C’est le bazar ! Hier Ryusuke Hamaguchi a perturbé l’espace-temps avec Soudain, formidable long métrage de 3h30, libre et magnifique. Ainsi, les cinéastes du jour semblent vouloir se poser dans le passé ou dans le futur, avec des films trop longs ou presque trop courts.
Puisque l’on a bouclé l’article d’hier (là aussi, il y a eu un décalage temporel) sur un film japonais formidable, commençons par un autre film japonais remarquable, présenté en compétition : Sheep in the box de Hirokazu Kore-Eda.
Celui-ci se situe dans un futur pas si lointain, comme l’indique le message inaugural. A l’écran, on note le passage de voiliers sur la baie, un peu de circulation sur les routes qui longent la côte, des façades de maisons typiques des villes côtières japonaises. Même les drones qui passent devant la caméra, transportant des colis contenant les courses du jour ou les derniers objets connectés, ne sont plus de la science-fiction.
Idem pour la proposition de créer le double numérique d’un défunt par intelligence artificielle. Il existe d’ores et déjà des sociétés proposant de discuter avec une IA s’appuyant sur la voix et le physique d’un disparu, s’adaptant à sa personnalité. La nouveauté, ici, c’est la possibilité, grâce à un mélange d’IA générative high-tech et de robotique avancée, de créer des copies parfaites d’êtres chers récemment disparus, pour permettre à leurs proches de faire leur travail de deuil plus efficacement et plus rapidement.
Otone (Haruka Ayase) et son mari Kensuke (Daigo Yamamoto) ont perdu leur fils de 7 ans, Kakeru (Rimu Kuwaki) suite à un accident. L’enfant a été percuté par un train en traversant à un passage à niveau. Ayant reçu une invitation à tester gratuitement un modèle d’humanoïde conçu pour aider au travail de deuil, ils décident de se rendre au magasin, par curiosité. Kensuke est sceptique et très critique par rapport à ces robots, qu’il compare à des aspirateurs sans âme. Otone, elle, a la larme à l’oeil rien qu’à l’idée de retrouver son fils, même sous une forme alternative. Quand ils découvrent le réalisme de ces androïdes et leur potentiel formidable, ils ne peuvent que se laisser tenter par l’expérience.
Il leur faut paramétrer l’engin, ce qui n’est pas simple, et apprendre à respecter quelques règles de base, mais une fois mis en service, l’androïde réussit à gagner les coeurs d’Otone et Kensuke, qui reprennent peu à peu goût à la vie.
Evidemment, les deux parents comprennent bien que ce n’est pas tout à fait leur fils. Les capacités de l’androïde sont bien plus importantes. Il arrive à assimiler des livres complexes en quelques secondes alors que Kakeru était loin d’être un élève-modèle. Il ne fait pas non plus les bêtises que le petit garçon s’ingéniait à commettre. Pas de batailles d’eau (ses circuits risqueraient de griller), pas de possibilité non plus de partager un repas. Evidemment, interdiction pour l’androïde de s’intéresser aux trains, contrairement à Kakeru, dont c’était la passion.
On se dit alors que le film va évoluer vers une opposition entre sentiments humains réels et le côté factice des émotions robotisées. On pense aussi à un virage radical vers le thriller angoissant, puisque des éléments mystérieux se jouent en arrière-plan : un kidnappeur d’enfants qui rôde, des rencontres secrètes entre androïdes conspirateurs, qui éliminent leurs GPS et semblent organiser une sorte de rébellion… A moins que le film n’aille vers quelque chose de plus lumineux.
Hirokazu Kore-eda ne cherche pas à livrer une vision anxiogène du progrès. Il constate qu’il est déjà là, et fait partie de nos vies. Il observe ces androïdes de la même façon que ses personnages, avec un mélange de fascination et de crainte, mais il y voit peut-être une chance de prendre un nouveau départ, la possibilité de créer un monde meilleur, plus intelligent. L’humain, en tout cas, sera toujours au coeur de son cinéma. Ce nouveau long-métrage en est la preuve. Dans la boîte, il y a peut-être un mouton, une fable de science-fiction, ou encore un très beau film sur le deuil, la famille, et la nécessité, pour chaque parent, d’accepter que son enfant prenne son indépendance.
Dans Paper Tiger, également en compétition officielle, James Gray fait, lui, un léger saut vers le passé. Son récit se déroule en 1986, à New York. Irwin Pearl (Miles Teller) est un petit ingénieur à la vie rangée et sans histoires. Il ne gagne pas des fortunes, mais suffisamment pour payer les mensualités de la maison familiale, entretenue par Hester (Scarlett Johansson) et financer les études de leurs deux enfants. Cependant, il aimerait bien pouvoir s’élever socialement et bénéficier un peu du rêve américain. Son frère aîné, Gary (Adam Driver), est son parfait opposé. Il est charismatique, volubile, doué pour les affaires. Ancien policier, il a quitté les forces de l’ordre pour se muer en petit génie de la finance, ce qui lui a rapporté beaucoup d’argent. Aussi, quand Gary propose à Irwin de s’associer à lui pour créer un cabinet de conseil technique, ce dernier ne tarde pas à accepter la proposition. Gary a eu l’information que le canal de Gowanus, à Brooklyn, est concerné par des opérations de dépollution des eaux usées et que beaucoup d’entreprises évoluant dans le secteur ont besoin de rapports d’experts pour les aider à traiter avec les autorités. Le problème, c’est que cette période est celle de l’essor de la mafia russe à New York. Les clans italiens voient leur influence se restreindre, ce qui laisse la place à de nouveaux gangsters plus violents. Un brin naïf, Irwin se retrouve mêlé à un incident avec les hommes de main de Semion Bogoyavich (Victor Ptak), un parrain local ambitieux.
Gary essaie de rassurer son frère. Il est persuadé qu’il va tout arranger facilement, en tant qu’ancien flic et businessman charismatique. Il est persuadé que ces gangsters russes ne sont que des “tigres de papier”, qui jouent les durs pour se faire remarquer, mais n’oseront jamais s’attaquer à la famille d’un ancien policier. La suite lui donnera tort…
Paper Tiger est aussi une sorte de retour aux sources pour James Gray, et ses retrouvailles avec le thriller, à mi-chemin entre Little Odessa et La nuit nous appartient.
Si certains films du Festival de Cannes souffrent de gros problèmes de rythme, ce n’est pas le cas ici. D’emblée, la mise en scène instille de la tension, une sorte d’énergie tout d’abord joyeuse, enthousiaste, qui se teinte très vite de noirceur quand les antagonistes font irruption dans la vie de la famille Pearl. James Gray applique la même méthode pour développer l’autre axe dramatique du récit, plus intimiste et centré sur la maladie dont Hester apprend souffrir. Le cinéaste, qui avait initialement pensé donner suite à son film autobiographique, Armageddon Time, aborde ainsi la maladie qui a emporté sa mère alors qu’il n’avait que 19 ans.
Si le scénario est assez classique, ce mélange de genres lui donne une dimension intéressante et nous permet de nous attacher aux personnages qui peuplent le film, fragiles et forts à la fois. La mise en scène fait le reste, offrant plusieurs sublimes moments de cinéma, parmi lesquels une scène de homejacking angoissante, toute en ombres et frôlements, une traque meurtrière au milieu des roseaux, la dernière apparition de Hester, en route vers une destination incertaine et, in fine, une leçon de vie sur les liens fraternels et la solidarité familiale.
Le voyage dans le temps s’arrête à peu près à la même période, dans les années 1990, pour le film de David Tryhorn, Cantona. Comme son nom l’indique, ce long-métrage présenté en séance spéciale est un documentaire à la gloire de “King Eric”, footballeur de génie, personnalité controversée et artiste fantasque. L’essentiel du film tourne autour de sa carrière en Angleterre : sa renaissance à Leeds, en 1992, après avoir fait de brefs passages dans six autres clubs français, la plupart du temps marqués par des gestes d’humeur, des brouilles, des conflits, puis ses cinq années mancuniennes, qui ont forgé sa légende. Il a été très impliqué dans l’obtention des quatre titres de champion d’Angleterre de Manchester United, entre 1993 et 1997, après vingt-cinq années de disette pour le club britannique.
L’homme est attachant car c’est une personnalité forte, indépendante et totalement libre, capable de passes virtuoses et de buts acrobatiques ou, au contraire, de mauvais gestes, dignes d’un voyou. L’homme est ainsi, entier, franc, impulsif, assumant ses zones d’ombre. Il a aussi l’air particulièrement intègre, refusant de s’associer avec des personnes moralement douteuses.
Le film revient sur l’ensemble de sa carrière, de son éclosion à l’AJ Auxerre, sous la direction de Guy Roux, une figure paternelle de substitution, à son recrutement à l’Olympique de Marseille, le club qui, enfant, le faisait vibrer, en passant par Nîmes, Montpellier, Bordeaux. Il s’intéresse aussi aux conflits de Cantona avec plusieurs personnalités du football, du sélectionneur Henri Michel jusqu’à Bernard Tapie, ses rapports houleux avec les journalistes et ses conférences de presse inoubliables.
Enfin, David Tryhorn expose les talents artistiques d’Eric Cantona, ses qualités de peintre héritées de son père, son talent pour l’art dramatique, entrevu par Etienne Chatilliez dans Le Bonheur est dans le pré puis exploité par de nombreux cinéastes de Ken Loach dans Looking for Eric à John Woo dans The Killer – version 2024.
Le portrait est un peu hagiographique, mais en même temps, ce n’est pas l’histoire d’un homme, c’est celle d’un demi-Dieu. Comme il le dit dans le film de Ken Loach : “Je ne suis pas un homme : je suis Cantona !”
Chez Volker Schlöndorff aussi, on voyage dans le passé, mais sans ballon. Plus précisément dans une bonne partie du XXe siècle, en ne changeant pas de lieu, un endroit baptisé Le Bois de Klara, près d’un lac à l’est de Berlin. Initialement, dans les années 1920, le terrain appartenait à un bailli, qui prévoyait de le donner en héritage à sa plus jeune fille, Klara. Mais, cette dernière ayant péché avec un pêcheur, elle a été déshéritée, le terrain a été divisé et vendu à deux familles différentes. Sur l’une des parcelles, un architecte a construit une maison de style Bauhaus, sur la seconde, une famille juive y a bâti une résidence chaleureuse, à la porte vitrée colorée, façon art déco. En 1930, les familles se sont installées et ont cohabité sans problème jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir. La famille juive a dû vendre sa maison et essayer de fuir. A la fin de la guerre, les troupes russes ont fait fuir temporairement les résidents. Puis, dans les années 1960, les lieux ont été occupés par une écrivaine est-allemande, communiste et opposée à la propriété individuelle, jusqu’à sa mort et la chute du Mur de Berlin.
Adapté d’un roman de Jenny Erpenbeck, le scénario permet à Volker Schlöndorff de dépeindre la folie des hommes et l’absurdité des dogmes, qu’ils soient moraux, politiques, religieux, qui empêchent les individus de vivre heureux.
Côté mise en scène, c’est assez sage. Au vu de l’âge avancé de Volker Schlöndorff, 87 printemps, on ne s’attendait pas à une réalisation révolutionnaire. C’est du cinéma assez académique, sans grande originalité, mais, reconnaissons-le, assez efficace. D’autant que le film peut compter sur un casting étincelant : Lars Eidinger, Martina Gedeck, Suzanne Wolff…
Dans Karma, présenté en séance de minuit, Guillaume Canet ne voyage pas dans le temps. Ou alors, comme son ami James Gray, on peut dire qu’il revient à un genre – le thriller – qui lui a plutôt bien réussi jusque-là, avec Ne le dis à personne et Blood Ties.
Ici, le cinéaste lorgne plutôt sur les polars espagnols. C’est là, dans le nord de l’Espagne, que se déroule l’intrigue. Jeanne (Marion Cotillard) semble vivre heureuse avec Daniel (Leonardo Sbaraglia), son compagnon. On pense qu’elle a aussi un fils de six ans, Mateo, avec qui elle traîne tout le temps. Cependant, on comprend assez vite qu’elle n’est que la marraine de l’enfant, et que sa trop grande proximité avec l’enfant est perçue comme problématique. Un jour, après un match de football, on constate la disparition de Mateo. La police ne tarde pas à soupçonner Jeanne de l’avoir enlevé ou d’avoir provoqué sa disparition, par accident ou par dépit. Un témoin l’a aperçue à la mi-temps en train de se diriger vers la rivière voisine, en compagnie du petit garçon. Elle est la dernière personne à l’avoir vu.
Ceci inquiète Daniel, qui est conscient que sa compagne ne lui a pas tout dit. Après avoir participé à la battue pour retrouver Mateo, il veut en discuter avec elle. Mais à son retour, Jeanne a disparu à son tour.
Elle réapparaît à la frontière, à la porte d’une communauté religieuse dirigée par Marc (Denis Menochet), qui semble faire partie de son passé.
Le film emprunte un sentier narratif sinueux qui permet de maintenir l’attention du spectateur d’un bout à l’autre. La mise en scène de Guillaume Canet, sobre et précise, s’appuyant essentiellement sur les performances de ses acteurs, tous impeccables, contribue aussi à faire de ce thriller une réussite. Un seul bémol, toutefois : la durée du film. 2h30 pour raconter cette histoire, c’est beaucoup. D’autant qu’une fois que l’on a compris de qui il retourne, le film traîne en longueur. Peut-être le cinéaste a -t-il subi lui aussi l’effet vortex de Soudain.
Ici, une IA aurait permis de couper un peu dans le scénario, de supprimer les redondances, d’affiner un peu l’intrigue… Dans un futur proche, c’est peut-être ce qui arrivera. A moins que les scénarios soient intégralement écrits par les machines, que le montage soit automatisé et que le jeu d’acteurs soit confié exclusivement à des androïdes…
A moins que nous ne soyons enlevés par une secte d’adorateurs de l’IA et remplacés par des robots, à demain pour la suite de ces chroniques cannoises.