[Venise 2022] « The Eternal Daughter » de Joanna Hogg

the eternal daughter affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

D’une réalisatrice sexagénaire (Tilda Swinton) et sa mère (Tilda Swinton aussi) qui viennent passer quelques jours au Pays de Galles, dans un vieux manoir isolé reconverti en hôtel. On comprend assez vite que cet hôtel était jadis une résidence privée qu’a habitée la vieille dame. Le but du séjour est de lui permettre de se replonger avec délice dans ses souvenirs d’enfance, pendant que la cinéaste est au calme pour écrire son nouveau scénario. Mais assez vite, le séjour prend un tour particulier. Des évènements étranges viennent troubler la quiétude des occupants. Comme tout bon manoir britannique qui se respecte, les murs sont chargés d’histoire(s) et les fantômes du passé s’y promènent allègrement.


Pourquoi le film ne nous hante pas plus que cela ?

L’arrivée des deux personnages jusqu’au vieux manoir gallois a tout de l’introduction-type des films d’épouvante gothique de la Hammer. Ambiance nocturne, où sous la pleine lune, les arbres forment des ombres inquiétantes, brouillard enveloppant flottant autour des personnages comme une présence surnaturelle, petite musique angoissante qui nous vrillera les nerfs pendant toute la durée du film, tous les codes du film d’épouvante sont là. L’accueil de la mère et la fille, à la réception de l’hôtel est également glacial. La réceptionniste, ni bossue, ni boiteuse, mais plutôt jolie, se montre pour le moins désagréable et renâcle à leur accorder la chambre spécifique qu’elles ont pourtant réservée plusieurs mois auparavant, et sans raison valable puisque l’hôtel est manifestement désert. Il règne une atmosphère étrange, que renforcent les bruits que l’on peut entendre dans les vieilles demeures : hurlement du vent, grincement des boiseries, battement de fenêtres mal fermées, quelque part dans la demeure… Détourner les codes du film d’épouvante pour illustrer une chronique intimiste très personnelle, autour du thème du souvenir, des regrets, et des fantômes du passé qui hantent nos vies, était une très bonne idée sur le papier, d’autant que Joanna Hogg l’exploite jusqu’au bout, en ne s’appuyant que sur la configuration des lieux, les choix de cadrage, et toujours la même petite musique inquiétante pour créer cette atmosphère étrange, fantasmagorique.

D’un point de vue purement technique, The Eternal Daughter ne manque pas de cachet. C’est du beau travail de mise en scène, fin et élégant.
Le hic, c’est que cette virtuosité semble assez vaine. Il ne se passe pas grand chose à l’écran. Le film semble répéter en boucle le même schéma. Mère et fille échangent quelques mots, dînent ensemble, puis la fille part en vadrouille dans les couloirs de l’hôtel pour tenter d’identifier la source du bruit qui perturbe son sommeil.
Pour un court ou moyen-métrage, cela serait très bien. Mais pour tenir un film de près de deux heures, c’est assez mince, d’autant que le rythme, très lent, ne facilite pas les choses. Surtout, il est assez aisé de deviner exactement vers quoi la cinéaste veut nous emmener. Et même si la clé du mystère est joliment filmée, à l’aide d’une séquence finement exécutée, le côté prévisible du récit gâche un peu le plaisir.

Reste la performance de Tilda Swinton, qui s’amuse beaucoup à incarner ces deux personnages, à la fois très semblables, très proches, et dissemblables, car appartenant à deux générations différentes. Les deux femmes n’ont pas exactement le même caractère. La mère est assez peu bavarde. Elle reste constamment digne, polie, souriante, n’exprimant pas ouvertement ses émotions. La fille est un peu plus volubile et plus démonstrative. L’exercice est amusant, mais plus compliqué qu’il n’en a l’air, surtout pour les dialogues entre les personnages, toujours filmés en champ/contrechamp, Swinton assurant alternativement la réplique de la mère et de la fille. Ces dialogues sont justement des éléments clés de l’intrigue, car le but du voyage est de rapprocher les deux femmes, de leur offrir l’occasion de se comprendre, de se dire ce qu’elles ne se sont jamais dit.

The Eternal Daughter laisse au final une impression mitigée. C’est assurément une oeuvre réussie, qui assume totalement ses audacieux choix de mise en scène et génère une atmosphère singulière. Mais c’est aussi une oeuvre frustrante, qui finit par susciter l’ennui à force de suivre Tilda Swinton d »éambuler dans les couloirs ou les escaliers du manoir. Avec peut-être un peu plus d’ambitions et l’ajout de quelques éléments scénaristiques, cela aurait pu donner un très grand film, capable de hanter nos mémoires de cinéphiles. Là, il ne s’agit “que” d’un solide film de festival. Mais c’est déjà cela…


Pronostics au palmarès ?

Tilda Swinton, avec ce double-rôle, se replace dans la course au prix d’interprétation féminine.
On ne voit pas le film de Joanna Hogg gagner le Lion d’Or, mais un Grand prix ou un prix spécial du jury semble accessible, à condition que le jury ait supporté le tempo très lent du film.


Contrepoints critiques

”Joanna Hogg gives fans of « The Souvenir » a bonus gift with this slender but haunted tale of a woman making a movie about her mother.”
(David Ehrlich – IndieWire)

”The Eternal Daughter est un objet formellement brillant, stimulant intellectuellement, mais terriblement théorique.”
(Michael Ghennam – Les Fiches du Cinéma)


Crédits photos : Tous droits réservés – Images fournies par La Biennale Cinema 2022


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