[Cannes 2026] Jour 4 : C’est grave, Docteur ?

2026_CANNES_SIGNATURES_WEB_COULEUR 4_1200x1200Urgences de Cannes, 1h du matin

– Docteur, Docteur, on a un patient dans un état sévère. Il présente des signes de fatigue et de déconnexion avec la réalité…

– Quoi, déjà ? Au bout de seulement quatre jours sur la Croisette ? C’est tôt cette année… Ne vous inquiétez pas, il fait une festivalite aiguë. Pour la fatigue, mettez-le sous perfusion de caféine. Pour le reste, il faut le surveiller. Déjà qu’on a un hantavirus qui aimerait repartir en croisière, il ne faudrait pas qu’il ait chopé ce nouveau virus mutant à la mode, celui qui s’attaque aux personnes en plein burn-out ou soumises à un stress professionnel intense…
– Docteur, il refuse d’être placé sous la surveillance de l’interne.
– Ah, c’est normal… Il a vu Sanguine, le film présenté en séance de minuit

Il est en effet question du stress professionnel et de ses conséquences dans le film de Marion Le Coroller. Dès la première scène, un serveur de fast-food du genre employé du mois se retrouve confronté à une contrariété inattendue – les caprices d’un influenceur exigeant un burger pas à la carte – et au harcèlement moral de son manager. Il pète subitement une durite et entre dans une sorte de rage meurtrière.
Juste après l’incident, Margot (Mara Taquin), une jeune interne en médecine, intègre le service des urgences de l’hôpital Charles Boyau – un nom prédestiné – dirigé par Hélène (Karin Viard), une pointure médicale aussi efficace que Léa Drucker dans La Vie d’une femme, mais en beaucoup plus peau de vache. Lente et maladroite, la jeune femme se retrouve vite sous pression. Mise en concurrence avec ses camarades, humiliée en public, menacée d’être virée, elle commence à développer des symptômes inquiétants, comme l’hématidrose, un saignement spontané, sans coupure ni plaie. Inquiète, elle mène son enquête et découvre que plusieurs jeunes patients ont développé des symptômes similaires aux siens. Tous ont, à un moment, été exposés à un stress professionnel. Les phases suivantes de la maladie impliquent poussées hormonales, éruptions cutanées, saignements, avant de virer à la crise de rage sanguinaire.  Tout un programme, sachant que les internes des urgences font partie des professions à forts risques psychosociaux…
Sanguine développe un récit qui oscille entre premier et second degré et lorgne, sans doute un peu trop, vers le Grave de Julia Ducournau ou les aigus de The Substance de Coralie Fargeat. Marion Le Coroller emprunte un peu d’humour noir à Oranges sanguines de Jean-Christophe Meurisse, quelques plans en vue de dessus à Yorgos Lanthimos et, hop, le tour est joué, pense-t-elle.
Le hic, c’est qu’en dévoilant tout de suite le noeud du problème – un virus qui atteint exclusivement les jeunes adultes, entraînés dans les cadences infernales d’un monde du travail dont ils refusent les règles – le scénario perd en mystère et en intérêt. On sait clairement vers quoi le film se dirige, sans surprise. Pas de quoi faire exploser la tension, même si on peut saluer cette nouvelle tentative de film d’horreur à la française, assez honorable.

– Docteur, Docteur, le patient se dit intoxiqué.
– Intoxiqué par quoi ?
– Par la masculinité, la fameuse masculinité toxique…
– Un coup d’oeil sur le programme… Ah, voilà. Ne cherchez pas, il a vu des films qui ont dû le secouer. A Cannes Première, il y avait déjà Si tu penses bien de Géraldine Nakache, l’histoire d’une relation de couple malsaine, sans violence physique, mais un harcèlement quotidien insidieux, fait de manipulation mentale, de dénigrement, de paroles blessantes.

Quand elle rencontre Jacques (Niels Schneider), Gil (Monia Chokri) est immédiatement séduite. Il est bel homme, charmeur, gentil et prévenant, prêt à fonder une famille avec elle. Pour ne rien gâter, il vit à Dubaï, est entrepreneur et est suffisamment fortuné pour lui permettre de s’arrêter de travailler, le temps d’élever leurs enfants. Seule petite particularité, il est juif pratiquant, et insiste pour que leur couple obéisse aux rites traditionnels. Ainsi, Gil est obligée d’effectuer le rituel du mikvé,  un bain rituel d’immersion dans l’eau après la période menstruelle, et avant la reprise des relations conjugales, pour être purifiée et “kasher”. Elle doit aussi écouter les conseils de rabbins qui, traditions patriarcales obligent, ont tendance à soutenir davantage le mari que son épouse. Jacques se débrouille pour avoir toujours le beau rôle, passer pour l’adulte responsable, l’élément stable du foyer. Il impose son cercle d’amis, ses proches, tout en éloignant systématiquement tous ceux de Gil, de façon plus ou moins subtile. Il manoeuvre pour la couper de sa famille, à commencer par sa mère (Clémentine Célarié). Mais c’est toujours “pour son bien”. Et comme tout bon pervers narcissique, il alterne le froid et le chaud, la couvrant de mots doux chaque fois qu’elle décide que la limite a été franchie et qu’il est temps de fuir.
Le film de Géraldine Nakache décrit cette emprise sournoise, ces coups difficilement décelables, car psychologiques plutôt que physiques, grâce à un portrait morcelé où chaque séquence vient compléter l’autre et former un ensemble édifiant. Ce qui est très fort, c’est qu’à chaque fois, on pourrait se dire que la victime exagère, qu’il n’y a rien de grave, que ce sont juste de banales querelles de couple. Le spectateur se retrouve un peu dans la même position que le rabbin de Dubaï, qui écoute le récit de Gil d’une oreille tout d’abord distraite, mais qui saisit peu à peu, avec horreur et dégoût, que quelque chose est anormal dans le comportement de Jacques, et que la religion ne peut couvrir ce genre de comportement.
Après avoir signé des comédies pétillantes comme Tout ce qui brille ou J’irai où tu iras, la cinéaste change de registre pour signer un film plus sombre, plus dur, probablement très personnel, qui pourra sans doute s’avérer utile à certaines femmes pour sortir de l’emprise de leur compagnon pervers narcissique, ou permettre à leur entourage de détecter les signes d’un mal-être derrière l’apparente normalité du couple.

– Docteur, il se dit toujours intoxiqué.
– C’est normal, il a également assisté à la projection de Gentle Monster de Marie Kreutzer. Alors, comme le personnage de Lucy, incarné par Léa Seydoux, il est envahi par le doute et le dégoût.

Le nouveau long métrage de la réalisatrice de Corsage suit cette femme confrontée à un séisme personnel auquel elle n’était pas préparée, et auquel aucun spectateur, à sa place, ne pourrait se préparer.
Au début, tout semble pourtant idéal dans sa vie. Lucy coule des jours heureux avec Philip (Laurence Rupp) et Johnny, leur fils de cinq ans. Ils se sont installés à la campagne, en Bavière, pour qu’elle puisse répéter en toute quiétude ses concerts de piano – des morceaux pop revisités, entre concerto classique et musique expérimentale – et que lui, cinéaste et vidéaste, puisse se remettre d’un épisode de burn-out et d’une dépression (encore un qui a attrapé le virus de Sanguine).
Mais, un matin, ils sont réveillés par la police, venue pour perquisitionner leur domicile. Tout le matériel de Philip est saisi, ainsi que son téléphone, son ordinateur et ses dispositifs de stockage. Le quadragénaire est emmené au poste, en garde à vue.
Lucy se dit que Philip est peut-être retombé dans ses vieux démons suite à sa dépression. Au moment où elle l’a connu, il lui avait avoué avoir eu des déboires avec la police pour des problèmes de stupéfiants. Mais quand Lucy se rend au poste rencontrer l’inspectrice chargée de l’affaire, Elsa Kuhn (Jella Haase), elle découvre, horrifiée, que cette dernière est en charge d’affaires relatives à de la pédopornographie et des abus sexuels sur mineurs. Philip est en effet soupçonné d’être l’homme caché sous le pseudonyme “GentleMonster”, qui aurait fait circuler des dizaines de vidéos à caractère pédopornographique sur internet.
Il nie tout d’abord les faits et engage un avocat pour étayer sa version : la collecte d’images en vue de la réalisation d’un documentaire sur le sujet, mais le premier réflexe de Lucy est de fuir et de mettre son fils à l’abri, le temps de comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire et de s’assurer que le petit garçon n’a pas lui-même été victime d’abus.
Elle agit avec bon sens, malgré la sidération. En même temps, elle est complètement perdue. Elle refuse l’idée que l’homme qui partage sa vie depuis des années, le père de son enfant, puisse être impliqué dans une affaire de ce type. Comment penser qu’il puisse prendre du plaisir à regarder des enfants subir des sévices sexuels – ou pire, produire lui-même les vidéos – alors qu’hier encore, ils faisaient l’amour avec passion. Et même en lâchant prise, en se résignant à cette idée, en voulant mettre un terme à tout cela, comment se débarrasser de l’amour résiduel, du passé, des souvenirs ?
Pour nous faire partager le désarroi de Lucy, Marie Kreutzer s’appuie évidemment sur Léa Seydoux, qui restitue avec finesse les tourments du personnage, mais aussi sur quelques flashbacks, des moments de vie anodins dans lesquels on se surprend à chercher des indices de la culpabilité de Philip. Mais rien ne permet de la corroborer ou de l’infirmer. Il faut juste vivre avec ce doute.
En contrepoint à l’histoire principale, la cinéaste utilise aussi le quotidien d’Elsa Kuhn. La policière doit gérer les problèmes occasionnés par son père, atteint de démence. L’homme perd un peu la tête, mais sait quand même y faire quand il s’agit de harceler sexuellement sa malheureuse aide-soignante. Elsa, habituée à rester inflexible dans son travail, se trouve soudain dans une position plus inconfortable, obligée de trouver des excuses à un homme à la fois proche et inconnu, dont le comportement est problématique.
Dommage qu’elle n’ait pas cherché à exploiter davantage cette trame parallèle, afin de brasser le sujet de façon plus ample. Car en se focalisant essentiellement sur l’histoire de Lucy et Philip, étirée sur près de deux heures, la narration se fait quelque peu redondante et le film perd progressivement de sa force.

– Le patient aussi, Docteur, perd de sa force… Il bat de l’aile !
– Mais non, il a juste vu la première réalisation de John Travolta, Vol de nuit pour Los Angeles. Dans ce film d’une heure, le comédien de Grease, Pulp Fiction et autres Blow Out se remémore la première fois où il a pris l’avion, avec sa mère, pour faire le trajet de la côte est jusqu’à Los Angeles. Un vol avec plusieurs escales, marqué par de belles rencontres et les premiers émois du jeune garçon, tombé sous le charme d’une belle hôtesse de l’air, Doris (jouée par Ella Bleu Travolta, la fille du réalisateur).

John Travolta, acteur vedette ayant traversé six décennies de cinéma américain, mais aussi passionné d’aviation, combine ses deux passions en signant un premier film charmant et plein de nostalgie, où il exprime beaucoup de sa personnalité, ses goûts cinématographiques et musicaux. Ce n’est pas un sommet de mise en scène, ni un scénario aux enjeux extraordinaires, juste un joli film intimiste, filmé et mis en lumière à la façon du cinéma des années 1950 et des publicités vantant l’American way of life. Il faut préciser que le vol se déroule en 1962, avant l’assassinat de Kennedy, l’enlisement dans la Guerre du Vietnam, l’affaire du Watergate, une sorte d’âge d’or où le rêve américain était encore possible.
C’est un petit film sympathique, mais loin des sommets attendus pour une manifestation de la dimension du Festival de Cannes. Pourtant, il s’agit du premier film que Thierry Frémaux a sélectionné pour le cru cannois 2027 et le délégué général a surpris le public en annonçant la remise d’une Palme d’or surprise à John Travolta, récompensant autant sa carrière d’acteur que cette première réalisation. Tant mieux pour lui et pour les spectateurs, puisque cela a occasionné de jolis moments lors de la venue de John Travolta sur scène, dans une salle Debussy pleine à craquer. On peut toutefois se demander si d’autres artistes, jamais primés à Cannes, ne mériteraient pas davantage cet honneur…

– Docteur, le patient s’est mis à pleurer !!!
– J’espère qu’il ne me fait pas le fameux coup de blues du festival. Pas déjà ! Il n’est commencé que depuis trois jours. Non attendez, ce ne sont pas des larmes de tristesse ou de fatigue, mais des larmes de bonheur. Il a vu quel film juste avant ?
Tangles de Leah Nelson…

Tangles est l’adaptation d’un roman graphique de Sarah Leavitt. Ce film d’animation crée un style graphique dans l’esprit du matériau original et l’anime avec beaucoup de finesse et de subtilité, pour raconter l’histoire de Sarah, une jeune femme en train de construire sa vie d’adulte – un début de reconnaissance professionnelle, une idylle naissante avec la belle Donimo – quand elle doit tout mettre entre parenthèses. Sa mère Midge a en effet été diagnostiquée de la maladie d’Alzheimer et décline peu à peu.
Au début, les allers-retours entre son domicile et la maison parentale sont espacés. Son père est là au quotidien, ses tantes viennent fréquemment prendre des nouvelles et aider. Sarah et sa soeur s’organisent pour être présentes assez souvent. Mais avec le temps, il devient impératif de mettre en place un dispositif de surveillance plus resserré et un accompagnement plus lourd. Le film décline tous les temps de la maladie. D’abord le déni des proches, qui pensent que ce sont juste les effets secondaires de la ménopause ; puis la prise de conscience des premiers signes de la maladie, l’annonce officielle d’un mal incurable, mortel dans 100 % des cas – ce qui vaut à Dieu un sacré coup de semonce de la part de Sarah et sa tante – ; le déclin inexorable de la patiente ; et enfin le temps du deuil.
Ce pourrait être absolument irregardable, saturé de pathos. Mais l’animation, fluide et d’une grande beauté, associée à des tons beiges, gris et noirs, apporte de la légèreté et de la distance. Surtout, la cinéaste opère systématiquement les bons choix de plans et d’éclairage. Elle utilise la musique, mais toujours à bon escient, sans jamais envahir l’espace.
Le film s’avère absolument bouleversant, non pas à cause de la description de la maladie et du décès attendu de la mère, mais par la poésie qui se dégage de l’ensemble. C’est une merveille de sensibilité, truffé de séquences touchantes, bien sûr, mais aussi de moments drôles (les annonces sonores dans les avions qu’emprunte l’héroïne, traduisant son état mental et ses lubies, sont absolument irrésistibles).
Une très belle découverte que ce film, présenté en séance spéciale.

– Docteur, il continue de pleurer… Toujours de bonheur ?
– J’en ai bien l’impression.
– Et il se masse les pieds, c’est bizarre, non ?
– Ben non, il a juste vu Soudain de Ryusuke Hamaguchi.

Pour son nouveau long métrage, le cinéaste japonais a posé ses caméras à Paris, ou dans l’immédiate petite couronne de la capitale française. Mais ceux qui s’attendraient à un récit louant les charmes de la vie à la française ou batifolant dans les coins touristiques de la ville-lumière en seront pour leurs frais. Il s’agit d’une oeuvre comme seul le réalisateur de Drive my car est capable d’en concocter, un  récit-fleuve de 3h30, qui se déroule essentiellement dans un EHPAD, avec juste trois petits détours, dans un parc parisien, un théâtre et une petite ville du Japon, pour permettre aux personnages de se rencontrer.
Essentiellement, il filme le quotidien de l’établissement dirigé par Marie-Lou (Virginie Efira), qui accueille des pensionnaires en fin de vie, souvent atteints de maladies dégénératives et physiquement diminués.  L’établissement n’a rien à voir avec ceux qui ont fait scandale il y a quelques années. Il s’agit d’un établissement haut de gamme, qui essaie d’offrir un cadre de vie agréable, des soins adaptés et des activités garantissant une fin de vie la plus douce possible aux résidents.
Marie-Lou souhaite imposer dans l’établissement la méthode baptisée “Humanitude”. Elle repose sur des gestes respectueux de la dignité humaine, qui prennent le temps d’accompagner les pensionnaires sans les brusquer, en insistant sur le toucher, la parole, le regard, toujours à bonne distance. Le personnel ne doit pas considérer les soins ou la toilette comme de simples tâches, mais des moments passés au service du résident, des moments privilégiés entre deux êtres humains. Cependant, pour la mettre en application, il faut du temps, beaucoup de temps. Pour que chaque résident puisse bénéficier des mêmes attentions, il faudrait plus de personnel ou inciter les soignants à effectuer des heures supplémentaires. Dans tous les cas, cela implique un budget revu à la hausse, donc moins de dividendes à répartir entre les actionnaires de ces établissements. Evidemment, les supérieurs hiérarchiques de la directrice ne voient pas cela d’un très bon oeil et même si l’établissement est la vitrine des EHPAD du groupe, elle comprend que son poste est menacé. La situation est d’autant plus délicate qu’en interne, cette méthode ne plaît pas à tout le monde. Marie-Lou peut compter sur son adjoint (Jean-Charles Clichet) et sur quelques aides-soignants, mais se heurte à Sophie (Marie Bunel), l’infirmière la plus expérimentée, qui milite pour un rythme de formation moins soutenu et la prise de conscience des réalités du terrain. Marie-Lou a d’autant plus de mal à imposer ses idées qu’elle est elle-même au bord de l’épuisement. Elle ne ménage pas ses efforts, ne vit que pour le travail et perd chaque jour un peu plus de lucidité.

Un jour, elle repère un jeune Japonais autiste, Tomoko (Kodai Kurosaki), en train de courir le long des voies du tramway, alors qu’une violente averse menace de s’abattre sur le voisinage. Elle intervient et le met à l’abri, le temps que ses accompagnants les rejoignent. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance du grand-père du jeune homme, Goro (Kyōzō Nagatsuka), un acteur de théâtre en tournée en Europe, et surtout de la metteuse en scène de la pièce, Mari (Tao Okamoto), avec qui l’entente est immédiate.
Invitée à venir voir la pièce, qui traite de la folie et de la différence, Marie-Lou découvre que Mari est atteinte d’un cancer en phase terminale. Elle l’invite alors à s’installer dans son établissement, afin qu’elle n’affronte pas seule la maladie et puisse bénéficier d’une prise en charge rapide par le personnel hospitalier si son état se détériorait soudain (d’où le titre du film). En échange, Mari propose d’animer un atelier de bien-être autour de l’activité physique et de la relaxation.
Comme pour Tangles, cette bascule du récit vers la maladie et le probable décès du personnage menace d’orienter le film vers le mélodrame tire-larmes. Mais cela n’intéresse absolument pas le cinéaste, qui préfère profiter de cette structure pour proposer un film d’une grande “humanitude”. Comme les soignants, il prend son temps pour apprivoiser le spectateur, patiemment, avec une infinie délicatesse. Chaque plan est une caresse, grâce aux images composées par le cinéaste et son chef opérateur, Alan Guichaoua. Chaque plan est un murmure doux, qui porte les voix chaleureuses de Virginie Efira et Tao Okamoto, les plages musicales enveloppantes signées Samuel Andreyev. Surtout, il crée du contact humain par la grâce de son langage cinématographique, utilisé à la perfection. Bien sûr, cela donne un film plus long que la normale, mais qu’est-ce que le temps, dans ce contexte-là ? Comme l’explique le personnage de Virginie Efira à ses patrons, leurs pensionnaires, souvent touchés par des pathologies de type maladie d’Alzheimer, ont une perception différente du temps, plus en pointillés, moins linéaire. Pour les deux héroïnes aussi, la perception du temps est altérée. Marie-Lou ne se rend pas compte qu’elle ne prend jamais de temps pour elle et s’épuise à la tâche. Mari, dont les jours sont comptés, a au contraire une conscience aiguë du prix de chaque seconde. Alors le cinéaste essaie de “rendre l’impossible possible”, de suspendre le temps, de le figer en un instant de bonheur parfait.
Ce n’est pas un film funèbre, mais un film solaire, lumineux, plein de beauté et de résilience, qui célèbre la vie, la puissance des liens humains et la folie douce pour égayer des quotidiens usants.

Il en fallait sûrement, de la folie douce, pour oser, au milieu du récit, faire bifurquer la conversation de Marie-Lou et Mari sur la question de la mauvaise gestion du vieillissement de la population, au Japon et, par ricochet, dans les autres pays occidentaux. Et plus encore pour se lancer dans une démonstration magistrale de la faillite du système capitaliste, tableaux et schémas à l’appui. Hasard du calendrier de projections, le cinéaste prolonge les thématiques abordées la veille par Pawel Pawlikowski dans Fatherland, et prône lui aussi un  modèle qui ne soit ni capitaliste, ni communiste, mais humaniste. En grande forme, Hamaguchi s’autorise même la mise en pratique de ses théories dans un dernier acte remarquable, plein de surprises, proposant un microcosme quasi-parfait où hommes, animaux et végétaux coexistent en parfaite harmonie, où chacun met la main à la patte et où chacun prend son pied (ou plutôt celui de l’autre), où les acteurs deviennent spectateurs et réciproquement, où les face-à-face deviennent des côte-à-côte.
On sort de la projection bouleversés, un peu sonnés par tant de virtuosité artistique, et conscients d’avoir vu un grand, un très grand film.

– Docteur, il sourit béatement ! C’est grave ?
– Non, bien au contraire… C’est ça, le Festival de Cannes !