La Victime (1961) de Basil Dearden

Réalisateur britannique majeur mais encore trop méconnu, de "L'Ineffable Professeur Davis" (1942) à "La Seconde Mort d'Harold Pelham" (1970) en passant par "Sarabande" (1948), "Khartoum" (1966) ou "Assassinats" en tous Genres" (1969) Basil Dearden a surtout marqué son époque avec ce film, "La Victime", qui est le tout premier film à employer le terme "homosexualité" ! Une révolution à l'époque où la Grande-Bretagne et le Pays de galles il a fallu attendre 1967 avant que la loi Sexual Offenses Act dépénalise la relation homosexuelle entre hommes de plus de 21 ans, et attendre même 1980 et 1982 respectivement pour l'Ecosse et l'Irlande du Nord ! Basil Dearden réalise le film sur un scénario écrit par John McCormick qui retrouvera le cinéaste pour "Accusez Levez-Vous" (1962) de Basil Dearden, et Janet Green qui venait de signer "The Couded Yellow" (1956) de Ralph Thomas, "S.O.S. Scotland Yard" (1956) de Charles Frend, "Gipsy" (1958) de Joseph Losey et qui retrouve le cinéaste après "Opération Scotland Yard" (1959). La production fut compliquée à cause de la nature sulfureuse du sujet, et notamment avec le refus de plusieurs stars de jouer un gay. Le film fera scandale dans plusieurs pays, et connaîtra même la censure aux Etats-Unis où la toute puissante Production Code Administration refusa de lui accorder une classification condamnant de facto la sortie en salles. Néanmoins, le film fut bien accueilli par la critique en général avec des nominations comme à la Mostra de Venise ou aux BAFTA. La postérité fera de ce film une oeuvre majeure et, paradoxalement, relancera la carrière du réalisateur et surtout de son acteur principal... Melville Farr, marié et père de famille heureux, grand avocat londonien, renommé et populaire qui s'apprête à devenir juge. Mais un ancien amant victime de chantage vient lui demander de l'aide mais ayant peur pour sa réputation et sa carrière il refuse de l'aider. Peu de temps après il apprend que son ancien amant s'est suicidé, bouleversé Melville Farr décide d'en savoir plus sur les maîtres-chanteurs et finit par accepter d'aider la police malgré le scandale qui s'annonce...

La Victime (1961) de Basil Dearden

Après plusieurs refus par des acteurs majeurs comme Jack Hawkins ou Stewart Granger, le rôle de l'avocat gay est finalement incarné par Dirk Bogarde, un choix risqué pour l'acteur car homosexuel vivant alors en couple, il a construit sa carrière avec une discrétion nécessaire où il se montre avec des femmes pour tromper son public. Il retrouve Basil Dearden après "La Lampe Bleue" (1950) et "Un si Noble Tueur" (1952), et donc malgré le thème le film sera un tel succès et une reconnaisance au point que l'acteur fera sa meilleure partie de carrière par la suite avec des chefs d'oeuvres comme "The Servant" (1963) de Joseph Losey, "Les Damnés" (1969) et "Mort à Venise" (1971) tous de Luchino Visconti ou "Portier de Nuit" (1974) de Liliana Cavani. L'acteur retrouvera juste après dans "Les Mutinés du Téméraire" (1962) de Lewis Gibert son partenaire Nigel Stock vu dans "Les Briseurs de Barrages" (1955) de Michael Anderson, "La Bataille du Rio de la Plata" (1956) du duo Pressburger-Powell, puis dans "La Grande Evasion" (1962) de John Sturges ou "La Nuit des Généraux" (1967) de Anatole Litvak. Citons ensuite Peter McEnery vu plus tard dans "La Curée" (1966) de Roger Vadim ou "Une Veuve dans le Vent" (1968) de Duccio Tessari et qui retrouve après "Les Fanfares de la Gloire" (1960) de Ronald Neame son partenaire Dennis Price remarqué dans un autre classique avec "Noblesse Oblige" (1949) de Robert Hamer, vu ensuite surtout dans des films d'horreurs et autres Giallos à partir de "La Maison de l'Epouvante" (1969) de Michael Armstrong, mais retrouvera aussi dans "La Polka des Poisons" (1962)  de George Pollock l'acteur Derren Nesbitt vu entre autre dans "Atlantique, Latitude 41°" (1958) de Roy Ward Baker, "Les Chemins de la Haute Ville" (1959) de Jack Clayton, "Le Crépuscule des Aigles" (1966) de John Guillermin ou "Quand les Aigles Attaquent" (1968) de Brian G. Hutton, il retrouvera dans "Les Aventures Amoureuses de Moll Flanders" (1965) de Terence Young son partenaire Noel Howlett qui retrouve de son côté Basil Dearden après "Sarabande" (1948), Derren Nesbitt retrouvera aussi dans "Le Verdict" (1962) de Peter Glenville l'acteur Norman Bird qui retrouve également Basil Dearden après "Hold-Up à Londres" (1960) et "Scotland Yard contre X" (1961), pis enfin n'oublions pas l'épouse bafouée incarnée par Sylvia Syms vue dans "Six Filles et un Garçon" (1958) de Wolf Rilla et "Le Monde de Suzie Wong" (1960) de Richard Quine, puis plus tard notamment dans "La Grande Menace" (1978) de Jack Gold ou "Les Ombres du Coeur" (1993) de Richard Attenborough... L'ouverture du film est nerveuse et énigmatique avec une longue séquence plutôt trépidante et qui montre presque l'envers du décor avec un jeune homme sur un chantier qui se sauve à la vue des policiers. Suit une succession de scènes qui nous perdent encore un peu plus, on constate vite que le scénario est d'une habilité rare où on ne parle, dit, explique ou exprime jamais le fond du soucis. Sait-on juste que nous sommes dans film à suspense sur un chantage qui s'avère d'abord bien mystérieux.

La Victime (1961) de Basil Dearden

On devine, évidemment, mais le flou, le tabou plutôt, est idéalement suggéré, subtilement, secrètement, à la façon d'un un policier qui précise que ce serait plus facile s'ils avaient à faire à des voleurs. En filigrane, il y a donc une étude de moeurs avec un panel de personnages où nous abordons tous les types d'opinions qui est surtout mis en valeur grâce aux dialogues et confrontations entre les uns et les autres, comme le policier d'une neutralité toute professionnelle face à son collègue puritain (une réplique qui fait mouche !), l'épouse qui fait l'autruche depuis toujours, le secrétaire intègre qui ne juge que par l'intégrité... etc... Evidemment, le film a une portée d'autant plus forte quand on sait que l'acteur principal, Dirk Bogarde, était homosexuel, et qu'il accepta parce que malgré tout le film était aussi un compromis intelligent puisque l'avocat reste intègre, mais surtout aimant et fidèle qui a préféré dire non à ses penchants "déviants". Sur ce point on pourrait être déçu par ce point moral un tantinet lâche, mais il est pourtant essentiel et nécessaire d'abord et avant tout pour bien contextualisé l'histoire dans une époque qui était bel et bien répressif et dangereux pour les homosexuels. Outre Bogarde, notons la performance émouvante de l'épouse, jouée par Sylvia Syms qui avait eu le rôle avec le refus de nombreuses actrices pour les mêmes raisons honteuses que les acteurs pour l'avocat. Basil Dearden signe son meilleur film, un scénario remarquable et un projet plein de courage. Grand film à voir, revoir et à conseiller.

Note :                 

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17/20