« Ma langue au chat » de Cécile Telerman

Par Boustoune

Chalut les gens,

Je suis un peu décontenancée face à Ma langue au chat, le nouveau long-métrage de Cécile Telerman. Que penser de cet objet cinématographique marqué par de nombreuses ruptures de ton et de rythme et dont le centre de gravité semble constamment mouvant? Je donnerais bien ma langue à moi-même, mais je vais essayer de développer un peu mon propos…

Le début du récit pose clairement les bases d’une comédie. Laure (Zabou Breitman) et Daniel (Pascal Elbé) sont dans une voiture qui les emmène jusqu’à leur maison de campagne, où ils ont prévu de fêter l’anniversaire de ce-dernier en compagnie de quelques amis. La quinquagénaire semble râler contre la terre entière. Contre l’entrepreneur qui ne répond pas au téléphone alors qu’elle aimerait beaucoup pouvoir finaliser la vente de sa boutique de confection de linge de maison, au bord de la faillite. Contre tous les types qui ne répondent pas au téléphone, d’ailleurs, depuis la nuit des temps. Et contre son mari qui semble prendre un malin plaisir à la contredire (alors qu’il aimerait juste avoir un peu la paix et en a plein le dos de la voir autant stressée).
Le seul contre qui elle ne râle pas –  il ne manquerait plus que ça! – c’est son chat, Max. Elle lui raconte tous ses malheurs, le câline, le papouille et le gratouille. Bonne thérapie! Il paraît que nos ronronnements ont le pouvoir de faire baisser votre tension artérielle et vous calmer les nerfs (je ne sais pas si c’est vrai, mais si ça peut permettre d’obtenir du rab de croquettes, on va dire que oui). On se doute bien que la partie de campagne ne va pas être une partie de plaisir, surtout quand les convives débarquent en force.

Ca commence avec une arrivée impromptue. Magali (Mélanie Bernier) avait décliné l’invitation, mais a finalement changé d’avis. Voilà qui va compliquer la vie de Laure qui vient d’apprendre que l’entrepreneur était d’accord pour racheter sa boutique à l’unique condition de virer la jeune femme, avec qui elle travaille à la boutique. Débarquent ensuite le frère de Laure, Martin (Mathias Mlekuz), un DRH coincé, et son épouse Ariane (Marie-Josée Croze), en pleine conversion mystique. A peine arrivés, ces deux-là se prennent le bec pour une histoire de flûte (des problématiques d’humains, je ne cherche pas à comprendre…).  Puis c’est au tour d’Yvan (Samuel Le Bihan) un ami de la famille qui, malgré son âge mûr, semble toujours refuser de grandir et de s’engager. Et finalement, Arnaud (Pascal Demolon), un écrivain qui a vendu son âme pour écrire d’infâmes livres commerciaux et s’affiche aujourd’hui au bras de sa compagne de vingt ans de moins, Pauline (Camille Lellouche), une influenceuse égocentrique et sans gêne.

Avec un tel point de départ, de tels personnages et de tels acteurs, on se dit qu’il y a de quoi provoquer quelques étincelles et des joutes verbales savoureuses. La capacité du brave Maxou d’aller s’inviter d’une pièce à l’autre permet de surcroît de découvrir au fur et à mesure les secrets et mensonges de cette petite bande et de renforcer le côté boulevardier de l’intrigue. Enfin, la présence de Zabou Breitman dans le rôle principal laisse espérer une comédie grinçante dans la lignée de Cuisine et dépendances ou des comédies grinçantes du duo Jaoui/Bacri.

Mais très vite, le récit bascule dans l’horreur. Au petit matin, Max n’est plus dans la maison. Il ne répond pas aux appels de sa maîtresse, ni au son fabuleux de la gamelle se remplissant de croquettes. Et pour cause, “le petit chat est mort”, comme aurait dit Molière. Il a fini aplati sous les roues d’une voiture façon paillasson (le chat, pas Molière…). Bouleversée par la disparition de l’animal, dont la dépouille reste introuvable, Laure mène sa petite enquête de voisinage, et se persuade  que le coupable est hébergé sous son toit. Le film prend alors l’allure d’un whodunit façon Agatha Christie, mais dont l’intrigue est tout sauf haletante puisque nous, spectateurs, savons d’emblée qui est l’auteur du forfait, quelle est l’arme du crime et même qui sont les témoins de la scène. Ah, bravo pour la partie de Cluedo vite bouclée et le suspense éventé ! Cependant, le film conserve un petit côté “Crime de l’Orient-Express” puisque l’on découvre que plusieurs des convives ont pu jouer un rôle dans la disparition tragique du petit chat, sciemment ou non. Et en même temps, il est clair que, pour la cinéaste, le félin disparu sert de “McGuffin”, comme dans certains films hitchcockiens. Ce n’est qu’un simple artifice narratif, qui permet à la cinéaste d’adresser ses thématiques favorites, autour des crises existentielles, des aléas de la vie et des relations humaines. La disparition de Max, et la détresse qu’elle occasionne chez Laure, bouleverse les rapports au sein du microcosme. Des tensions apparaissent, la parole se libère, les masques tombent et le film, une fois de plus, se métamorphose.

Même si la comédie revient encore par moments, la tonalité se fait progressivement plus grave. Chaque personnage en prend pour son grade. Ils entendent leurs quatre vérités de la part des autres et ont beaucoup de mal à encaisser le choc. Ils réalisent que leurs vies ne sont pas aussi belles qu’ils le pensaient et qu’ils ne sont pas aussi solides qu’il n’y paraît. Martin a eu le prix du DRH de l’année, mais en tire-t-il satisfaction ? Arnaud connaît un vrai succès d’édition avec son dernier bouquin, mais est-ce vraiment ce dont il rêvait ? Ariane paraît être une femme bien dans sa peau, mais son éternel optimisme est-il réel ou feint ?  Ils semblent tous subir leur vie plutôt que d’en profiter. Tous finissent, tour à tour, par se laisser submerger par la morosité, seuls, vaincus et épuisés. Dans ces moments-là, on n’est plus du tout dans la comédie, même si pas totalement dans le drame. Les personnages semblent soudainement à l’arrêt. Le rythme du récit tombe pratiquement à zéro. Mais c’est paradoxalement ce  qui constitue les plus beaux moments du film.

Au-delà de ces problèmes intimes, individuels, le film adresse aussi la question plus vaste du bonheur collectif. La maison abrite majoritairement des quinquagénaires. Nés après mai 1968, ils ont grandi dans une société en pleine mutation, ont vu dans les années Mitterrand et l’accession de la gauche au pouvoir l’espoir d’une société plus juste, plus égalitaire. Mais leurs utopies se sont vite échouées contre les écueils de l’ultra-libéralisme économique et de la mondialisation. Ils ont peu à peu remisé leurs rêves de jeunesse, leurs conviction et se sont rangés, devenant malgré eux le stéréotype de ce qu’ils détestaient : des petits bourgeois repliés sur eux-mêmes et leurs petits problèmes. Pauline incarne la génération d’après, qui ne croit pas vraiment à la politique ou à la force du collectif, même si elle se développe aussi grâce aux réseaux sociaux.. Elles est plus individualiste, plus indépendante et en opposition totale avec ses aînés. Mais elle aussi est devenu une caricature – une influenceuse arriviste, prête à écraser les autres pour réussir, même si cela l’amène à une certaine solitude et ne la rend pas forcément plus optimiste quant à l’avenir de la société.
Tout cela instille au film une amertume qui finit par prendre le dessus. Cette fois, la présence de Marie-Josée Croze évoque un autre souvenir cinématographique, celui du film Les Invasions barbares et, par ricochet, celui du félin de l’empire américain, pardon, du Déclin de l’empire américain. Il y a effectivement des points communs entre les films de Denis Arcand et Ma langue au chat, ce qui lui fait prendre une autre ampleur que ce à quoi l’on pouvait s’attendre de prime abord, et fait oublier sa construction parfois bancale.

Ce film ne séduira pas forcément aux petites minettes nées du dernier soleil (je refuse l’utilisation de l’expression “de la dernière pluie”, peu compatible avec nos pelages délicats). En revanche, elle parlera sans doute plus aux spectateurs de 45 à 60 ans, capables de comprendre le désenchantement des enfants de la “parenthèse enchantée” (la période entre 1969 et 1985, pour les millennials qui, en dépit de leur aptitude à surfer sur le net, auraient la flemme de chercher…) et d’éprouver un peu d’empathie pour ces personnages.
D’ailleurs, il faut que je vous laisse pour m’occuper de mon humain de compagnie, qui aura bientôt ses cinquante  printemps et me parle beaucoup ces temps-ci. Je vais lui faire un peu de ronronthérapie pour lui redonner un peu d’allant.

A vous aussi, plein de ronrons,

Gala


Ma langue au chat
Ma langue au chat

Réalisatrice : Cécile Telerman
Avec : Zabou Breitman, Pascal Elbé, Samuel Le Bihan, Marie-Josée Croze, Pascal Demolon, Mélanie Bernier, Camille Lellouche, Mathias Mlekuz, Olivier Broche, Florence Müller
Genre : Chat qui rit, chat qui pleure
Origine : France
Durée : 1h43
Date de sortie France : 26/04/2023

Contrepoints critiques :

”Cette comédie chorale commence par des situations un peu convenues et quelques répliques artificielles, mais au fil du film, l’intrigue gagne en émotion, et certains moments se révèlent vraiment drôles. Dans le rôle de la jeune fiancée cash et insupportable, Camille Lellouche tire joliment son épingle du jeu.”
(Catherine Balle, Renaud Baronian, Yves Jaeglé et Michel Valentin – Le Parisien)

”Une comédie assommante version rubrique des chiens écrasés. Quatre couples en vacances à la campagne. Secrets, conflits, réconciliations… Entre Zabou Breitman et Pascal Elbé, le chat de la maison a l’air de se demander ce qu’il fait là. Nous aussi.”
(Michel Bezbakh – Télérama)

Crédits photos : Copyright Franklin Films