[CRITIQUE] : Carmen

[CRITIQUE] : CarmenRéalisateur : Benjamin Millepied
Avec : Melissa Barrera, Paul Mescal, Rossy De Palma,...
Distributeur : Pathé Films
Budget : -
Genre : Drame, Romance.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h56min
Synopsis :
Carmen, une jeune mexicaine qui tente de traverser la frontière, tombe sur une patrouille américaine. Aidan, jeune ex-marine lui sauve la vie en tuant l’un des siens. A jamais liés par cette nuit tragique et désormais poursuivis par les forces de l’ordre, ils font route ensemble vers la Cité des Anges. Ils trouveront refuge au cœur de la Sombra Poderosa, un club tenu par la tante de Carmen qui leur offrira un moment suspendu grâce à la musique et la danse.

Critique :

À la fois narrativement limité dans sa relecture (très) contemporaine l'opéra de Bizet, mais visuellement sublime, #Carmen se fait un ballet hybride et étrange entre le road movie romantique et la comédie musicale sensuelle, avec une pointe de mélo au féminin à la Almodóvar. pic.twitter.com/d5QRC1SwEO

— Fucking Cinephiles (@FuckCinephiles) June 9, 2023

Sacré pari que celui du chorégraphe frenchy Benjamin Millepied, qui se lance dans le grand bain de la réalisation en concoctant rien de moins qu'une relecture contemporaine de l’opéra le plus populaire de Georges Bizet, Carmen, lui-même librement adapté de la nouvelle éponyme Prosper Mérimée.
Trop peut-être, tant il est vite évident que son effort est, au-delà d'incarner une inspiration gentiment décontractée - pour être poli - de son matériau d'origine, dont il déplace le cadre au cœur de la frontière américano-mexicaine, une expérience cinématographique qui n'a que faire où presque de son histoire (voire même, comble de l'ironie, de l'urgence du cadre qu'il s'est approprié pour l'occasion, qu'il relégue ni plus ni moins qu'à une toile de fond pittoresque), et qui ne cherche qu'à capturer la beauté des corps en mouvement.

[CRITIQUE] : Carmen

Copyright Ben King - Goalpost Pictures


Et c'est la toute l'importance de ne pas tant considérer ce premier long-métrage comme un strict effort de cinéma, mais bien comme une œuvre expérimentale, avec toute la maladresse que cela comporte, mais aussi tout le lyrisme de ce qui peut se voir comme un ballet filmé avec délicatesse.
La figure de Carmen a donc été repensée, elle n'est plus une gitane malheureuse et séductrice mais une jeune femme mexicaine à l'instinct de survie exacerbée et renfermée sur elle-même, qui essaye d'échapper à un cartel sanguinaire - dont les intentions sont plutôt troubles - en traversant la frontière pour se réfugier aux États-Unis.
C'est dans cette fuite en avant pour survivre qu'elle fait la connaissance d'Aidan, un ex-Marines vétéran de la guerre en Afghanistan, en proie au TSPT et obligé de briguer, faute de mieux, un emploi à la patrouille frontalière pour payer le loyer.
Une rencontre assez terrible (une séquence jouant clairement avec la suspension d'incrédulité du spectateur) qui voit Aidan tuer l'un de ses " camarades " - en une fraction de seconde - pour sauver la jeune femme, avec qui il est désormais désormais cavale et ce, même si elle ne veut strictement rien avoir à faire avec lui, tout du moins au début...

[CRITIQUE] : Carmen

Copyright Lisa Tomasetti - Goalpost Pictures


Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour deviner très vite quelle tournure va prendre ce road movie romantique : les deux personnages sont appelés à baisser leur gardes et à tomber fou amoureux l'un de l'autre tout en affrontant une adversité de plus en plus anxiogène.
Pas gêné pour un sou par cette prévisibilité latente - et encore moins les dialogues, furieusement dépouillés - ne se consacre dès lors qu'à l'identité visuelle de son premier film : des plans écrasées par un soleil de plomb, presque aussi crepusculaire qu'une fable désenchantée de Carlos Saura , mais surtout des séquences de danse dynamiques et endiablées.
Et c'est là que son Carmen fait furieusement mouche, dans cette façon lyrique voire même un brin rugueuse, de sublimer la danse (l'œil d'un chorégraphe qui s'exprime, tout simplement), sublimé par la photographie de Jorg Widmer, à tel point qu'il aurait très bien pu pousser son désir de cinéma-danse à l'extrême en en faisant une comédie musicale avant-gardiste à la Luhrmann, où la danse contemporaine croiserait quelques chansons qui serviraient de dialogues d'exposition aux évènements, où le tango (où le flamenco, comme ici) brûlerait les cœurs autant que la pellicule, où les pas enivrants d'âmes amoureuses dicteraient le flux de l'histoire.

[CRITIQUE] : Carmen

Copyright Ben King - Goalpost Pictures


Mais Millepied privilégie la voie casse-gueule du road movie romantique, avec quelques touches de mélodrame au féminin tout droit sortie du cinéma de Pedro Almodóvar (forte iconographie chrétienne et présence à la clé d'une Rossy De Palma toujours aussi exceptionnelle) et un tandem Melissa Barrera/Paul Mescal à l'alchimie absente (bien que Barrera, physiquement impliquée, trouve ici sa plus belle prestation à ce jour), le tout plombé par une conclusion aussi précipitée que frustrante.
À trop vouloir jouer la carte d'une ivresse physique et sensuelle pour nourrir son odyssée maudite, Benjamin Millepied oublie que l'émotion nait avant tout de la substance qu'il met autant dans sa narration, que dans la profondeur de ses personnages.
Aussi beau soit Carmen, si l'on ne croit pas en son histoire d'amour sensiblement opaque, difficile de pleinement s'embraser pour elle.

Jonathan Chevrier
[CRITIQUE] : Carmen