[Venise 2022] « Love life » de Koji Fukada

Love life affpro[Compétition Officielle]

De quoi ça parle ?

Des affres de la vie conjugale. Et des aléas du destin.
Taeko (Fumino Kimura) et Jiro (Kento Nagayama) se sont mariés il y a quelques mois à peine. Ils semblent très heureux ensemble. Taeko a un enfant issu d’un premier mariage, Keita (Tetta Shimada). Le gamin s’est parfaitement adapté à la situation et s’entend  à merveille avec son beau-père.
Tout irait pour le mieux si la situation n’était pas aussi tendue avec Makoto (Tomorowo Taguchi ) le père de Jiro,  opposé à cette union. Malgré leur mariage et les efforts de la jeune femme pour lui être agréable, il continue de les considérer Keita et elle, comme des « pièces rapportées » et leur manifeste ostensiblement son hostilité. Le fait que le couple habite à proximité immédiate des parents de Jiro n’arrange rien à l’affaire.

Un accident va encore secouer le foyer et générer des turbulences. L’harmonie du couple va s’en trouver menacée, d’autant que c’est le moment que choisissent leurs anciens partenaires pour revenir dans leur vie. Park (Atom Sumada), l’ex-mari de Taeko, qui l’avait subitement abandonnée sans en expliquer les raisons, fait un come-back inattendu. Jiro de son côté est troublé par le retour de Yamazaki (Hirona Yamazaki), son ancienne fiancée, qu’il avait quittée pour se mettre en couple avec Taeko.


Pourquoi on dit “oui” au film ?

Le scénario concocté par Koji Fukada est un petit bijou de construction narrative, qui semble constamment suivre le principe du jeu Othello, dont Keita est un champion. Les joueurs posent sur un damier des pions ayant deux faces, noire et blanche, avec pour ambition de capturer les pions adverses en les retournant. Ici, ce sont la comédie et le drame qui s’opposent. Le début du film est plutôt léger, lumineux, puis passe au drame en un éclair. Et c’est le début d’une alternance entre moments graves et moments plus apaisés, scènes nocturnes ou diurnes, qui donnent toujours d’être sur un terrain mouvant. Le récit connaît de multiples revirements, des changements de direction surprenants, ce qui stimule l’intérêt du spectateur et l’incite à découvrir où tout ceci va le mener. Pour le cinéaste, c’est surtout l’occasion de développer ses thématiques de prédilection : la famille, le couple, l’irruption d’un corps étranger dans un écosystème, menaçant de le faire imploser. Des sujets qui étaient déjà au coeur de Harmonium, le film qui a fait découvrir Koji Fukada aux cinéphiles.

Les personnages eux-mêmes ont deux facettes, une facette lumineuse, positive, et une facette plus sombre, qui sont partie intégrante de leur être. Ils les dévoilent tout au long du film et parfois, l’alternance s’effectue très rapidement. Par exemple, lors de la scène du dîner de famille où Makoto crache tout son mépris au visage de Taeko. Elle est alors consolée par sa belle-mère, qui se montre plus ouverte et tolérante. Mais quelques minutes plus tard, c’est elle qui se montrera odieuse avec Taeko, et le beau-père interviendra pour calmer le jeu. Et tous les autres protagonises sont comme cela, complexes, changeants, au gré des situations. Park, de prime abord, a tout du sale type. On sait déjà qu’il a abandonné son épouse et son enfant sur un coup de tête, et on le découvre en sans-domicile colérique et violent. Mais peu à peu, il se montre plus sensible et fragile qu’il n’y paraît, et attachant par certains côtés.  A contrario, la parfaite Taeko, toujours soucieuse des autres, généreuse et prévenante, montre des aspects de sa personnalité moins positifs. Elle se montre un peu plus fermée, plus égocentrique et bien moins sage que l’image qu’elle renvoyait. Jiro, lui, essaie de s’adapter à la situation. S’il encourage tout d’abord sa femme à s’occuper du cas de Park, il perd ensuite patience quand l’homme devient un peu trop encombrant, menaçant pour son couple.
Love life montre que l’être humain est une créature complexe, capable de façonner son environnement – la décoration d’un appartement, l’organisation d’évènements de groupe… – mais ne pouvant absolument pas maîtriser les aléas du destin et les vicissitudes de la vie.

Love life illustre tout le paradoxe de l’être humain, animal doté de la conscience de soi, pouvant développer une pensée individuelle privée, mais aussi un animal social, ayant besoin de communiquer avec l’autre pour se sentir exister. Ceci implique, notamment pour la relation de couple, des concessions, des compromis, que le scénario de Koji Fukada aborde avec beaucoup de finesse. D’abord, il faut accepter l’univers de l’autre, son passé, ses histoires précédentes et son jardin secret. Même dans une relation fusionnelle, il y a toujours ce vécu qui n’a pas été partagé et qui n’est donc pas appréhendé de la même façon par les deux membres du couple. Il y a aussi la difficulté de trouver sa place dans un nouveau groupe social, formé par la fusion de deux familles, deux groupes d’amis. Si l’intégration est compliquée, l’un des membres du couple peut vite se sentir isolé, perdu. Dans la première partie, c’est Taeko qui souffre de cela. Elle ne parvient pas à se faire accepter par sa belle-famille et se sent tenue à l’écart dans sa propre maison. Puis c’est Jiro qui a l’impression d’être hors jeu, quand Taeko retrouve son ex-mari. Cela tient en partie au fait que Park est sourd-muet et ne communique avec Taeko que par la langue des signes, que Jiro ne maîtrise pas, mais pas seulement. Jiro réalise qu’il a passé moins de temps avec Taeko et qu’il n’a pas – ou pas encore – noué la même complicité que celle qu’elle entretient avec Park. Et il réalise que, même avec l’usage de la parole, il communique finalement assez peu avec Taeko, tandis qu’il se montre un peu plus disert avec Yamazaki lors de leurs retrouvailles.
La mise en scène accompagne à merveille cette difficulté à trouver sa place dans l’environnement. Fukada s’amuse beaucoup avec le cadre, l’espace, qu’il fait fluctuer au gré des séquences, toujours avec la même logique du joueur d’Othello. Les pièces de l’appartement du couple, notamment, semblent à géométrie variable. Quand les beaux-parents sont présents, le salon semble étriqué, étouffant. Mais quand Taeko et Jiro se retrouvent tous seuls dans la même pièce, ils semblent perdus dans un espace trop grand. La salle de bain est successivement un lieu glacial ou chaleureux.
Mais ce sont les extérieurs qui, ici, permettent aux personnages d’avancer. Une promenade avec Yamazaki fait réfléchir Jiro sur son attitude au sein du couple. Une danse sous la pluie permet à Taeko de mieux cerner ses attentes et ses priorités.

Enfin, le film de Koji Fukada traite aussi de la difficulté de maintenir l’unité du couple en cas d’incident de la vie, quand chacun doit faire face à une situation difficile, avec ses propres armes. Dans ces cas là, l’individualité prend le dessus et relègue la relation de couple au second plan, la mettant en grand danger. Car si la construction d’une relation durable nécessite du temps, des efforts, des sacrifices, de la patience et du lâcher-prise, tout peut facilement s’effondrer à la première contrariété, en une poignée de secondes. Ce constat un brin amer rappelle aussi un peu, par certains côtés, The Future de Miranda July, qui décrivait aussi la lente désagrégation d’un couple qui semblait pourtant fusionnel et indestructible. Le cinéaste ne dira pas si le couple de Taeko et Jiro saura se relever des des séismes successifs qui l’ont ébranlé. Mais l’ultime séquence, qui se boucle sur les notes de la chanson donnant son titre au film, laisse la possibilité d’un espoir. A chaque spectateur de finir la partie d’Othello. Blancs ou noirs, choisissez votre couleur!


Pronostics pour le palmarès ?

Le film brille tant par la finesse de son scénario que par la précision de sa mise en scène ou le jeu de ses acteurs. Il a l’étoffe d’un Lion d’Or ou d’un Grand Prix.
On lui prédit le prix du meilleur scénario, car pour l’instant, de notre avis, il s’agit du film le mieux construit du festival.


Contrepoints critiques

“This picture lacks the flashes of humour which bring levity to the similarly sentimental domestic portraits of Hirokazu Kore-eda”
(Wendy Ide – Screen daily)

”It had been years since I left the cinema with my heart so emotionally full: with a disconcerting grace and a touch of softness, Fukada, as in the best Kore’eda’s movies, breaks down and reassembles the concepts of family and affections.”
(@NonnoAlbert sur Twitter)


Crédits photos : copyright 2022 Love Life Film Partners & Comme des cinemas – Images fournies par La Biennale Cinema 2022


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