“Romería” de Carla Simón

RomeriaÀ l’été 2004, Marina (Llúcia Garcia), une jeune étudiante de dix-huit ans quitte Barcelone pour se rendre du côté de Vigo, sur la côte atlantique du pays. Sa mère avait effectué le même trajet, vingt ans auparavant. Elle avait noté ses impressions sur un journal intime que la jeune femme a récupéré et consulte régulièrement. Avec ce périple, Marina a l’impression de se rapprocher d’elle, morte alors qu’elle était encore enfant. L’étudiante n’a pas non plus connu son père, qui avait rompu avec sa mère avant sa naissance et est décédé peu de temps après. Cette quête des origines est la principale raison de son voyage en Galice. Pour obtenir une bourse étudiante lui permettant d’accéder à une école de cinéma, la jeune femme a besoin d’un document prouvant ses origines. Or si l’acte d’état civil mentionne bien sa mère, il ne porte aucune mention de son père. Le seul moyen de prouver cette filiation est d’obtenir une attestation de ses grands-parents paternels. Ceux-ci sont encore en vie, mais la jeune femme ne les a jamais rencontrés. L’occasion lui est donnée par son oncle Lois (Tristán Ulloa), qui l’invite à passer quelques jours auprès d’eux, afin de faire connaissance. Marina débarque avec l’intention d’obtenir le document dont elle a besoin, de rencontrer tout ce pan de sa famille qu’elle ne connaît pas et d’essayer de retrouver la trace des lieux où ont vécu ses parents.

Très vite, elle se rend compte que sa présence au sein de la famille est tolérée, mais pas forcément acceptée. L’ambiance est étrange, mélange de bienveillance guindée et de distance gênée. Marina tente de s’intégrer et échange avec les différents membres de sa famille pour essayer d’en savoir plus sur ses parents, leur vie avant sa naissance. Elle se rend compte que les anecdotes des uns et des autres ne collent pas du tout avec les écrits de sa mère. Ses parents auraient vécu dans tel immeuble ou tel autre, jamais celui qu’indique le journal intime. Playa Samil ou Toralla ? Ils seraient décédés à une date différente de la version officielle. Les raisons de leur séparation divergent… Marina est un peu désarçonnée par ces propos qui se contredisent et semblent façonner un récit factice.
Elle ressent un malaise grandissant quand elle surprend certains oncles et tantes demander à leurs enfants de “faire attention avec le sang de Marina”. Et elle est encore plus perturbée quand, contre toute attente, ses grands-parents refusent de signer l’attestation de filiation. Ils sont prêts à financer ses études, mais ne veulent pas que la filiation soit reconnue. Charmant accueil…

Derrière ce refus, on devine une gêne réelle, une volonté de dissimuler les secrets honteux, de ne pas admettre l’évidence. Mais la vérité ne tarde pas à refaire surface. Si Marina a perdu ses parents si tôt, c’est qu’ils étaient héroïnomanes, comme beaucoup de jeunes dans l’Espagne des années 1980, désorientés par la transition entre la dictature franquiste et la démocratie, emportés par la Movida et ses excès. C’était aussi l’époque où le SIDA, encore méconnu, faisait des ravages parmi les toxicomanes.
L’étudiante continue son enquête et découvre que son père a été tenu à l’écart de la famille à cause de son addiction à l’héroïne et de sa séropositivité. À partir de là, le récit bascule dans une sorte de rêverie, entremêlant présent et passé, écrits de la mère de Marina et souvenirs imaginés. On découvre peu à peu ce qu’ont vécu les parents de Marina en 1984, leur lente dérive et l’ostracisation dont étaient victimes les malades du SIDA. Ce voyage temporel et sensoriel culmine dans une très belle scène où Marina danse avec les fantômes du passé, ceux que les légendes urbaines utilisent encore aujourd’hui pour faire peur aux enfants. Ainsi, elle réussit à retrouver ses racines, se réapproprier cette partie de son histoire familiale qu’on lui dérobait. Et probablement à y puiser l’inspiration qui, plus tard, irriguera son cinéma.

Marina, on s’en doute, c’est l’alter ego de Carla Simón. La cinéaste espagnole s’est appuyée sur sa propre histoire familiale pour écrire ce scénario poignant et plein de finesse. Elle aussi a perdu ses parents, décédés des suites du SIDA alors qu’elle était encore enfant. Elle a dû grandir sans ces repères, sans connaître les détails d’une histoire familiale gardée dans l’ombre. Avec Romería, elle utilise le cinéma pour combler les vides, faire renaître les défunts et réinventer un passé qu’elle n’a jamais pu connaître.
Elle nous entraîne à la suite de sa jeune protagoniste, incarnée avec beaucoup de fraîcheur et d’intensité par Llúcia Garcia, dans un voyage sublime. La première partie laisse entrevoir les secrets les plus sombres derrière la lumière vive et ouatée de l’été galicien. La seconde, baignée dans une ambiance nocturne, fait affleurer la beauté par-delà les ombres. Cette façon de jouer sur les contrastes, les ruptures de ton, l’entrelacement des époques, des histoires, des personnages (Llúcia Garcia joue à la fois le rôle de Marina et celui de sa mère), permet à la cinéaste de traiter ce sujet grave et douloureux de façon subtile, sans jamais céder à la facilité du mélodrame, et de transformer une histoire intime, très personnelle, en quelque chose de plus universel autour du deuil, de la famille et de la façon dont on se construit à partir des silences et des absences.

Ce très beau film permet de mettre en lumière le talent de Carla Simón, même si la cinéaste n’est pas tout à fait inconnue des cinéphiles. Ses deux premiers longs métrages ont fait sensation à la Berlinale : Summer 93 a remporté le prix du meilleur premier film en 2017 et Alcarràs a remporté l’Ours d’or en 2022. Cette fois, la cinéaste n’a pas eu les faveurs du jury du 78e Festival de Cannes, où il était présenté en compétition officielle. Espérons qu’il saura trouver son public à l’occasion de sa sortie en salles.


Romería
Romería

Réalisatrice : Carla Simón
Avec : Llúcia Garcia, Tristán Ulloa, Mitch Martín, Alberto Gracia, Celine Tyl, León Romagosa, Hans Romagosa, Marina Troncoso, José Ángel Egido, Miryam Gallego, Janet Novás
Genre : épopée familiale et mémorielle
Origine : Espagne
Durée : 1h52
Date de sortie France : 08/04/2026

Contrepoints critiques :

“Avec une grande subtilité, Carla Simón, qui adopte une nouvelle fois une caméra portée proche du documentaire, sauf dans un passage onirique vers la fin marquant la volonté de garder une image positive d’un couple de parents amoureux, traite brillamment de la filiation et des secrets de famille, ancrant les souvenirs des uns et des autres dans des années 80 tout sauf anodines, pour mieux révéler le fonctionnement complexe d’une famille.”
(Olivier Bachelard – Abus de Ciné)

”Bien que séduisante, l’idée s’épuise vite et le décrochage narratif qui survient aux deux tiers de l’intrigue peine malheureusement à lui donner un second souffle”
(Clémence Duhornay – Critikat)

Crédits photos : Copyright Quim Vives/Elastica Films