Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick

Après "2001: l'Odyssée de l'Espace" (1968), Stanley Kubrick se remet à travailler à son projet sur Napoléon Bonaparte (qui ne verra malheureusement jamais le jour) mais il est interrompu par le scénariste de "Docteur Folamour" (1964) Terry Southern qui lui offre le roman "L'Orange Mécanique" (1962) de Anthony Burgess, auteur qui sera aussi connu pour la création de l'Ulam, langage préhistorique fictif du film "La Guerre du Feu" (1981) de Jean-Jacques Annaud. Burgess écrivit son roman dans une frénésie artistique suite à un diagnostic cancéreux ne lui laissant que quelques mois à vivre, suivrons 4 romans en moins de un an pour qu'en suite, finalement, il vive encore 25 ans ; et surtout, ce roman fut inspiré par un drame de son passé :son épouse avait été violée par des déserteurs américains durant la Seconde Guerre Mondiale.  Kubrick lit le livre avec passion et s'enthousiasme aussitôt pour l'adapter au cinéma : "J'étais excité par tout ce qui touchait au sujet : le scénario, les idées, les personnages et, évidemment, le langage. La grille de lecture, évidemment, se fait sur plusieurs niveaux : politique, sociologique, philosophique et, ce qui est le plus important, la symbolique psychologique onirique." Le réalisateur-scénariste restera assez fidèle au livre : "Je pense que tout ce que Burgess avait à dire sur l'histoire est dit dans le livre, mais j'ai inventé quelques effets narratifs utiles et refaçonné quelques scènes." Cette production permet aussi au cinéaste un peu plus d'économie avec un film au budget de seulement 2,2 millions de dollars (soit beaucoup moins que les 12 millions de "2001..."), et un tournage qui s'avère être le plus court de sa carrière soit moins d'un an. Malgré les polémiques sur la soit-disante "violence esthétisée" du film, le film évite en grande partie la censure mais, il reste interdit au moins de 16 ans en France, et aux Etats-Unis le film est classé "R" (interdit au moins de 17 ans non accompagnés). Mais le public sera virulent, et notamment en Angleterre où les lettres de menaces poussent le cinéaste a demandé à la Warner de retiré le film des salles britanniques malgré le succès et, chose rare voir inédite, la Warner obtempère après 61 semaines à l'affiche ce qui aura pour conséquence que le film ne sera projeté à nouveaux au Royaume-Uni qu'en 2000 ! Le film va tout de même être un succès avec 27 millions de dollars au box-office Monde dont plus de 7,6 millions d'entrées France. Précisons que le titre est tiré d'une vieille expression cockney "He's as queer as a clockwork orange." qui signifie "il est bizarre comme une orange mécanique", soit être étrange ou bizarre. L'auteur a créé le vocabulaire Nadsat pour son histoire et le terme "orange" veut dire "homme" ce qui pourrait aussi dire que le titre signifie "L'Homme Mécanique" renvoyant à l'état de Alex à la fin du film. Enfin n'oublions pas que Burgess a vécu des années en Malaisie où le mot "orang" signifie "être humain" (d'où le mot orang-outang")... Dans un futur proche en Angleterre frappée par l'anarchie et la violence de la jeunesse, Alex est le leader d'un gang ultra-violent qui tabasse gratuitement et viole sans état d'âme jusqu'au jour où Alex est arrêté et condamné à 14 ans de prison. Alex accepte de participer à une expérience, une nouvelle thérapie destinée à annihiler la violence dans l'esprit du repenti et ainsi faire reculer la criminalité... 

Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick

Alex est incarné par Malcolm McDowell remarqué par Kubrick grâce au film "If..." (1968) de Lindsay Anderson, qui fera ensuite une carrière plus discrète car trop marqué du sceau kubrickien avec encore le sulfureux "Caligula" (1979) de Tinto Brass et plus récemment citons "The Artist" (2011) de Michel Hazanavicius ou "Scandale" (2019) de Jay Roach. Ensuite commençons par deux acteurs qui retrouvent Kubick, Michael Bates après "Docteur Folamour" (1964) vu plus tard dans "Patton" (1970) de Franklin J. Schaffner et "Frenzy" (1972) de Alfred Hitchcock, puis Margaret Tyzack après "2001, l'Odyssée de l'Espace" (1968). Puis citons pas moins de cinq acteurs qui se retrouveront sous la direction de Kubrick dans le prochain chef d'oeuvre "Barry Lyndon" (1975), Patrick Magee remarqué au début grâce aux films "Les Criminels" (1960) et "The Servant" (1963) tous deux de Jospeh Losey et surtout à ne pas confondre avec Patrick Macnee star de la série TV culte "Chapeau Melon et Bottes de Cuir" (1963) avec qui il a tourné, Philip Stone qui sera aussi dans "Shining" (1980), Steven Berkoff vu plus tard dans "Profession : Reporter" (1975) de Michelangelo Antonioni, "Octopussy" (1983) de John Glen et plus récemment dans la série TV "Vikings" (2018-2020), Anthony Sharp vu aussi chez 007 dans "Jamais plus Jamais" (1983) de Irvin Kershner dans lequel il retrouvera aussi son partenaire Pat Roach remarqué ensuite dans "Le Choc des Titans" (1981) de Desmond Davis ou "Willow" (1988) de Ron Howard. Citons encore John Clive vu dans "L'Or se Barre" (1969) de Peter Collinson et retrouvera dans "La Malédiction de la Panthère Rose" (1978) de Blake Edwards son partenaire Adrienne Corri vue auparavant dans "Le Fleuve" (1951) de Jean Renoir, "Quo Vadis" (1951) de Mervyn LeRoy ou "Le Docteur Jivago" (1965) de David Lean. Puis Clive Francis vu ces dernières années dans "Mr. Turner" (2014) de Mike Leigh ou "The Lost City of Z" (2016) de James Gray, Carl Duering vu plus tard dans "Ces Garçons qui venaient du Brésil" (1978) de Franklin J. Schaffner et "Possession" (1981) de Andrzej Zulawski, Warren Clarke vu dans "Firefox, l'Arme Absolue" (1982) de et avec Clint Eastwood et "Top secret !" (1984) de ZAZ, Mirian Karlin dont l'un des derniers films est "Le Fils de l'Homme" (2006) de Alfonso Cuaron et qui retrouvera dans "Mahler" (1974) de Ken Russell son partenaire George Coulouris vu dans "Citizen Kane" (1940) de et avec Orson Welles et "Papillon" (1973) de Franklin J. Schaffner, Aubrey Morris vu juste après dans "The Wicker Man" (1973) de Robin Hardy et "Lsztomania" (1975) de Ken Russell, Gillian Hills vue dans "Les Liaisons Dangereuses 1960" (1959) de Roger Vadim et "Blow-Up" (1966) de Michelangelo Antonioni, puis enfin pour finir n'oublions pas David Prowse qui va devenir un certain Dark Vador dans la saga "Star Wars" (1977-1983)... 

Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick

Avec ce film Kubrick veut pointer du doigt une société à la dérive où le tout sécuritaire ne serait pas forcément la réponse. Une société où les jeunes seraient devenus incontrôlables et seraient même devenus l'ennemis. Le symbole de cette jeunesse en perdition est donc Alex, leader sociopathe dont la peur qu'il dégage lui permet tout dans l'ultraviolence. Kubrick explique lui-même son film et son but : "Une satire sociale traitant de la question de savoir si la psychologie comportementale et le conditionnement psychologique sont de nouvelles armes dangereuses pouvant être utilisées par un gouvernement totalitaire qui chercherait à imposer un vaste contrôle sur ses citoyens et en faire à peine plus que des robots." Une satire qui ne vise donc pas la jeunesse ou la violence, mais la caste dirigeante et corrompue qui pourrait aisément se laisser séduire par des programmes sécuritaires despotiques. Le cinéaste raconte une histoire d'anticipation qui fait froid dans le dos mais y ajoute assez d'outrance sur le fond comme dans la forme pour styliser le propos et accentuer ainsi la portée philosophique du fond. Comme à son habitude le réalisateur impose un choix musical de grand classique, ici Beethoven est omniprésent et accompagne dans son envolée lyrique les délires psychopathe de Alex. Notons que la musique est orchestrée par Wendy Carlos (Walter lors du tournage) qui collaborera à nouveau avec le cinéaste pour "Shining" (1980). On peut dire que le film est scindé en trois parties, la première qui suit Alex le voyou ultra-violent sorte de mâle Alpha du vice, la seconde partie est celle de son incarcération et surtout de son traitement Ludovico qui va le rendre aussi passif qu'un chaton, la troisième est celle où il devient plus ou moins une victime, en réinsertion façon "tendre l'autre joue" avant une fin cynique et pessimiste très kubrickienne qui se différencie alors du roman qui offrait une fin plus "paisible".

Orange Mécanique (1971) de Stanley Kubrick

Chaque partie est menée à son paroxysme dans ce qu'il y a de plus fous, de plus tabous par le réalisateur-scénariste. Ainsi le gang de Alex, les Droogs, agressent gratuitement avec violence, Alex impose des orgies avec ou sans consentement, tout est montré comme si Alex était le tyran des rues de Londres. Ensuite le principe est le même après son arrestation, le traitement Ludovico est inhumain, une torture physique (l'acteur Malcolm McDowell sera gravement blessé aux yeux !) et surtout psychologique qui brise littéralement la personnalité de Alex ; on pense à la lobotomie des asiles jadis. En conclusion Alex est comme un légume pour être méchant, comme un robot si on est gentil mais le subconscient est peut-être plus puissant qu'on ne peut l'imaginer, le naturel peut-il revenir au galop ?! Plusieurs séquences marquent à jamais, du costume en blanc à chapeau melon du gang aux yeux écarquillés de Alex en passant par le viol dans la villa où les étonnants mannequins le tout souvent enveloppé d'une musique savamment envoûtante. Des scènes toujours magnifiquement cadrés, poussant encore et toujours cette fascinante obsession de la symétrie, accentuant aussi les symboles (la coquille du costume, le chiffre de Alex entre ses deux ex-amis numérotés respectivement 665 et 667, l'article de journal avec le nom "Burgess", le clin d'oeil à "2001..." chez le disquaire...) ; pour l'anecdote, Alex chante la fameuse chanson "Singin'in the Rain" simplement parce qu'il s'agissait de la seule chanson que Malcolm McDowell connaissait par coeur ! Kubrick signe une satire aussi malaisante, cynique et viscéral et pourtant si pertinente et visionnaire que l'effroi vient justement du fait que le réalisateur montre nos peurs sociétales de façon frontale et stylisée. Un film énorme et chef d'oeuvre qui en a choqué plus d'un mais de façon juste et maîtrisée qui a d'ailleurs éviter toute censure "au vu de son contenu réel qui justifiait selon eux la violence gratuite du début du film." Comme souvent pour les films de Kubrick, le film va devenir aussi culte que mythique, souvent cité dans la plupart des classements des meilleurs films. A voir, à revoir et à conseiller.

Note :      

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19/20

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