[Compétition Officielle]
De quoi ça parle ?
D’un cinéaste, Raúl (Leonardo Sbaraglia), auteur reconnu et adulé, qui traverse une crise d’inspiration à la suite d’un deuil difficile, après la perte de sa mère. Il essaie d’écrire à nouveau, après cinq années sans avoir signé ne serait-ce qu’un court métrage. Il se met à écrire l’histoire d’Elsa (Bárbara Lennie), une autre cinéaste qui pourrait être son alter ego si elle n’était engagée sur une autre voie. Autrefois créatrice de fictions pour le cinéma, Elsa a en effet décidé de mettre son imaginaire au repos pour réaliser des publicités, un domaine où les scénarios sont beaucoup moins exigeants sur le plan intellectuel – il s’agit essentiellement de donner envie d’acheter des slips, des paquets de lessive ou des yaourts. Cependant, le travail ne manque pas. Suite à un deuil similaire à celui de Raúl, elle adopte une stratégie inverse et multiplie les tournages pour tenir le chagrin à l’écart. Cependant, après de violentes migraines et des crises de panique, elle est forcée de prendre des congés et va sur l’île de Lanzarote, aux Canaries. Elle part s’y installer quelques jours loin de son compagnon Bonifacio (Patrick Criado), mais avec son amie Patricia (Victoria Luengo). Ayant plus de temps pour écouter les histoires de cette dernière, Elsa retrouve l’inspiration et recommence à écrire une fiction pour le cinéma.
Raúl voit à son tour son environnement être bouleversé. Son assistante Monica (Aitana Sánchez-Gijón) lui annonce qu’elle démissionne pour s’occuper d’une amie, profondément dépressive suite à un deuil – décidément… –, la perte d’un enfant. Elle le laisse entre de bonnes mains en la personne de Santi (Quim Gutiérrez), son fidèle secrétaire et amant, qui a inspiré le Bonifacio d’Elsa. Les raisons du départ de Monica lui donnent de nouvelles idées pour son scénario. Il fait disparaître Patricia de son récit et la remplace par un personnage plus fragile, Natalia (Milena Smit).
Pourquoi on continue à aimer ?
Ces récits-gigognes, joliment imbriqués, parlent en réalité d’un troisième cinéaste : Pedro Almodóvar, scénariste et metteur en scène de cette Autofiction intelligente et sensible.
Le cinéaste espagnol avait déjà utilisé ce type de dispositif de récit dans le récit, dans Julieta, Les Etreintes brisées ou La Mauvaise éducation, tous trois en sélection officielle à Cannes, et de façon secondaire dans plusieurs autres long métrages. Dans Douleur et gloire, il avait aussi choisi un alter ego très proche de lui, incarné par Antonio Banderas, pour évoquer sa carrière, sa peur de vieillir, mais aussi son angoisse de la page blanche, ses blocages créatifs et les douleurs l’empêchant de travailler – comme Elsa.
Avec ce nouveau long métrage, il continue d’explorer ces thématiques et revient encore et toujours sur le deuil qu’il n’a jamais su surmonter, la perte de sa mère, en 1999. Il parle aussi, en filigrane, de ses relations avec les personnes de son entourage, amants, amis et assistants, qu’il a tendance à vampiriser pour les besoins de l’écriture. Ainsi, il développe une réflexion sur la façon dont les artistes s’inspirent de ce qui les entoure, parfois sans vergogne, au point de heurter leurs proches. Il est vrai qu’il n’est jamais évident de servir de source d’inspiration à un auteur. Même si le personnage final est différent, et si les évènement vécus sont modifiés, ceux qui se reconnaissent comme source d’inspiration peuvent être gênés de voir une partie de leur vie ainsi mise à nu.
On retrouve un peu, ici, les thèmes développés par Asghar Farhadi dans Histoires parallèles. Nous avions plutôt aimé le film du cinéaste iranien, mais il convient d’avouer que, sur le même sujet, nous lui préférons l’Autofiction d’Almodóvar, qui semble moins “fabriqué”.
Surtout, on peut préférer la fluidité de la mise en scène de Pedro Almodóvar, une fois de plus étourdissante d’élégance. Nous avons entendu beaucoup de confrères parler d’un film “mineur”, d’une absence d’inspiration et d’une mise en scène “fade”. Mineur, sans doute, au regard d’autres films plus flamboyants, comme Tout sur ma mère, Parle avec elle ou Volver. Et moins bouleversant que La Chambre d’à côté. Mais pour autant, il faudrait arrêter de jouer aux enfants gâtés. Si c’était le premier film d’Almodóvar présenté à un public cinéphile, celui-ci serait sans doute bluffé par la virtuosité de la mise en scène, la composition des plans, extraordinaire, qui joue sur les récurrences visuelles, les couleurs, ou encore les mouvements de caméra subtils. On crierait au génie, sans être blasés comme aujourd’hui.
Comme à chaque fois, la direction artistique saisit l’opportunité de briller en habillant l’espace avec des objets d’un goût exquis, aux couleurs savamment choisies, des costumes épousant parfaitement la psychologie des personnages et une lumière douce, mettant en valeur les comédiens.
De ce point de vue-là aussi, Autofiction remplit parfaitement son contrat. Un peu effacé chez Guillaume Canet dans Karma, également présenté sur la Croisette cette année, Leonardo Sbaraglia incarne à merveille l’alter ego du cinéaste et Bárbara Lennie est également magnifique dans son prolongement fictionnel. Le film peut aussi compter sur les performances solides d’Aitana Sánchez-Gijón, Victoria Luengo, Quim Gutiérrez et Patrick Criado.
Enfin, Autofiction envoûte aussi par son ambiance musicale. La musique d’Alberto Iglesias et les chansons d’Amaia (“Las simples cosas”) ou de Chavela Vargas (“Amarga navidad”, qui donne au film son titre original) servent de révélateur aux émotions des personnages et offrent de très beaux moments de cinéma.
Sera-ce suffisant pour permettre à Pedro Almodóvar de recevoir enfin sa première Palme d’or ? Rien n’est moins sûr à une époque troublée où le jury préférera sans doute récompenser un film plus politique. Il convient pourtant de saluer une oeuvre aboutie, esthétiquement sublime, qui porte la griffe d’un des auteur majeurs du septième art.
Crédits photos : Copyright El Deseo / Iglesias Más