[CRITIQUE] : La Femme de Tchaïkovski

Par Fuckcinephiles

Copyright Bac Films

Réalisateur : Kirill Serebrennikov
Avec : Odin Lund Biron, Alyona Mikhailova, Ekaterina Ermishina,...
Distributeur : Bac Films
Budget : -
Genre : Drame, Biopic.
Nationalité : Russe, Français, Suisse.
Durée : 2h23min
Synopsis :
Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2022.
Russie, 19ème siècle. Antonina Miliukova, jeune femme aisée et brillante, épouse le compositeur Piotr Tchaïkovski. Mais l’amour qu’elle lui porte tourne à l’obsession et la jeune femme est violemment rejetée. Consumée par ses sentiments, Antonina accepte de tout endurer pour rester auprès de lui.

Critique :

Tragédie de l'intime et du mensonge, portrait de femme austère et grandiose à la fois dans ses contradictions viscérales, #LaFemmedeTchaïkovski, moins radical que #LaFièvredePetrov, est une expérience de cinéma intense et magistrale dominée par l'éblouissante Alyona Mikhailova. pic.twitter.com/olRnLOFIWq

— Fucking Cinephiles (@FuckCinephiles) September 8, 2022

Le statut de cinéastes forts et réguliers des festivals que Kirill Serebrennikov s'est forgé au fil de ses réalisations n'a finalement rien d'étonnant quant on y regarde de plus près.
Au gré de dix longs-métrages à la qualité indiscutable, il reste toujours autant en constante recherche de créations narrativement extrêmes et aérienne dans la mise en scène, toujours alignée sur les valeurs artistiques et politiques de l'Occident, lui qui a été l'une des premières voix à se lever - à ses risques et périls - contre la radicalisation et le fanatisme de certaines couches de sa société russe.
À peine remis de sa claque La Fièvre de Petrov de l'an dernier (aussi passé par Cannes et l'Etrange), il nous revient déjà avec La Femme de Tchaïkovski, proposition certes moins radical mais toujours porté par une charge explosive - et à l'irrévérence iconoclaste - contre l'esprit nationaliste, où la figure de Tchaïkovski lui sert à renverser le sentiment de fierté collective et nationale en une indignité qui se matérialise dans des situations, des images et des sons créant instinctivement un malaise palpable.

Copyright Bac Films


Le film démarre par la pire nouvelle qui soi : l'annonce que le célèbre compositeur est décédé, et que la femme du titre, terriblement amoureuse, qui ne trouve ni les mots pour lui dire au revoir et encore moins ceux pour exprimer la douleur qui étouffe un coeur blessé depuis des années, est désormais veuve...
Pas si éloigné du Camille Claudel 1915  de Bruno Dumont, le film creuse le versant sombre et intime d'un artiste reconnu, fuyant le discours historique officiel pour approcher une vérité que l'on ne veut pas forcément voir ni entendre - l'homosexualité de Tchaïkovski, longtemps nié par la Russie.
Esthétiquement, cette recherche s'exécute, comme pour son précédent effort, par l'utilisation récurrente du plan-séquence, de longues chorégraphies où la fausse absence de mise en scène provoque une inquiétante sensation d'irréalité et de fébrilité, brisant continuellement les notions familières de l'espace et du temps.
Antonina Miliukova (superbe Alyona Mikhailova) incarne cette femme qui n'a strictement rien pour s'accrocher à la réalité, une femme incapable de consommer ou de réaffirmer son mariage, lentement mais sûrement enfoncée dans les limbes d'une solitude qui ne l'a finalement jamais quitté, victime d'une union indésirée par un homme qui ne voulait pas de femme dans sa vie, au sein d'une nation où les femmes n'existent que dans une dévotion absolue pour l'homme.
Véritable chemin de croix cinématographique, le film ne fait que lui faire subir les effets dévastateurs d'une existence logée au coeur d'un monde qui s'effondre et dans lequel plus rien n'a strictement de sens, un monde dont elle a accepté d'endurer la crasse et le rejet violent, pour laisser vivre dans la déraison son obsession.

Copyright Bac Films


Le revers de la médaille d'un amour fou qui gangrène et consumme tellement l'âme que plus rien n'existe, que plus rien n'a de valeur lorsqu'il n'est pas partagé, ni même accepté par lâcheté et mépris.
En arrière-plan, Serebrennikov laisse entendre par le bourdement incessant d'une mouche (littéralement) que, de toute manière, tout est pourri sur cette grande scène des faux-semblants, le produit expressionniste de la psyché dérangée d'une élite grotesque où tout sonne faux.
Une machine déshumanisée et déshumanisante où l'indignité réside dans la perversité du jeu des convenances et du poids écrasant des secrets (une homophobie qui, même deux siècles plus tard, reste bien réelle), qui fustigent ceux qui ont eu l'audace de rêver d'une vie décente - comme Antonina.
Tragédie de l'intime et du mensonge, portrait de femme austère et grandiose à la fois dans ses contradictions viscérales, La Femme de Tchaïkovski est une expérience de cinéma intense et magistrale, un nouvel uppercut asséné par un Kirill Serebrennikov qui les dégaine à la pelle, et qui n'aurait jamais dû repartir bredouille de la dernière Croisette...
Jonathan Chevrier