aurait sans doute les mêmes interrogations morales, le même vertige.
Cristian Mungiu n’apporte aucune réponse. Il invite simplement le spectateur à se forger sa propre opinion, ou à rester avec ses doutes et ses questionnements.
En revanche, il montre clairement le malaise derrière l’intégration des Gheorghiu. Malgré les apparences, l’accueil chaleureux des voisins, des collègues, on sent que quelque chose sonne faux. La mise en scène accentue ce malaise. La sérénité des lieux, majestueux, entre mer et montagnes, tranche avec les cadres plus étouffants dans lesquels Mungiu enferme ses personnages, et quelques plans : un cadavre de vieille dame à la morgue, une avalanche qui dévale de la montagne, en arrière-plan, et plusieurs attitudes fermées qui montrent que cette famille roumaine n’est pas si bienvenue que cela. Là aussi, cela pose quelques questions sur le “vivre ensemble”. Le respect de la procédure aurait-il vraiment été le même pour une famille norvégienne ? Pour une famille athée ? La xénophobie ambiante fausse-t-elle l’égalité face à la justice ?
Le cinéaste nous invite à réagir, à réfléchir, avec notre histoire, notre culture, notre sensibilité politique et religieuse, mais aussi notre ouverture d’esprit. On devine que pour lui, il est important que chacun conserve sa liberté de penser, de réagir, de critiquer, mais dans un but d’ouverture aux idées de l’autre. C’est dans la réflexion, l’analyse fine, la confrontation constructive d’avis différents, nuancés, que l’on peut construire un modèle démocratique. La polarisation en des camps radicalement opposés est au contraire un fléau, une menace pour l’équilibre du monde.
Voilà une oeuvre forte, à la mise en scène solide et à l’interprétation parfaite, offrant des rôles surprenants à Sebastian Stan et Renate Reinsve, mais aussi un bel écrin à la moins connue Lisa Carlehed, impeccable en avocate prise entre deux feux.
Fjord exhale assurément un parfum de palme…
Crédits photos : image fournie par le FDC