[Cannes 2026] “L’Espèce explosive” de Sarah Arnold

L'espèce explosive affpro[Quinzaine des Cinéastes]

De quoi ça parle ?

D’un conflit qui oppose les paysans d’un petit village de la Meuse aux chasseurs locaux.
Des notables ont choisi de développer la chasse en laissant se multiplier au-delà du raisonnable les sangliers qui peuplent les zones de chasse. Ce réensauvagement permet de fournir plus de gibier pour les parties de chasse du week-end, organisées pour des bourgeois parisiens.
Les bestiaux s’aventurent fréquemment hors des bois et dévastent les cultures agricoles. Les dégâts sont d’autant plus considérables que les sangliers sont plutôt du genre costaud, quasiment des Razorback (1) de Bar-Le-Duc.
Après une nuit passée à essayer, en vain, de faire fuir les sangliers, Brun (Jean-Louis Coulloc’h), un céréalier excédé, pète une durite et assassine l’un des notables propriétaires de la chasse, avant de le saigner comme un goret et de prendre la fuite, sans jamais être retrouvé.

L’incident tragique ne met pourtant pas un terme au conflit et aux rancoeurs entre les deux parties. Un an plus tard, la vie du village est à nouveau secouée par des incidents : des cadavres de sangliers sont régulièrement abandonnés sur le perron des chasseurs. Certains prétendent que Brun est de retour, toujours aussi fou et haineux envers les notables du village. D’autres pointent du doigt les céréaliers, qui continuent de se mobiliser pour faire interdire la chasse ou limiter la prolifération des sangliers. La gendarmerie est sollicitée pour y mettre un terme. L’enquête est confiée à Chaton (Vincent Dedienne), un flic dragueur et sans envergure, et Fulda Orsoni (Alexis Manenti), un nouvel arrivant, d’origine corse, qui a été muté ici après un incident avec un collègue, sur fond de profonde dépression liée à un divorce douloureux.

Fulda a beau être toujours fragile, sujet à des phases dépressives, il se montre rapidement plus fûté que son collègue, notamment grâce à son hypersensibilité et son flair. Il décèle des indices qui laissent à penser que Brun est de retour, ce qui est conforté par des témoignages signalant la présence d’un vagabond vêtu de peaux de bêtes à proximité des habitations.
Fulda, en croisant les indices et les dépositions, réalise que plusieurs éléments de cette affaire sont étranges et en vient à se demander si elle ne dissimule pas un complot plus vaste, impliquant un trafic de bêtes et de nombreuses collusions entre les notables et le chef de la gendarmerie (Bertrand Belin).

Le hic, c’est que justement – hic ! – Fulda est porté sur la boisson, pour oublier ses déboires sentimentaux, qu’il a une légère tendance à la paranoïa et qu’il est considéré comme “cinglé”. Pour preuve, il a l’obligation de voir quotidiennement la psychologue affectée temporairement à la gendarmerie, Stéphane Danger (Ella Rumpf). Pas sûr qu’elle puisse facilement l’aider, puisqu’elle aussi traverse une crise existentielle. Elle a la répartie d’un bulldozer, un parler-franc souvent dévastateur et éprouve beaucoup de frustrations dans son travail, où elle se heurte au machisme ambiant. Dans ces conditions, Fulda n’a pas vraiment les moyens de s’opposer à sa hiérarchie.

Pourquoi on oscille entre déprime et euphorie ?

L’Espèce explosive repose sur un vrai scénario de polar noir, avec antihéros dépressif et alcoolique, mais opiniâtre, qui nous plonge au coeur d’un Clochemerle, dans une région au contexte économique difficile. Mais Sarah Arnold n’a pas eu envie de réaliser un thriller pur et dur. Son récit développe aussi des éléments de comédie romantique, à sa façon, et de satire sociale qui vire presque au burlesque dans le dernier mouvement du film.
Le film est porté par deux acteurs attachants, Alexis Manenti (vu, entre autres, dans Les Misérables, Le Ravissement et Le Mohican) et Ella Rumpf (Le Théorème de Marguerite, Des preuves d’amour, Coutures) qui ont l’occasion de montrer différentes facettes de leur jeu au sein du même récit, alternant un registre subtil et une sorte de folie douce où ils se lâchent davantage. Les seconds rôles sont également soignés, avec Bertrand Belin et Vincent Dedienne, parfaits en gendarmes machos, ou Thierry Godard et Xavier de Guillebon en notables magouilleurs. La mise en scène de Sarah Arnold, qui signe ici son premier long métrage après quelques courts remarqués (Totems, L’Effort commercial), s’avère plutôt efficace, sans fioritures. Tout concourt à faire de L’Espèce explosive une très bonne comédie policière, mélangeant les genres avec brio, dans la lignée de Poupoupidou de Gérald Hustache-Mathieu, ou du Fargo des frères Coen, influence revendiquée par la cinéaste.

Le seul problème, c’est que le tempo du film semble branché sur courant alternatif : tantôt éteint, apathique, un brin ennuyeux, tantôt vif et léger. Il faut un moment avant d’accepter ces changements de ton surprenants. Ils sont cohérents, bien sûr, avec l’état mental de Fulda qui alterne épisodes dépressifs et phases d’exaltation, mais cela s’avère un peu frustrant pour le spectateur, qui a l’impression d’être balloté entre deux intrigues, deux genres, sans jamais de bascule franche. La fin du film, qui voit le gendarme et la psy faire équipe pour confondre les personnes au coeur de la machination, donne enfin l’impression d’une accélération. On s’attend à ce que cela bascule dans un véritable délire burlesque à la Blake Edwards, un “very bad trip” au coeur des forêts d’Argonne, une virée embrumée comme celle d’Anna Faris dans Smiley Face (2), mais si le film s’emballe un peu, il ne s’abandonne jamais complètement à la comédie loufoque.
Là aussi, on peut comprendre la démarche de la cinéaste, qui cite Inherent Vice de Paul Thomas Anderson comme l’une de ses influences principales (3). Il s’agit moins de basculer vers le burlesque total que d’utiliser l’état second de Fulda et Stéphane pour progresser vers la vérité, celle de l’enquête d’une part, et celle de leurs sentiments d’autre part. C’est un parti pris scénaristique que l’on accepte, même s’il nous laisse un peu sur notre faim.

En sortie de projection, L’Espèce explosive nous laisse une impression mitigée. Il manque à la fois la petite touche de folie douce qui aurait pu offrir un dénouement vraiment explosif ou la pointe d’amertume qui conférait à Inherent Vice une véritable portée politique. Cela dit, le film de Sarah Arnold n’en demeure pas moins une oeuvre cohérente, bien construite, qui aborde plusieurs sujets en phase avec notre société contemporaine : difficultés éprouvées par le monde agricole, débats autour de la chasse, course au profit à tout prix, mal-être des individus, résistance de la société patriarcale… Pour son premier long métrage, la cinéaste propose un univers singulier et un talent d’écriture certain. On suivra avec attention l’évolution de sa carrière et sa capacité à affiner encore sa personnalité artistique.

(1) : Razorback, film de Russell Mulcahy où un cochon sauvage, proche du sanglier, semait la terreur dans l’Outback australien.
(2): Smiley Face  de Gregg Araki, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2007. Il suivait le parcours d’une jeune femme ayant consommé par erreur des space cakes au cannabis.
(3) : Les influences de Sarah Arnold sont fort sympathiques. Même si son film ne nous a pas totalement conquis, on salue ses goûts cinématographiques.

Crédits photos : images fournies par la Quinzaine des Cinéastes – tous droits réservés