Hasard du calendrier, La Fille du konbini sort en salles la même semaine que le film de Jean-Luc Gaget, Une fille en or, et partage avec lui des thématiques similaires. Il y est beaucoup question d’estime de soi, de reconstruction psychologique après un incident de parcours et de l’importance des relations humaines pour pouvoir avancer. Mais si le film français joue la carte de la comédie romantique décalée avec des personnages hauts en couleurs, le long-métrage de Yûho Ishibashi est un film bien plus sage et épuré, dans la pure tradition du cinéma nippon.
On suit quelques jours de la vie d’une jeune femme de vingt-quatre ans, Nozomi (Erika Karata), qui semble traverser une période difficile. Après avoir quitté sa ville natale pour Tokyo, Nozomi a travaillé quelque temps comme commerciale pour une grande société. Ce poste lui assurait un salaire confortable, un plan de carrière ambitieux, un niveau social valorisant. Le revers de la médaille, c’est qu’elle devait travailler sans relâche, enchaîner les heures supplémentaires et sacrifier sa vie personnelle sans jamais recevoir de reconnaissance. Alors, elle a craqué et a démissionné avant de finir en burn-out ou pire, en “karōshi” (1). Depuis, elle a troqué son tailleur de commerciale contre un uniforme de vendeuse dans un konbini (2). Les conditions de travail ne sont pas forcément idéales. Il lui faut parfois accepter des rotations supplémentaires, assurer des services pour remplacer un collègue absent. Elle doit aussi endurer l’attitude de certains clients désagréables, en gardant son calme et en restant polie et serviable. Cependant, rien à voir avec son poste précédent. Ici, il n’y a pas de pression insoutenable de la part de la hiérarchie et même si son patron s’amuse parfois à la taquiner, il se montre le plus souvent bienveillant et compréhensif. Il n’y a pas de grande responsabilité à assumer, sinon d’être présente, discrète et effacée, au service des consommateurs. Le travail est un peu répétitif, certes, mais cette monotonie est comme un repère rassurant pour Nozomi, qui peut se laisser porter par la routine. Les échanges avec les collègues sont rares, mais il y a toujours des moments de la journée qui permettent un minimum d’interactions sociales. La jeune femme semble avoir retrouvé dans ce travail modeste une forme d’équilibre personnel.
Pourtant, on devine qu’elle n’est pas spécialement heureuse. Sa vie se résume à ce job, les trajets à vélo entre la supérette et son appartement, et des soirées passées face à la télévision en mangeant des plats réchauffés au micro-ondes. Elle ne semble pas avoir d’amis et est loin de sa famille, restée dans sa ville d’origine. Elle n’arrive d’ailleurs pas à annoncer à ses parents qu’elle a démissionné de son poste de commerciale, par peur de leur déception ou par honte de n’avoir pas su supporter la pression. Elle mène une existence atone, vide et solitaire. Yûho Ishibashi la filme comme si elle se fondait dans le décor, tout en beiges, blancs et bleus, comme si elle s’effaçait face au monde qui l’entoure. Même quand la lumière envahit l’espace, elle semble éteinte, sonnée par la dépression et l’isolement.
Deux évènements vont venir perturber cette routine dans laquelle Nozomi s’enlise. Le premier est la rupture d’une tringle à rideau. Comme personne ne peut l’aider, elle doit sortir de sa torpeur pour essayer d’effectuer elle-même la réparation. Le second est la rencontre d’une ancienne camarade de collège, Kanako (Haruka Imô), qui vient de s’installer à Tokyo chez son père. Kanako cherche à discuter avec elle, puis l’invite à sortir de temps à autres. Ceci permet peu à peu à Nozomi de retrouver de véritables relations humaines, en dehors du contexte professionnel, de sortir de sa coquille et de trouver enfin une épaule amicale à qui exprimer son mal-être.
Certains articles affirment que le scénario est adapté d’un roman de Sayaka Murata (3), mais le générique du film ne le mentionne pas. Si toutefois c’était le cas, Yûho Ishibashi l’aurait réduit à sa substantifique moelle, en ne gardant que l’opposition entre une vie professionnelle jugée “normale” – guidée par l’ambition, l’augmentation salariale, la progression sociale – mais potentiellement destructrice, et une vie plus modeste, plus routinière, sans responsabilités, mais plus stable, qui permet de trouver l’apaisement dans la simplicité. Il ne se passe pratiquement rien dans ce récit. Juste un enchaînement de situations parfois répétitives – et un brin étirées en longueur, reconnaissons-le – mais qui montrent une évolution progressive du personnage, une ouverture au monde extérieur qui culmine dans une très belle scène de discussion entre Nozomi et Kanako, où la seconde réussit à percer la carapace de son amie et la pousser à se confier. C’est avant tout un film d’atmosphère, où le mal-être est exprimé par l’intermédiaire des cadrages, la composition des plans, le choix des couleurs, les lents mouvements de caméra, et, surtout, le jeu tout en intériorité d’Erika Karata.
Magnifique dans Asako I et II de Ryūsuke Hamaguchi, la jeune actrice avait été contrainte de mettre sa carrière entre parenthèses à la suite de la révélation de sa relation adultère avec l’un de ses partenaires, qui a fait scandale au Japon. Elle a connu une brève traversée du désert qui, par certains côtés, correspond à celle de Nozomi. Les épisodes dépressifs qu’elle a endurés servent son interprétation à fleur de peau, où la tristesse se perçoit dans des regards perdus ou des sourires timides. Elle livre ici une performance remarquable.
Pour renforcer la crédibilité du lien entre Nozomi et Kanako, la cinéaste a eu la bonne idée d’associer Haruka Imô à Erika Karata. Les deux actrices sont amies depuis l’adolescence et entretiennent une complicité qui se ressent à l’écran.
Certains trouveront peut-être le film trop ténu, trop court, sans enjeux forts. Mais on peut aussi apprécier cette simplicité, ce sens de l’épure qui fait le charme de bien des cinéastes asiatiques, comme Yasujirô Ozu, même si la référence pourrait sembler écrasante, Ryūsuke Hamaguchi, Kôji Fukada ou encore Hong Sang-soo (4). Yûho Ishibashi fait preuve d’une certaine maîtrise dans sa mise en scène et réussit parfaitement à traiter son sujet, la dépression d’une femme après un échec, mais aussi, par extension, le portrait d’une jeunesse en perte de sens, coincée entre les modèles culturels et sociaux hérités de leurs parents et l’aspiration à une vie plus saine, où l’épanouissement personnel prime sur la réussite professionnelle. Pour une seconde réalisation, c’est du beau travail, qui laisse entrevoir une carrière intéressante.
(1) : “Karōshi” désigne la mort par surmenage professionnel. Elle est généralement due à des problèmes cardiovasculaires ou à un suicide induits par l’excès de travail. Le Japon est particulièrement concerné par ce phénomène, en raison de la culture du sacrifice professionnel, de la pression sociale, d’un mode de management reposant parfois sur des abus de pouvoir et d’un nombre d’heures supplémentaires excessif.
(2) : Supérette ouverte 7 jours sur 7 et 24h sur 24, assez courante au Japon.
(3) : “La Fille de la supérette” de Sayaka Murata – éd. Folio
(4) : Par exemple, le plan en contre-plongée où Nozomi et Kanako discutent dans la rue après une soirée d’ivresse évoque certains plans de La Femme est l’avenir de l’homme de Hong Sang-soo
La Fille du konbini
朝がくるとむなしくなる – When Morning Comes, I Feel Empty
Réalisatrice : Yûho Ishibashi
Avec : Erika Karata, Haruka Imô, Kazuma Ishibashi, Oto Abe, Yuto Nakayama, Michiyo Ishimoto
Genre : Vélo-boulot-dodo
Origine : Japon
Durée : 1h16
Date de sortie France : 15/04/2026
Contrepoints critiques :
”Un film qui, malheureusement, peine à dépasser la chronique terne, la faute à un récit figé et aux enjeux superficiels.”
(Ameline Grout – Les Fiches du cinéma)
”Le cinéma de Yûho Ishibashi fait songer à celui d’Hong Sang-soo, par son sens de l’observation calme, ses dialogues naturels, ses scènes de discussions arrosées dans des restaurants ou cafés bon marché.”
(Nathalie Chifflet – Le Dauphiné Libéré)
Crédits photos : copyright Arthouse