[TOUCHE PAS NON PLUS À MES 90ϟs] : #136. Batman : Mask of The Phantasm

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© 1992 Warner Bros. Animation

Nous sommes tous un peu nostalgique de ce que l'on considère, parfois à raison, comme l'une des plus plaisantes époques de l'industrie cinématographique : le cinéma béni des 90's, avec ses petits bijoux, ses séries B burnées et ses savoureux (si...) nanars.
Une époque de tous les possibles où les héros étaient des humains qui ne se balladaient pas tous en collants, qui ne réalisaient pas leurs prouesses à coups d'effets spéciaux et de fonds verts, une époque où les petits studios venaient jouer dans la même cour que les grosses majors légendaires, où les enfants et l'imaginaire avaient leurs mots à dire,...
Bref, les 90's c'était bien, tout comme les 90's, voilà pourquoi on se fait le petit plaisir de créer une section où l'on ne parle QUE de ça et ce, sans la moindre modération.
Alors attachez bien vos ceintures, prenez votre ticket magique, votre spray anti-Dinos et la pillule rouge de Morpheus : on se replonge illico dans les années 90 !

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#136. Batman contre le Fantôme Masqué de Bruce Timm et Eric Radomski (1993)

Suite au succès de la série animée Batman en 1992, la Warner Animation réclame aux créateurs du programme Bruce Timm et Eric Radomski de porter en long-métrage et sur grand écran leur relecture dessinée du Chevalier Noir. Ils livreront au public Batman contre le Fantôme Masqué (Mask of the Phantasm en VO), certainement le meilleur film d’animation de l’Homme Chauve-Souris, si ce n’est le meilleur film du justicier tout court. 

[Il est préférable d’avoir vu Batman contre le Fantôme Masqué et Citizen Kane pour lire cet article. Des points clés de l’intrigue sont révélés.]


Plusieurs membres de la pègre de Gotham City se font assassiner par un tueur à l’allure de Batman. Au même moment, Andrea Beaumont, l’ex-fiancée de Bruce Wayne, revient à Gotham et trouble un Bruce partagé entre cette réapparition qui ravive ses sentiments et l’enquête pour démasquer le Fantôme Masqué.

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© 1992 Warner Bros. Animation


Les spectatrices et spectateurs qui espèrent un simple actionner cartoonesque mettant en scène des bagarres incessantes et des courses-poursuites fiévreuses seront surpris.es. Le film est avant tout un drame humain aux enjeux particulièrement adultes, un portrait de la vie dans ce qu’elle a de plus cruel, où tous les moments magnifiques sont entachés par l'inévitable destin. Ce qui domine avant tout cette histoire est la romance qui préoccupe Bruce Wayne: sa relation manquée avec Andrea Beaumont, elle qui surgit au moment clé où tout allait basculer, lorsqu'il allait devenir un justicier. Elle seule pouvait faire en sorte que Bruce Wayne soit heureux pour la première fois depuis la mort de ses parents. En toute logique, c’est une œuvre hantée par les sacrifices, qu'ils soient concrets ou psychologiques, où aucun des protagonistes n'en sort indemne. Le film est d’ailleurs d’une violence inouïe dans certaines séquences, alors que les premiers concernés par ce genre de films sont les enfants. Bagarres brutales, sang, tortures physiques et meurtres sont de la partie, de manière explicite (le premier meurtre du Joker est particulièrement glaçant). C’est un film d’animation très corporel où les os se brisent, les dents se cassent et les membres saignent, ce qui est logique vu que l'œuvre travaille la fragilité de ses personnages à l'extrême. A commencer par Bruce Wayne qui n’a jamais été aussi sentimental et vulnérable. Ce dernier, qui était presque un outil dans les films de Burton, voit ici sa psychologie nettement plus creusée. Ce n'est pas seulement un personnage habité par ses démons qui décide d'aller faire justice en lynchant des criminels mais plutôt une personne simple, divisée entre un bonheur pour une fois accessible et une vendetta qui est le fruit d'une promesse issue de l'enfance endeuillée. L'affrontement principal de cette histoire est beaucoup plus psychologique qu'il n'y parait.

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© 1992 Warner Bros. Animation


Le Fantôme Masqué (dont le nom n'est jamais prononcé dans le film) agit de manière opposée voire radicalise la croisade de Batman en tuant ceux qu'il pourchasse. Sa rencontre avec ce faucheur moderne va bouleverser sa façon de voir le monde. Nous sommes alors loin du Batman d’Adam West. Batman contre le Fantôme Masqué brosse la vie de personnages dont le bonheur est soustrait continuellement. Des personnages toujours rattachés à une notion d’héritage et par conséquent de deuil. Même Alfred assiste comme à la mort de Bruce Wayne lorsque ce dernier enfile pour la première fois le masque de Batman, dans une scène qui se veut davantage horrifique que épique ou jouissive. Bruce Wayne ne désire aucunement être Batman car en acceptant ce choix, il renoncerait à une vie qu'il ne pensait pas espérer, et c’est là une des idées les plus brillantes du film.  

Dans la parfaite continuité de la série d'animation, le long-métrage développe son intrigue au cœur d'une Gotham City dont l'architecture est inspiré par les motifs Art Deco des années 1940, et un ton mystérieux d'intrigue policière rappelant les films Noir hollywoodiens de ces mêmes années. Le film traite des origines du Chevalier Noir (sans en montrer l'assassinat des parents de Bruce Wayne, bon point pour lui) par le biais de flashbacks venant basculer le rythme de l'enquête de Batman. Budget de long-métrage pour une exploitation en salles oblige, l'animation est encore plus soignée que dans la série, pour un rendu plus corporel, précis et fluide. L’ambiance obscure et brumeuse de l'ensemble est contrastée par ces moments rétrospectifs colorés, préfigurant la disparition d’un monde lumineux idéalisé pour un univers urbain transformé, presque horrifique, où les ténèbres sont omniprésentes. L’espoir n’existe plus, il n’y en a que des souvenirs. Cette direction visuelle et sonore expressionniste domine aussi l’inspiration première du film Citizen Kane d'Orson Welles, d’après ce que les créateurs témoignent dans l’ouvrage de Les Daniels, Batman : The Complete History (1).

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© 1992 Warner Bros. Animation


Au-delà de ce décalque artistique, le film se prête aisément à des comparaisons narratives tant elles paraissent évidentes au fur et à mesure des visionnages du dessin animé. Les deux long-métrages introduisent un mystère : “Qu’est-ce que Rosebud ?” dans Citizen Kane, “qui est le Fantôme Masqué?” dans Batman : Mask of the Phantasm. Pour éclaircir ces interrogations, les deux films interrompent leur enquête par des flash-backs. Dans le film de Welles il s’agit d’éplucher le passé de Charles Foster Kane pour percer à jour ce qu’est Rosebud, alors que dans ce film Batman il s’agit de voir comment Bruce Wayne a initié sa quête de justice. Au final, pour les spectatrices et spectateurs ayant assimilé la révélation finale du Fantôme Masqué, nous remarquons que les flash-backs ne s’attardent pas simplement sur les origines du justicier, mais sur le parallèle entre le héros et sa némésis, et de comprendre implicitement comment un “méchant” peut devenir ce qu’il est. Par ailleurs le film réussit habilement à mettre en parallèle le destin du Fantôme Masqué et le Chevalier Noir, n’ayant finalement qu’une différence - majeure - dans la concrétisation de leur mission : le choix de tuer ou non. La frontière entre le bien et le mal est fine et fragile, et le long-métrage vient constamment apporter de petits indices au fur et à mesure de son développement scénaristique.


Si on écarte le processus narratif des flash-backs, la révélation des deux films est finalement assez semblable, surtout dans la manière dont Eric Radomski et Bruce Timm mettent en scène un moment-clé de leur climax. Dans Citizen Kane, nous apprenons dans une des dernières images que Rosebud est le traîneau de Kane, le symbole ultime de son enfance et de son innocence, manquée et regrettée à tout jamais. Ce qu’il y a de plus pur et naïf s’enflamme ironiquement alors que des bibelots de Kane partent au bûcher. L’objet se consume exactement comme le mystère part en fumée avec lui. A la fin de Batman contre le Fantôme Masqué, nous apprenons que Andrea Beaumont était le Phantasm. Alors qu’elle tient dans ses mains le Joker, celui qu’elle tient pour responsable de la mort de son père, elle disparaît également au milieu des flammes dans une fumée artificielle, s’effaçant dans l’air exactement comme le traîneau de Charles Foster Kane. Andrea, le symbole d’une vie heureuse et simple pour Bruce Wayne, disparaît devant un Batman qui assiste à la mort d’un passé qui était synonyme de paix intérieure. Les fins des deux films sont semblables en tout point. Bruce Wayne et Charles Foster Kane sont morts, ainsi que leurs doux rêves.

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© 1992 Warner Bros. Animation


Batman contre le Fantôme Masqué est la somme des talents les plus inspirés de l’animation Warner des années 1990, délivrant une œuvre totale sur la mythologie du Chevalier Noir qui, en à peine 1h15, synthétise la noirceur et l’humanité que traversent ces êtres de papier. Seule déception observable : l'absence quasi-totale du Fantôme Masqué dans les adaptations postérieures du Chevalier Noir. Il est pourtant un des méchants originaux les plus passionnants de l'univers Batman, mémorable par sa caractérisation touchante et son design digne des plus grands boogeymen du cinéma d'horreur. Le film représente l’équilibre parfait d’un spectacle percutant et graphiquement somptueux, étoffant ses personnages au moindre geste, au moindre mot, par le biais d'une écriture simple mais sophistiquée. Rares sont les films d’animation à projeter leurs personnages dans un monde aussi désespéré tout en évoquant des émotions aussi délicates et crédibles, sans jamais tomber dans le pathos facile. Peu de films Batman peuvent prétendre être à la fois une romance, un film d’épouvante et un thriller imprévisible, en adaptant aussi bien chaque genre qu’il explore. Batman contre le Fantôme Masqué peut être rangé parmi ces films où les super-héros sont noyés par leurs émotions, ces portraits de héros "malgré eux" qui germent dans l'échec et le deuil (Incassable, Spider-Man 2, Logan). Ces œuvres où la mise en scène sait avec une facilité et une précision hallucinantes comment magnifier la grandiloquence et l'intimisme de leurs combats. Un chef d'œuvre.

Florian

(1) Les Daniels (2000). Batman: The Complete History, Chronicle Books, p. 184.

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