[Cannes 2026] “Je vois des immeubles tomber comme la foudre” de Clio Barnard

I see buildings fall affpro[Quinzaine des Cinéastes]

De quoi ça parle ?

De quelques mois de la vie de cinq trentenaires anglais, des amis d’enfance qui ont grandi ensemble dans un quartier populaire de Birmingham avant de prendre des chemins différents, mais sans jamais perdre le contact.
Patrick (Anthony Boyle) et Shiv (Lola Petticrew) se sont mariés et ont eu deux filles. Le ménage ne tient que sur le salaire de Patrick, qui est coursier à vélo, mais ils semblent heureux de leur vie modeste. Patrick, de toute façon, est opposé à ce système capitaliste qui induit une logique de lutte des classes et de profit sur le dos des plus faibles.
Rian (Joe Cole), de son côté, s’est élevé socialement en spéculant sur les marchés financiers grâce à l’héritage de son père. Ainsi, il a gagné beaucoup d’argent et a emménagé à Londres, dans un appartement luxueux et ultra-moderne. N’oubliant pas sa ville d’origine et ses amis, il a investi dans la construction d’un complexe immobilier à l’emplacement d’un ancien “council estate”, l’équivalent britannique de nos HLM. Il a confié la construction à Conor (Daryl McCormack), qui trouve ici l’occasion d’oeuvrer comme chef de chantier pour la première fois, marchant ainsi dans les pas de son père. Conor est d’autant plus ému qu’il est lui-même sur le point de devenir père.
Oli (Jay Lycurgo) semble un peu plus marginal que les autres. Il gagne sa vie en dealant de l’héroïne et passe ses nuits à boire, fumer et se droguer.

Au début du film, les cinq amis se retrouvent pour la soirée d’anniversaire d’Oli. Comme au bon vieux temps (pas si éloigné) de leur jeunesse, ils boivent un peu plus que de raison, rient et dansent en toute insouciance. Dans un moment de transe, Oli voit un immeuble s’effondrer. À partir de ce moment, les cinq personnages sont rattrapés par la vie d’adulte, les affres du quotidien, et leurs rêves d’enfance échoués sur les rivages d’un présent difficile.

Pourquoi le film s’élève aussi haut qu’un gratte-ciel ?

Il fallait du courage pour s’attaquer au roman de Keiran Goddard (1), composé de cinq longs monologues exprimant les désillusions de trentenaires confrontés à des difficultés d’adultes et au constat amer d’un fossé grandissant entre les classes sociales. Mais la cinéaste Clio Barnard en a à revendre, tout comme son scénariste, Enda Walsh. La première s’est faite connaître avec de superbes drames sociaux, parmi lesquels Le Géant égoïste et Ali & Ava présentés à La Quinzaine des Cinéastes en 2013 et 2021, s’inscrivant dans la lignée de Ken Loach, Mike Leigh, Alan Clarke et autres fers de lance d’un cinéma britannique engagé. Le second a cosigné le scénario du remarquable Hunger de Steve McQueen et a également signé l’adaptation de “Ce genre de petites choses” de Claire Keegan, devenu Tu ne mentiras point  de Tim Mielants au cinéma. Le duo réussit à entrelacer finement ces cinq histoires parallèles pour former un magnifique film choral, parfaitement équilibré et porté par des acteurs tous impeccables, qui rendent instantanément attachants leurs personnages.

On pourrait même dire que le film est construit habilement, bâti sur des fondations sociales solides et évoluant étage par étage, jusqu’au drame attendu…
La comparaison entre la structure du scénario et la construction immobilière n’est pas du tout absurde ici. Le film est entièrement rythmé par la construction de l’immeuble pilotée par Conor, qui permet aussi de marquer les ellipses temporelles grâce à des time-lapses judicieusement utilisés. La construction lente de cet immeuble, étage par étage, sert de contrepoint à l’image du bâtiment en train de s’effondrer, qui revient à plusieurs moments du film. Celle-ci correspond, comme on le découvre plus tard, à un moment de l’enfance des cinq personnages. Ils ont assisté à la démolition de ces logements sociaux, et l’ont vécue comme un moment positif, une façon, peut-être, de faire table rase du passé pour leur permettre de construire un avenir meilleur. Cette destruction était spectaculaire, facile et rapide. La construction du nouvel immeuble, en revanche, est plus laborieuse. Sur le chantier, cela passe par beaucoup de travail manuel, des charges lourdes à soulever. Dans le bureau de Conor, d’autres poids sont à porter : les commandes de matériaux, les salaires du personnel, les difficultés administratives… Conor découvre des aspects du métier qu’il ne connaissait pas et qui le dépassent un peu. Cela pèse sur sa vie de famille et sur son couple, en le faisant glisser sur une mauvaise pente.
A l’inverse, Oli, qui a sollicité un emploi auprès de son ami pour démarrer une nouvelle vie, semble s’épanouir dans la routine du travail d’ouvrier, l’idée de construire quelque chose au lieu de participer à détruire des vies. Mais cette démarche saura-t-elle résister à ses addictions et son passé d’oiseau de nuit ?
Rian suit l’évolution du chantier à distance. Lui habite dans un appartement luxueux, ultra-moderne, mais très gris et sans âme. Il ne se sent pas vraiment à sa place dans cet environnement bourgeois. Sa compagne, Emma (Millie Brady), sent bien ce mal-être. Elle sait que Rian ne vient pas d’un milieu aisé et cela crée de la distance entre eux. Le malaise croît encore quand elle rencontre ses amis. On sent bien la différence de niveau social, le fossé qui sépare les personnages. Patrick, Shiv et Oli ont l’air aussi incongrus dans les bars branchés des beaux quartiers londoniens qu’Emma dans le bistrot où Conor et ses employés déjeunent. Malgré sa réussite, son couple glamour, ses biens luxueux, le jeune homme se sent seul et perdu.
Même Patrick et Shiv, dont le bonheur est construit sur l’amour et la confiance mutuelle, se trouvent ébranlés par un secret qui refait surface et vient perturber leur quotidien.
Peu à peu, l’idée que ces personnages, qui ont l’air solides, bien dans leur peau, puissent s’effondrer comme l’immeuble de leur enfance, prend de plus en plus corps. On se demande comment le récit va évoluer, quel personnage va craquer le premier.

Dès la première séquence, le film instille une sorte de tension qui va irriguer tout le récit, mais aussi une énergie incroyable. La caméra glisse d’un personnage à l’autre avec aisance, nous les présentant un à un, chacun avec ses qualités et ses défauts. Les enjeux du récit sont déjà là, évoqués avec peu de mots, mais par des attitudes, des regards. Ce qui frappe, c’est surtout l’amitié qui unit ces protagonistes, le ciment qui leur permet de tenir et d’affronter les épreuves. Comme dans Husbands, le film de John Cassavetes, cela passe par des beuveries, des moments de laisser-aller festif, avant de dévoiler des failles existentielles, des vertiges face aux responsabilités inhérentes à la vie d’adulte. On a immédiatement envie de les accompagner quelque temps, grâce à la sympathie qu’inspirent ces jeunes acteurs épatants, certains un peu connus, comme Joe Cole (Une prière avant l’aube, Green Room,…) ou Anthony Boyle (The Lost City of Z, Manhunt…), d’autres moins comme Lola Petticrew, Daryl McCormack et Jay Lycurgo (2).
Mais c’est aussi la mise en scène de Clio Barnard qui parvient à nous porter tout au long du récit, en trouvant constamment le bon tempo, le bon équilibre entre les différentes histoires qui composent ce récit choral et en choisissant les plans les plus justes pour permettre au spectateur de ressentir les tourments de ses personnages de façon subtile.

Si le film est clairement dramatique, entre l’impression de désillusion qui gagne ces jeunes adultes, la nostalgie de leur jeunesse insouciante et la tragédie qui se dessine implacablement, il ne sombre jamais totalement dans la noirceur. Mieux : Je vois des immeubles tomber comme la foudre (quel titre !) met en exergue une forme de résilience, d’attitude positive face aux malheurs, une façon de trouver un peu d’espoir dans les ténèbres qui est sans doute propre aux personnes issues de milieux modestes, élevées à la dure.

Clio Barnard réussit parfaitement son retour sur la Croisette avec ce nouveau film émouvant, mais également truffé de moments d’humour et de poésie. Il a conquis une grande majorité de spectateurs, qui ont assuré un bouche-à-oreille très positif dans les files d’attente du festival et l’ont récompensé du prix du public de La Quinzaine des Cinéastes (3).

(1) : “I See Buildings Fall Like Lightning” de Keiran Goddard – éd. Abacus – pas de traduction française disponible pour le moment.
(2) : Cole, Boyle, McCormack et Lycurgo ont également joué tous les quatre dans la série “Peaky Blinders”.
(3) : La section n’est pas compétitive, mais certains prix sont remis par des partenaires du festival et il y a aussi un vote du public pour déterminer quel film a le plus enthousiasmé les festivaliers.

Crédits photos : Images fournies par La Quinzaine des Cinéastes – © Chris Harris