Les rayons et les ombres

rayons ombresLa tuberculose comme gangrène des esprits et de la morale

Xavier Giannoli est fasciné par les parcours humains bousculés par de brutales inflexions du destin ; celui-ci sur cette thématique qui lui est cher est peut-être le plus abouti et le plus radical. Dans son chef d’œuvre « Illusions perdues », ce qu’étaient les personnages étaient clairement annoncés dès le début. Là par une nouvelle fresque magistrale et limpide, il a le temps de décortiquer le parcours qui peut conduire un homme jusqu’à la collaboration ; ici le passage de l’espérance pacifiste à l’impossibilité de renoncer à son statut social. Jamais manichéen, Gianolli nous montre jamais un homme mauvais qui pourrait être caricatural ; Jean Luchaire s’achète même plusieurs fois une bonne conscience comme lorsqu’il sauve une famille de juifs. C’est un être complexe jusqu’au point de bascule. Il décrit bien ces hommes qui ne choisissent pas puisqu’ils sont ignorants qu’ils sont déjà en train de choisir. Dans ce qui restera très certainement un des films ultimes sur la collaboration, il condamne tout de même son personnage principal et une phrase vient sceller le sort de l’homme : « Les mots des salauds arment les bras des imbéciles » ; là, la sentence tombe pour Jean Luchaire le journaliste et patron de presse.

Il est par contre plus clément avec sa fille Corinne, étoile montante du cinéma français qui sera touchée par une sanction d’indignité nationale et dont son roman autobiographique servit de base de travail à ce film. Xavier Giannoli dit d’elle : « Je ne cherche pas l’excuser mais à montrer qu’elle a été victime d’une injustice. Elle a fait la fête, elle s’est trompée, elle a fait des erreurs, elle avait 18 ans. Si on n’est pas capable d’avoir de l’humanité en comprenant çà, tant pis, il faut aller voir un autre film. »

Déjà un film français majeur de 2026 voire plus

Et pour aller plus loin, Laurence Houot : « Après Les Illusions perdues, une adaptation du chef-d'œuvre de Balzac, gros succès populaire qui lui avait valu sept César en 2021, Xavier Giannoli s'attaque avec ce nouveau long-métrage à un chapitre sombre de l'histoire de France, qu'il raconte à travers le glissement progressif d'un pacifiste vers la collaboration.

Paris, 1948. Une femme, foulard sur la tête, son bébé dans une poussette, se faufile discrètement dans les rues de Paris. Dans un square, elle est agressée par des hommes qui l'insultent. Corinne est accueillie par sa voisine, qui lui prête un magnétophone. La jeune femme se lance alors dans le récit de son histoire, et de celle de son père, Jean Luchère, fusillé le 22 février 1946.

Flash-back. Début des années 30. La France, traumatisée par la Première Guerre mondiale, est en pleine reconstruction. Jean Luchaire, journaliste, et son ami allemand Otto Abbetz, pacifistes convaincus, militent pour la réconciliation et l'amitié franco-allemande. Corinne se souvient, alors qu'elle n'était encore qu'une toute petite fille, de ces rassemblements où se côtoient Allemands et Français, juifs, tous unis pour défendre l'idée de construire un monde de paix.

Pendant le même temps, Hitler s'appuie sur l'esprit de revanche d'un peuple humilié pour accéder au pouvoir. Otto Abetz adhère au parti nazi, mais continue à vouloir construire cette amitié franco-allemande qui lui tient à cœur, tout en commençant à jouer les espions pour son pays. Pendant ce temps, Corinne, la fille aînée de Luchaire, entame une carrière d'actrice, enchaîne les rôles en tête d'affiche et devient une véritable vedette.

Petits services et passe-droits

Quand l'Allemagne occupe Paris en 1940, Otto est nommé ambassadeur. La France de Vichy a signé la paix. Dans la tête des deux amis, cette collaboration est un "mal nécessaire" pour protéger la France. Mais petit à petit, Otto se laisse gagner par les idées nazies. Jean Luchaire, toujours persuadé qu'il faut maintenir le dialogue avec le régime nazi, profite de la position de son ami pour développer son journal, au prix de son indépendance éditoriale.

Les Nouveaux Temps devient la chambre d'échos du Régime nazi et du gouvernement collaborationniste de Vichy. Otto rend des "petits services" aux uns et aux autres, des sauf-conduits, des passe-droits. La carrière de Luchaire, ses amis, sa famille, profitent des largesses de l'ambassadeur. Corinne, atteinte de tuberculose, doit renoncer au cinéma et multiplie les séjours au sanatorium. À l’occasion, Luchaire profite de sa position pour aider une famille juive à s'enfuir.

Cocktails à l'ambassade, fêtes libertines au château, racket d'œuvres d'art, captation de richesses… Ce petit monde vit grand train pendant que d'autres ont choisi de résister. Otto devient un pilier du régime nazi, et défend ses idées tandis que Jean, atteint de tuberculose, se perd dans une surenchère d'alcool, de femmes. "Je n'ai pas de trésor de guerre je dépense tout", déclare-t-il, triste fanfaron. "Je ne te reconnais plus", lui dit son père, "Où est passé l'héritage moral que je t'ai transmis ?", interroge ce père déçu avant de publier une lettre ouverte à son fils dans le journal concurrent.

Jean Luchaire paiera de sa vie ses dérives. Otto Abetz, lui, condamné pour crimes de guerre, sera gracié en 1954 par le président René Coty. Corinne, condamnée à 10 ans d'indignité nationale, sera emportée par la tuberculose en 1950 avant ses trente ans.

Du pacifisme à la collaboration

Comment, de pacifiste, idéaliste pétri de bonnes intentions, Jean Luchaire est-il devenu en quelques années un collaborateur sans scrupule ? C'est ce que montre, en un peu plus de trois heures, Des Rayons et des Ombres, adapté de Ma drôle de vie, le roman autobiographique de Corinne Luchaire, publié en 1949.

Le film reprend ainsi le récit subjectif, déployé à la première personne, de cette fille de collabo. Il décrit pas à pas le parcours de son père, son glissement progressif vers la collaboration, en montrant comment ce journaliste idéaliste, pacifiste, se laisse peu à peu compromettre, jusqu'à laisser passer sans broncher les lois de Vichy sur le statut des Juifs.

Le film décortique et décrypte de manière très méthodique et pédagogique tous les mécanismes qui se mettent en place, de la conviction sincère, portée par cette volonté du "Plus jamais ça"', à l'opportunisme mâtiné d'une certaine forme de légèreté, qui conduisent Luchaire sur ce chemin de la collaboration.

"Il a choisi la trahison, l’or, la compromission"

Les Rayons et des Ombres n'est pas le premier film à aborder cette période de l'histoire, souvent traitée au cinéma. Le film de Xavier Giannoli s'arrête sur celle, bien réelle, de Jean Luchaire, un homme de conviction que rien ne prédestinait à devenir un collabo. Il met en scène un personnage qui n'est pas un monstre, pas un "méchant", mais un être humain fait de chair, avec ses faiblesses, ses lâchetés, son attachement viscéral à la paix, son amour inconditionnel pour sa fille, mais aussi son goût immodéré pour le luxe, qui finit par se perdre dans un enfer pavé de bonnes intentions.

La collaboration comme "nécessité politique""Le courage, c'est de rester", le maintien du dialogue avec le régime nazi pour "limiter les dégâts" parce que "Mieux vaut une vache à traire, qu'une vache à tuer"… Les arguments pour justifier la collaboration, avancés par Luchaire, ou par Otto Apetz ne manquent pas. Corinne elle aussi, se défend, "J'ai suivi le mouvement, j'ai suivi mon père", "J'ai pensé plus à ma douleur, qu'à celle des autres". Arguments repris et balayés d'un revers de manche par le procureur lors du procès de Luchaire, qui dénonce : "Il a choisi la trahison, l’or, la compromission."

La tuberculose, allégorie de la peste nazie

Sans caricaturer les collaborateurs et sans glorifier les héros de la Résistance, le film montre comment la compromission n'est pas seulement une affaire de "bons" et de "méchants", de "héros" et de "salauds", mais le résultat d'un processus dans lequel n'importe qui, dans un état sans garde-fou, peut se laisser corrompre.

En adoptant le point de vue de la fille de Jean Luchaire, qui a "suivi son père, suivi le mouvement", le film nous plonge au cœur d'un système, au côté de ceux qui l'ont mis en place, et de ceux qui s'y sont laissés entraîner. Le film de Xavier Giannoli ouvre sans manichéisme une réflexion sur des questions politiques, voire métaphysiques, qui touchent à l'universel, sur la responsabilité, le courage, les convictions, et le sens de l'histoire.

Outre le portrait éclairant et nuancé d'un collaborateur, le film restitue l'atmosphère d'une époque, avec des décors et des costumes particulièrement soignés, des images en clair-obscur qui servent cette histoire d'amour filial lumineuse assombrie par des zones d'ombre, et la noirceur d'une époque. Le film s'attarde aussi sur la tuberculose, insiste sur les taches noires visibles sur les poumons des tuberculeux, sur les crachats, sur le sang, sur ce mal qui les ronge, comme une allégorie de la peste nazie qui infeste l'Europe.

Si le propos est subtil, ….,  ce dernier film de Xavier Giannoli a le mérite de s'attaquer à un chapitre complexe de l'histoire, avec toutes les nuances qu'il requiert. Il offre à Nastya Golubeva, fille de Leos Carax, un premier grand rôle, et à Jean Dujardin l'occasion d'incarner un personnage tragique, plein de contradictions, avec ses rayons, et ses ombres. »

Sorti en 2026

Ma note: 17/20