Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

Après le succès de "Orange Mécanique" (1971), Stanley Kubrick se voit offrir plusieurs projets, dont un film sur Albert Speer architecte de Hitler, et surtout ce qui va devenir "L'Exorciste" (1972) de William Friedkin mais il refusera les deux car le cinéaste a encore en tête son projet avorté sur Napoléon. Un projet qui s'avérait beaucoup trop coûteux surtout après l'échec de "Waterloo" (1970) de Serguei Bondartchouk. Néanmoins, le cinéaste avait accumulé une somme gigantesque de documentations sur l'Empereur qu'il cherchait  logiquement à exploiter. Après avoir un temps pensé à adapter le roman "La Foire au Vanité" (1846-1847) de William Makepeace Thackeray le réalisateur-scénariste choisit finalement "Mémoires de Barry Lyndon" (1844) du même auteur. Un mix entre roman picaresque et autobiographie fictive très inspiré par la vie, réelle celle-là, de Andrew Robinson Stoney (Tout savoir ICI !). Le succès de ses précédents films permit au cinéaste de produire son film à hauteur de 11 millions de dollars (quasi autant que "2001...") mais la Warner exigea en échange que le rôle-titre soit tenu par une star bankable présent dans le top 10 du box-office. C'était sans doute bien peu au vu du projet qui s'annonçait, Stanley Kubrick avait d'ores et déjà prévu de tourner sans lumière artificielle et avec des décors-costumes d'époque ce qui était logiquement très onéreux. Néanmoins, ce film reçoit des critiques excellentes mais le public n'est pas au rendez-vous surtout dans les pays anglo-saxons et notamment aux Etats-Unis. Heureusement, l'Europe permet au film d'être légèrement bénéficiaire engrangeant plus de 20 millions de dollars au box-office Monde dont 3,5 millions d'entrées France. Malgré quatre Oscars techniques (Kubrick repartant une fois encore bredouille) le cinéaste restera très affecté par cet échec commercial... Milieu des années 1750, à la mort de son père le jeune Redmond Barry ambitionne de grimper l'échelle sociale mais après un duel dont il sort vainqueur il est contraint à l'exil. Sans le sou, il se dit que l'armée offre de belles opportunité et s'engage dans l'armée britannique dont il déserte pourtant bientôt. Afin d'éviter la cour martiale il s'engage dans l'armée prussienne pour laquelle il devient espion, statut qui va lui servir pour jouer un double jeu et construire son réseau. Bientôt introduit dans la haute société, il se met en quête d'une épouse fortunée et jette son dévolu sur miss Lyndon...

Stanley Kubrick's Masterpiece

Comme l'exigeait la Warner, le réalisateur avait d'abord choisi la star Robert Redford qui avait donné son accord avant de se raviser sans doute au vu de la durée du projet ; un tournage qui dura en effet 300 jours répartis sur deux années. Finalement le choix se porta sur Ryan O'Neal alors tout nouveau au sommet du star system après "Love Story" (1970) de Arthur Hiller et "La Barbe à Papa" (1973) de Peter Bogdanovich. Miss Lyndon est incarnée par Marisa Berenson elle-même tout juste révélée et remarquée dans "Mort à Venise" (1971) de Luchino Visconti et "Cabaret" (1972) de Bob Fosse et qui jouera plus tard dans le film "Appelez-Moi Kubrick" (2005) de Brian W. Cook. Ironie du sort, Ryan O'Neal retrouvera d'ailleurs Robert Redford dans "Un Pont trop Loin" (1977) de Richard Attenborough à l'instar de son partenaire Hardy Krüger connu pour ses succès français "Un Taxi pour Tobrouk" (1961) de Denys de La Patellière, "Les Dimanches de Ville-d'Avray" (1962) de Serge Bourguignon et "Le Franciscain de Bourges" (1968) de Claude Autant-Lara. Citons Leon Vitali qui retrouvera le réalisateur pour "Eyes Wide Shut" (1999) et Leonard Rossiter qui retrouve le maître après "2001, l'Odyssée de l'Espace" (1968), Kubrick retrouve aussi et surtout plusieurs acteurs de "Orange Mécanique" (1971), à savoir : André Morell vu auparavant dans "Le Grand Alibi" (1950) de Alfred Hitchcock, "Le Pont de la Rivière Kwaï" (1957) de David Lean ou "Jeanne, Papesse du Diable" (1972) de Michael Anderson après lequel il retrouve Patrick Magee remarqué à ses débuts dans "Les Criminels" (1960) et "The Servant" (1963) tous deux de Joseph Losey, puis Steven Berkoff vu la même année dans "Profession: Reporter" (1975) de Michelangelo Antonioni, Philip Stone qui sera aussi dans "Shining" (1980) vu dasn "Opération Tonnerre" (1965) de Terence Young et plus tard retrouvera dans "Indiana Jones et le Temple Maudit" (1984) de Steven Spielberg son partenaire Pat Roach qui joue dans la trilogie Indy intégrale et jouera aussi dans un 007 avec "Jamais plus Jamais" (1983) de Irvin Kershner à l'instar de son partenaire Anthony Sharp. Hors "Orange Mécanique", Pat Roach retrouvera aussi dans "Conan le Destructeur" (1984) de Richard Fleischer l'acteur Ferdy Mayne vu dans "Le Bal des Vampires" (1967) et "Pirates" (1986) tous deux de Roman Polanski. Puis suivent Marie Kean vue dans "Cul-de-Sac" (1966) de Roman Polanski, "La Fille de Ryan" (1970) de David Lean et "Gens de Dublin" (1987) de John Huston, Murray Melvin vu dans "Alfie le Dragueur" (1966) de Lewis Gilbert et "Les Diables" (1971) de Ken Russell, Wolf Kahler qui sera ensuite abonné aux rôles de nazis de "L'Aigle s'est Envolé" (1976) de John Sturges à "Cockneys vs Zombies" (2012) de Matthias Hoene en passant par "Ces Garçons qui venaient du Brésil" (1978) de Franklin J. Schaffner ou "Les Aventuriers de l'Arche Perdue" (1981) où il retrouvera donc Pat Roach, Liam Redmond vu dans "Rendez-vous avec la Peur" (1957) de Jacques Tourneur et "Le Fantôme de l'Opéra" (1962) de Terence Fisher, puis enfin John Sharp vu dans "L'Incompris" (1966) de Luigi Comencini et "The Wicker Man" (1973) de Robin Hardy... Puis précisons que pas moins de 17 acteurs au générique ont tourné pour la série TV culte "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" (1961-1969) dont Murray Melvin, Leonard Rossiter, Philip Stone...

Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

Stanley Kubrick est connu pour son côté méticuleux voir pointilleux et si il a d'ores et déjà des idées bien arrêtés sur ce qu'il veut il a au début des années 70 un tel statut qu'il peut entre autre choisir de tourner non loin de sa demeure dans la banlieue de Londres. Mais sur les conseils de son ami réalisateur Ken Russell il décide finalement d'aller tourner son film en Irlande. Malheureusement, le pays est alors au sommet de la guerre civile après le funeste Bloody Sunday en 1972 et le projet britannique de Kubrick se fait un écho politique bien malgré lui. Le cinéaste reçoit des menaces de l'IRA, à tel point que le cinéaste doit revenir en Angleterre pour continuer le tournage en toute sécurité. Une partie du tournage se déroulera aussi en Allemagne. Outre ce soucis géo-politique, c'est surtout et essentiellement les choix techniques pour le film qui donne des difficultés au réalisateur soit tourner sans éclairage électrique, à la lumière naturelle et à la lueur des bougies, mais aussi dans des décors réels et des costumes d'époques. Pour la lumière le réalisateur réussit à convaincre Ken Adam de revenir travailler avec lui, ce Directeur Photo de la saga 007 jusqu'à "L'Espion qui m'aimait" (1977) de Lewis Gilbert avait un souvenir douloureux depuis sa collaboration sur "Docteur Folamour" (1964). Mais cette nouvelle collaboration finit encore sur une dispute, Ken Adam étant réfractaire aux idées de Kubrick sur la lumière qu'il considère comme une "hérésie" et quitte le tournage avec perte et fracas. Kubrick fait alors appel à Roy Walker connu pour son travail sur "Lawrence d'Arabie" (1962), "Docteur Jivago" (1965) et "La Fille de Ryan" (1970) tous de David Lean, avec qui le travail sera plus simple et constructif ce qui les réunira encore pour "Shining" (1980) et "Eyes Wide Shut" (1999). Pour cet éclairage à la fois simple à l'image de l'époque représenté, et compliqué du point de vue logistique, Kubrick utilise un Zeiss 50mm qui avait été utilisé pour la Lune, caméra spécifique fourni grâce à la NASA avec qui le cinéaste avait de très bonnes relations depuis "2001...". Cette caméra permet d'optimiser la luminosité des bougies. Pour l'esthétique général de ses plans Kubrick s'est inspiré de grands peintres du XVIIIè siècle dont les tableaux de Thomas Gainsborough, William Hogarth, George Stubbs ou John Constable. On constate d'ailleurs que le réalisateur "copie" avec une élégance et une acuité folle le style de la peinture "rococo" alors en vogue au siècle des Lumières.

Barry Lyndon (1975) de Stanley Kubrick

Niveau décor, les chateaux d'époque sont mis en valeur souvent en plan large, mais le plus impressionnant reste les maquillages, la fidélité à la mode, la qualité des costumes dont certains sont réellement d'époques rachetés par Kubrick tandis que les autres sont créés le plus fidèlement possibles d'après les peintures contemporaines. Idem pour la musique, Kubrick étant un amoureux et un habitué de la musique classique on n'est évidemment pas surpris d'entendre du Jean-Sebastien Bach, Mozart, Haendel, ou Vivaldi mais pourtant le thème principal est le "Trio" (1814) de Franz Schubert ce que le cinéaste explique : "Je crois que j'ai chez moi toute la musique du XVIIIè enregistrée sur microsillons. J'ai tout écouté avec beaucoup d'attention. Malheureusement, on n'y trouve nulle passion, rien qui, même lointainement, puisse évoquer un thème d'amour ; il n'y arien dans la musique du XVIIIè qui ait le sentiment tragique du Trio de Schubert. J'ai donc fini par tricher de quelques années en choisissant un morceau écrit en 1814. Sans être absolument romantique romantique, il a pourtant quelque chose d'un romanesque tragique." La reconstitution historique est dantesque, d'une minutie palpable pour une immersion quasi documentaire. On est visuellement ébloui même si il y a des erreurs ou maladresses d'autre nature comme l'évocation du royaume de Belgique, qui ne sera créé qu'en 1830 ! Le réalisateur-scénariste reste très fidèle au livre originel mais effectue quelques changements, comme la conversation bucolique entre deux homosexuels ou le dernier et tragique duel, mais surtout en occultant que le roman se déroule à la première personne et en choisissant une voix Off à la troisième personne comme si un témoin nous contait les événements. Ce choix s'avère judicieux, accentuant l'effet littéraire qui rappelle le classicisme du XVIIIè et qui permet entre autre de combler des ellipses forcément nécessaires pour un film qui dure déjà près de 3 heures. Le film est scindé en deux parties chapitrée, d'abord "Comment Redmond Barry a acquis la manière et le titre de Barry Lyndon" qui se focalise donc sur l'apprentissage et l'ambition du jeune irlandais entre 1758 et 1773. Barry quitte l'Irlande et voyage à travers l'Europe, gagne en maturité et en expérience jusqu'à devenir Lyndon. Puis ensuite "Relation des malheurs et désastres qui menèrent Barry Lyndon à sa chute" entre 1773 et 1789. Le jeune irlandais est donc devenu le noble qui a réussi, ou presque, apogée et déclin d'un arriviste avant cette épilogue sous forme d'épigramme "Ce fut sous le règne du roi Georges III que ces personnages vécurent et se querellèrent ; bons ou mauvais, beaux ou laids, riches ou pauvres, ils sont tous égaux maintenant"... Cet épilogue insiste et nous rappelle que malgré le statut de noble ou d'aristocrate ne donne en rien le bonheur ou le pouvoir. Que ce soit le soldat vétéran séduit par sa cousine qui n'en est pas moins pleutre, ou miss Lyndon qui reste passive devant la tyrannie de Barry et ce dernier, héros de roman qui reste un ambitieux arriviste qui n'a pas les épaules pour tenir son rang. Tous les personnages s'avèrent finalement très "humains", pathétiques donc ou si banals dans leur travers et leurs vices. Le film est un chef d'oeuvre dont l'esthétique éblouissante de la reconstitution n'a d'égal que l'authenticité de cette histoire qui se fond dans la grande. Enfin, pour magnifier son oeuvre d'art, Kubrick avait prévu que le film soit diffusé dans les salles obscures en format 1.66, ce qui le fit sortir de ses gonds quand certains projectionnistes avaient osé un format 1.85. En France, la plupart des salles n'étaient pas pourvu en 1.66, le réalisateur en fournit donc lui-même à tous les cinémas ! En conclusion, le film est sans doute la quintessence de cinéma de Kubrick, la recherche de la perfection à tous les niveaux, tels un tableau de maître, où le Septième Art a rarement aussi bien porté son nom. A voir, à revoir et à conseiller.

Note :   

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20/20

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