L’effervescence commence à retomber sur la Croisette.
Les festivaliers encore vaillants après dix jours de projection voient leurs derniers films, en attendant le verdict du jury.
De premiers pronostics commencent à fuser, des discussions s’animent sur la qualité du cru 2026 (plutôt bon, de notre point de vue, même si des voix sont discordantes). On oublie qu’il reste deux films en compétition.
Pas sûr que le premier, L’Aventure rêvée, vienne modifier les cotes.
Il s’agit d’un long trip de près de 3h, à la frontière entre la Bulgarie la Grèce et la Turquie, de vastes étendues qui abritent des exploitations agricoles, des lieux de fouilles archéologiques et, surtout, des affaires mafieuses, entre trafic d’essence, passage de migrants et autres affaires louches.
On suit tout d’abord Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), qui revient à Svilengrad après plusieurs années, pour une question de business plus ou moins louche. Il doit retrouver un individu nommé “Corbeau”, mais l’oiseau de mauvaise augure n’est pas là et décale le rendez-vous au lendemain. Saïd est obligé de dormir sur place. Au réveil, il constate que sa voiture a été dérobée. C’était pourtant un vieux modèle, qui tombe souvent en panne. On lui explique que les vieilles voitures sont très prisées des contrebandiers qui les utilisent pour transporter diverses marchandises. Heureusement, il tombe sur une vieille connaissance, Veska (Yana Radeva), une archéologue qui a eu l’autorisation de procéder à des fouilles près d’une vieille église. Ils parlent un peu du bon vieux temps et elle accompagne Saïd à son rendez-vous, pour une histoire d’achat de carburant de contrebande.
Imperceptiblement, la caméra se déplace vers elle en sujet principal. Saïd, lui, disparaît. En le cherchant, Veska rencontre plusieurs personnages troubles, dont Iliya (Stoicho Kostadinov) un gangster local que Saïd et elle ont connu autrefois.
Valeska Grisebach signe un film qui semble constamment en mouvement, décrivant la vie de personnes ordinaires livrées à elles-même dans une zone sinistrée, à l’abandon, sous l’emprise d’un système mafieux.
Cette “caste” terrorise la population et prospère grâce à diverses magouilles et activités criminelles. Mais Veska ne semble pas se laisser impressionner par les comportements violents et bravaches de ces criminels. Elle leur tient tête parce qu’elle sait qu’ils ne sont que de médiocres arrivistes, qui jouent les parrains à la sauce bulgare sans avoir l’élégance de leurs modèles siciliens.
La mise en scène tend à les reléguer à l’arrière-plan, comme une menace réelle, mais secondaire par rapport aux problèmes d’une population qui a traversé plusieurs crises, du joug soviétique jusqu’à nos jours, dans une Europe qui oublie les zones rurales et les “petits” pays. Elle alterne une approche hyperréaliste, proche du documentaire, avec un fantasme de film de genre qui ne démarre jamais vraiment.
Le résultat est étonnant et passe relativement vite par rapport à sa durée (2h45). Mais on peut aussi trouver cela passablement ennuyeux et vain. A partir de cette idée, il y a avait certainement la possibilité d’un récit plus ample, et d’une mise en scène plus audacieuse.
Le second, Histoires de la nuit, est l’adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier, réputé inadaptable car volontairement littéraire et conçu comme un anti-scenario par son auteur. Ce challenge a motivé Léa Mysius, qui propose ce thriller haletant, à huis clos ou presque, qui tient essentiellement sur la psychologie des personnages et la tension qui parcourt le récit. La première partie du film pose le cadre et présente les personnages. Dans un lieu reculé, près d’une petite ville de province, deux pavillons voisins hébergent d’un côté l’atelier de Cristina (Monica Bellucci), artiste-peintre ayant une petite notoriété, de l’autre le foyer constitué par Thomas (Bastien Bouillon), Nora (Hafsia Herzi) et leur fille Ida (Tawba El Gharchi). On comprend que Thomas, agriculteur, galère à joindre les deux bouts financièrement et doit de l’argent à pas mal de monde, mais Nora est sur le point d’obtenir une promotion qui aiderait la famille à s’en sortir. Ida, comme les gamines de son âge, profite de la vie. Si elle sent que ses parents sont tendus, elle trouve un peu de réconfort auprès de Cristina, qui s’occupe d’elle quand ses parents ne sont pas là.
Tout bascule un après-midi, avec l’irruption de deux hommes inquiétants, Flo (Paul Hamy) et son frère Bègue (Alane Delhaye). Ils tuent le chien de Cristina avant qu’il ne puisse prétendre à la Palme Dog et prennent en otage l’artiste et la fillette.
Plus tard, alors qu’il arrive pour préparer la fête d’anniversaire de Nora, c’est Thomas qui est capturé. Il pense que ces hommes sont des truands venus l’impressionner pour qu’il rembourse ses dettes.
Mais un troisième frère survient, Frank (Benoît Magimel). Il est venu pour retrouver Nora, qu’il a bien connu par le passé, sous un autre nom.
On sent bien que ces hommes sont dangereux, violents et capables du pire. Chacun essaie de trouver un moyen de s’échapper pour prévenir la police, pendant que les truands veillent au grain. Petit à petit, au travers des échanges, les vies des différents protagonistes sont exposées, mises à nu.
La tension est constante et le drame monte crescendo, évoquant Les Chiens de paille de Sam Peckinpah ou, avec ses cadrages précis, au cinéma de Michael Haneke. Léa Mysius ne cherche pas à concurrencer la prose de Laurent Mauvignier. Elle utilise, en revanche, toute la palette du langage cinématographique pour montrer les forces et faiblesses de ses personnages, et tire le meilleur de ses acteurs.
C’est plutôt réussi et peut-être Park Chan-wook, qui lui-même a signé de formidables thrillers, a peut-être été séduit par ce récit aux éclats de violence très graphiques.
Encore quelques minutes et on connaîtra son choix, et celui de son jury. La compétition est assez ouverte, avec des films très différents en concurrence les uns avec les autres.
De notre côté, on aimerait bien que Soudain, Fjord ou Minotaure obtienne la Palme d’or, mais d’autres candidats sont tout aussi crédibles, comme La Bola negra, Sheep in the box, Paper Tiger, El ser querido ou Autofiction.
Mais peut-importe. L’important est que les films aient été projetés et aient pu trouver leur public, avant de voler vers de nouvelles aventures.
A moins que la créature de Hope ne fasse un carnage dans le Grand Théâtre Lumière, à demain pour la fin de ces chroniques cannoises.