[Cannes 2026] Jour 8 : Personnalités multiples

2026_CANNES_SIGNATURES_WEB_COULEUR 4_1200x1200Si hier, nous avons parlé du problème de l’alcoolisme, aujourd’hui disons clairement non à la drogue.

On ne sait pas quelles substances prend Nicolas Winding Refn, mais son nouveau film, Her Private Hell présenté en séance de minuit, ressemble à un bad trip carabiné.
L’intrigue, très psychanalytique, tourne autour d’une actrice, Elle (Sophie Thatcher) qui s’apprête à débuter un nouveau film. Le tournage doit se dérouler dans une sorte de mégalopole futuriste et plus précisément dans un hôtel gigantesque, gratte-ciel d’une hauteur infinie.
Dans le hall, Elle rencontre Hunter (Kristine Frøseth), l’une de ses futures partenaires, une influenceuse qui semble obnubilée par son image et par la gloire que le film pourrait lui apporter, pas exactement le couteau le plus aiguisé du tiroir… Les jeunes femmes retrouvent ensuite Dominique (Havana Rose Liu), son ancienne maîtresse, qui est aujourd’hui devenue la femme de son père, Johnny Thunders (Dougray Scott).
Tout le monde cohabite dans une sorte de suite gigantesque et labyrinthique qui n’est pas sans évoquer l’ambiance du studio de tournage de The Neon Demon.
Sans que l’on sache vraiment si c’est dans l’intrigue principale ou dans le film dans le film, il est question d’un type en blouson de cuir et aux gants incrustés de diamants qui rôde dangereusement dans les parages (les gants évoquent ceux de Ryan Gosling dans Drive), puis de Private K (Charles Melton), un homme cherchant à sauver sa fille et prêt, pour cela à se castagner avec tous les affreux se dressant sur sa route (la ressemblance avec Only God Forgives est tout sauf fortuite). On passe d’une histoire à l’autre sans véritable transition, sans explications.
En fait, ce film ressemble davantage à une exploration du cerveau de NWR, retrouvant les jalons de sa filmographie, ses projets avortés (une référence à Barbarella), ses thématiques récurrentes et ses influences cinématographiques. Ici, on est dans une sorte d’antichambre de l’enfer, comme la Black Lodge de Twin Peaks ; le tueur, Leather Man, peut évoquer le Leatherface de Massacre à la tronçonneuse ; l’esthétique “cuir” rappelle Pulsions de De Palma et la partition originale, signée Pino Donaggio, ne fait que renforcer cette filiation.
C’est un film sensoriel, truffé de scènes superbes, mais il est bien difficile de comprendre quelque chose dans ce magma audiovisuel, faute de fil conducteur suffisamment décelable. Il faut se contenter de miettes, autour de la relation complexe, entre amour et haine, du trio Elle/Dominique/Johnny pour résoudre cette équation à dix inconnues et s’attaquer à l’analyse de l’oeuvre. Mais il est fort à parier que la majorité des spectateurs y renoncent très rapidement. Les précédents films de la veine “bizarre” de NWR avaient déjà été rejetés par le public cannois et ce n’est pas Her Private Hell qui va convaincre les détracteurs.

Dans L’Inconnue d’Arthur Harari, projeté en compétition officielle, on voit aussi les ravages de la drogue.
David Zimmerman (Niels Schneider) est un quadragénaire assez solitaire, qui passe son temps à photographier des lieux. Il recherche des rues et ronds points de Paris et sa banlieue, présents sur d’anciennes cartes postales ou de vieilles photographies, et refait le cliché aujourd’hui, pour montrer l’évolution des bâtiments au cours du temps. Son travail n’est pas exposé. Il se contente de remplir des carnets entiers avec ses photos. Il semble n’avoir aucun ami, aucune autre compagnie que sa mère (Valérie Dréville) et sa soeur (Shanti Masud). Cette dernière, lasse de le voir aussi solitaire, l’incite à sortir et rencontrer d’autres personnes. Elle réussit à le traîner jusqu’à une sorte de carnaval. Là, il accepte le comprimé tendu par l’un des convives, “pour le détendre”. Les effets ne tardent pas à se faire sentir. David aperçoit dans la foule une femme qu’il a prise en photo deux jours auparavant, Eva (Léa Seydoux). Il la suit et ils font l’amour comme des bêtes – on est plus dans l’accouplement bestial que dans le chabadabada. Tout de suite après, ils se séparent. Mais dans l’opération, ils semblent avoir échangé leurs enveloppes corporelles. David se réveille dans le corps d’Eva qui, elle, s’est volatilisée avec le corps du photographe. Un peu déboussolé, David décide de partir à la recherche de son corps, tout en s’habituant à sa nouvelle “carrosserie”. Il essaie de remonter la piste d’Eva en revenant sur les lieux où il a pris la photo et en faisant des recherches sur internet. Il finit par repérer son corps mais la personne à l’intérieur n’est pas Eva. C’est Samia, une adolescente qui a croisé la route d’Eva – Eva dans le corps de David, donc –  et qui, par le même concept, a effectué le body-swap. Oui, c’est compliqué, mais plaignez-vous aux frères Harari, auteurs du scénario ! Nous, après huit jours de festival, on fait ce que l’on peut !
Mais si David est juste troublé de se retrouver dans le corps d’une femme, Samia, elle, est dégoûtée d’être désormais un homme et d’avoir perdu vingt-cinq ans dans le processus.
Ensemble, ils décident d’enquêter sur ce phénomène et de trouver le moyen de revenir à un état normal.
Le sujet est intéressant car il permet de livrer une belle réflexion sur ce qui définit l’identité, tout en croisant les points de vue entre les sexes et les générations. Cela avait déjà donné un roman graphique remarqué, “Le Cas David Zimmerman”, coécrit par Arthur Harari et son frère, Lucas. Il était donc assez logique que le réalisateur ose se lancer dans son adaptation cinématographique. On peut se demander, toutefois, pourquoi il a pris le contrepied de l’ambiance de la bande dessinée, toute en rouges, bleus et mauves assez marqués, pour livrer une oeuvre grise, crue, et disons-le, assez laide. Il y avait pourtant matière à réinventer le matériau original et créer une oeuvre plus sensorielle, jouant davantage avec les codes du cinéma. C’est d’autant plus frustrant que ses films précédents, justement, bénéficiaient d’une esthétique très travaillée. Ici, on est dans de la vidéo brute, des lumières crues qui ne mettent pas du tout en valeur les acteurs.
Arthur Harari aurait aussi gagné à condenser le récit plutôt que de le laisser traîner sur près de 2h30, car les péripéties sont assez redondantes et les personnages n’évoluent pas très vite.  C’est peu dire que l’on s’ennuie, surtout avec des personnages aussi dépressifs et déprimants.
On préfère passer notre chemin, en attendant la version VR – chabada-crac-crac et propulsion dans le corps de Léa Seydoux pour 2h30, tout un programme !

Ou alors, on veut bien devenir un personnage d’Almodóvar, qui sont eux-mêmes des projections du cinéaste et de ses proches. Dans Autofiction, second film de la compétition du jour, il raconte l’histoire d’un cinéaste, Raúl (Leonardo Sbaraglia), auteur reconnu et adulé, qui traverse une crise d’inspiration. Il essaie d’écrire, après cinq années sans avoir signé ne serait-ce qu’un court-métrage. Evidemment, on se doute qu’il est une sorte d’alter ego de Pedro Almodóvar, comme l’était Antonio Banderas dans Douleur et gloire, autre récit sur les affres de la création.
Raúl essaie justement de parler de son angoisse de la page blanche et de ses blocages créatifs à travers l’histoire d’Elsa (Bárbara Lennie), une autre cinéaste. Autrefois créatrice de fictions pour le cinéma, elle a décidé de réaliser des publicités et s’est réfugiée dans le travail pour tenter de surmonter un deuil douloureux. Un point commun avec Raùl, dont elle est l’alter ego. Après de violentes migraines et des crises de panique, elle est forcée de prendre des congés sur l’île de Lanzarote, aux Canaries. Elle part s’y installer quelques jours loin de son compagnon Bonifacio (Patrick Criado), mais avec son amie Patricia (Victoria Luengo). Ayant plus de temps pour écouter les histoires de cette dernière, Elsa retrouve l’inspiration et recommence à écrire.
Raúl recommence lui aussi à écrire, et voit à son tour son environnement être bouleversé. Son assistante Monica (Aitana Sánchez-Gijón) lui annonce qu’elle démissionne pour s’occuper d’une amie, profondément dépressive suite à un deuil. Elle le laisse entre de bonnes mains en la personne de Santi (Quim Gutiérrez), son fidèle secrétaire et amant, l’équivalent de Bonifacio pour Elsa. Les raisons du départ de Monica lui donnent de nouvelles idées pour son scénario. Il fait disparaître Patricia et la remplace par un personnage plus fragile, Natalia (Milena Smit).
Cela vous semble difficile à suivre ? Désolés, mais après huit jours de festival, on fait ce que l’on peut ! Rassurez-vous, le film est bien plus simple à suivre, grâce à la fluidité de la mise en scène de Pedro Almodóvar et les performances magistrales de l’ensemble de sa troupe.
Comme Asghar Farhadi dans Histoires parallèles, le cinéaste espagnol nous invite à comprendre comment le réel vient nourrir la fiction et comment les auteurs “vampirisent” les personnes qui les entourent. Et dans le même temps, ces nouvelles histoires sont des fictions et ne correspondent plus à la réalité, même si la frontière est parfois floue entre les deux. Nous avions plutôt aimé le film du cinéaste iranien, mais il convient d’avouer que, sur le même sujet, nous lui préférons l’Autofiction d’Almodóvar.
Une fois de plus, chaque plan est une petite merveille de composition, où l’équipe de décoration peut s’en donner à coeur joie pour habiller l’espace avec des objets d’un goût exquis, aux couleurs savamment choisies. La musique d’Alberto Iglesias et les chansons d’Amaia (“Las simples cosas”) ou de Chavela Vargas (“Amarga navidad”, qui donne au film son titre original) servent de révélateur aux émotions des personnages et offrent de beaux moments de cinéma. Sera-ce suffisant à Pedro Almodóvar pour recevoir enfin sa première Palme d’or ? Il faudra attendre le verdict du jury. Il est certain qu’il s’agit ici d’une oeuvre beaucoup plus autocentrée et intime qu’un Fjord ou un Minotaur, qui abordent des sujets de société plus costauds, mais difficile de savoir ce que cherche le jury. Autofiction a donc tout à fait ses chances au palmarès.

Le Corset de Louis Clichy ne sera pas au palmarès de la compétition officielle. Ça c’est une certitude. Tout simplement parce qu’il était projeté dans le cadre de la section Un Certain Regard, la principale section parallèle du Festival de Cannes.
Il s’agit d’un film d’animation classique, au dessin subtil et aux aquarelles délicates, qui raconte l’histoire d’un adolescent souffrant d’un curieux déséquilibre au niveau du cou et du dos.
On le constate dès la séquence d’introduction, dans laquelle le photographe scolaire essaie en vain de lui faire redresser la tête. Christophe n’y peut rien. Il ne parvient pas à se tenir droit. Le photographe, qui pourtant en a vu d’autres, doit cette fois renoncer et prendre la photo en l’état. Pour la famille du gamin, c’est la consternation. Le père, agriculteur, s’agace que Christophe fasse l’andouille à l’école. Il préférerait que son fils cadet, comme l’aîné avant lui, puisse l’aider à la ferme plutôt que dilapider son énergie à des bêtises. Christophe n’a rien contre participer aux tâches quotidiennes de l’exploitation. Il s’occupe déjà un peu des bêtes et rêve d’apprendre à conduire le tracteur familial. Mais son problème de tête penchée n’est pas feint. Le gamin a bien un problème de posture. Ceci provoque une sortie de route, un accident et la destruction du tracteur. Le père de Christophe est furieux. Il n’avait pas besoin de ce nouveau problème, qui vient plomber un peu plus une exploitation déjà fragile. Christophe a pour ordre de ne plus s’approcher du matériel et de ne plus participer aux tâches de l’exploitation. De toute façon, il ne peut plus vraiment faire grand-chose, avec ce corset métallique rigide que lui ont posé les médecins. A l’école, les copains se moquent de lui et de son allure de “Robocop”, à l’église, le manque de souplesse du corset l’empêche de rester enfant de choeur et il est envoyé assister l’organiste. Mais c’est un mal pour un bien, qui lui permet d’apprendre à jouer de l’orgue – c’est quand même un peu plus classe que la guitare, même si les morceaux sont moins rock. Autre avantage de son encombrant corset, cela l’oblige à pratiquer la natation. Non pas que les séances de dos crawlé soient amusantes, mais elles lui permettent de retrouver la belle Clara, qui s’entraîne pour participer aux Jeux Olympiques. Christophe ne tarde pas à développer un sérieux penchant pour elle…
Le film développe cette chronique pleine de charme sur l’adolescence, les premiers émois amoureux et les relations complexes entre parents et enfants. Il permet aussi d’aborder, en arrière-plan, les problèmes de l’agriculture traditionnelle, qui peine à faire le poids par rapport aux grosses compagnies agroalimentaires, et où le moindre imprévu peut être fatal à un fonctionnement déjà fragile.

A moins de nous être égarés au milieu de nos multiples personnalités, d’avoir été trucidés par Leather Man, son double ou la copie de son double, d’avoir troqué notre tête pensante contre une tête penchante ou encore été propulsés par erreur dans le corps de Léa Seydoux ou d’une influenceuse ciné, à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.