[CRITIQUE] : Clair-Obscur

Par Fuckcinephiles

Réalisatrice : Rebecca Hall
Avec : Tessa Thompson, Ruth Negga, Andre Holland, Alexander Skarsgård,...
Distributeur : Netflix France
Budget : -
Genre : Drame.
Nationalité : Américain.
Durée : 1h38min
Synopsis :
À New York, dans les années 20, une femme noire voit sa vie bouleversée lorsqu'elle retrouve une ancienne amie d'enfance qui se fait désormais passer pour blanche.


Critique :

Avec #ClairObscur, Hall capture l'isolement et le désespoir silencieux de 2 femmes dans l'Amérique répressive des 20s, dans une bulle faussement douce ou les frontières qui séparent l'amitié du désir, l'amour de la haine et le blanc du noir sont plus perméables qu'on le pense. pic.twitter.com/lyPgQbVJq9

— Fucking Cinephiles (@FuckCinephiles) November 10, 2021

Il y a des premiers passages derrière la caméra d'un long-métrage qui marquent plus que d'autres, autant par leur maîtrise que par la beauté des histoires qu'ils mettent en scène.
Clairement de ce bois, Clair-Obscur de la comédienne désormais cinéaste Rebecca Hall est clairement de ceux-là, pur songe éveillé gravé dans le marbre d'un noir et blanc aussi absolument somptueux que furieusement évocateur - qui sert le récit, tout comme son cadrage 4/3.
Catapulté dans le Manhattan des années 20, au plus fort de la Renaissance de Harlem, le film, adaptation du roman éponyme de Nella Larsen, est vissé sur l'histoire faussement douce de deux femmes, Irene et Claire, amis d'enfance qui ravivent leur amitié après des années de séparation, et deviennent peu à peu des confidentes l'une pour l'autre.
La facilité de leur relation est pourtant illusoire, car si elles sont des femmes afro-américaines à la peau si claire qu’elles peuvent passer pour blanches dans une Amérique d’entre-deux-guerres profondément ségrégationniste, la première ne change de couleur de peau uniquement pour des raisons pratiques, là ou la seconde, en a fait son quotidien autant pour intégrer la haute bourgeoisie blanche - elle est marié à un homme qui déteste les noirs - que pour ressentir une certaine appartenance auprès de la classe aisée de sa communauté.

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C'est sur cette authentique mais risquée intimité, construite sur leur connaissance partagée de la véritable identité de Clare, que tous les enjeux du film réside, traitant avec délicatesse des turbulences liées au rang social et à la notion d'identité raciale dans une société engoncée dans un racisme systémique, sans que Hall ne se rabaisse une seule seconde pourtant, à montrer la violence sourde et physique des blancs.
Au lieu de cela, elle tire merveilleusement la tension de son récit dans le tourment psychologique de deux personnes qui ont adopté des approches totalement différentes de leur identité, chacune réprimant des éléments d'elle-même pour survivre.
C'est de cette angoisse réprimée, cette catharsis émotionnelle bouillante à la tension anxiogène que Clair-Obscur tire toute sa force, captée au travers de regards aussi significatifs que profondément melancoliques, le tout enrobé dans une étude sociologique, psychologique et émotionnelle incroyable.
Même si le projet est infiniment personnelle pour Rebecca Hall (elle a commencé à adapter le roman de Larsen au moment où elle a appris que son propre grand-père afro-américain, s'était lui aussi fait passer pour un homme blanc), son effort ne ressemble jamais au travail d'une wannabe réalisatrice intimidée par une prémisse intime lourde, tant elle saisit parfaitement son sujet comme si elle en était elle-même l'actrice principale, privilégiant la puissance des atermoiements intérieurs de ses personnages plus que l'histoire en elle-même.

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Un vrai film d'actrices par une actrice, tant elle tire le meilleur des performances de habitées et délicates de Tessa Thompson et Ruth Negga (liée par par une tendre alchimie), deux femmes aussi séduites que rebutées par la façon dont l'autre vit; deux femmes curieuses et fascinées l'une de l'autre, avec une potentielle vraie attirance sensuelle et sentimentale.
Irene croit qu'elle a pris le chemin de la morale et du bon sens, en épousant un médecin noir et en s'installant à Harlem, mais elle est également attirée par l'audace de Clare.
Clare elle, considère que réécrire son histoire vaut le coût d'une vie malhonnête, son époux John étant riche et respecté, mais sa détermination à repousser les limites de son identité vascille lorsque qu'elle est frappée par le désespoir de ne pas pouvoir pleinement s'immerger dans la culture qu'elle a abandonnée.
Chaque femme croit que l'autre a une sorte de liberté et de sécurité qu'elle ne peut elle-même obtenir (d'autant que les contraintes qu'elles ont vont plus loin que la simple question raciale, tant les femmes croulent déjà sous les attentes, et encore plus en tant qu'épouse), et Hall examine la dualité d'Irene et de Clare avec une méticulosité et une compassion évidente, les représentant souvent dans le même cadre ou à travers des miroirs, comme si elles pouvaient interchanger leur place à tout moment (même la partition pianotée de Devonté Hynes, souligne avec justesse la nature délicate de leurs vies entremêlées).

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Toute la tragédie d'Irene et Clare ne réside pas tant dans la question de savoir si l'acte du " passing " est moralement défendable, mais bien dans le fait que ni l'une ni l'autre ne peut vivre autrement dans une Amérique des 20s répressive ou les normes sociales les empêchent d'exprimer ce qu'elles ressentent.
Hall capture l'isolement, l'admiration et le désespoir silencieux de ces femmes dans une merveille d'oeuvre sophistiquée, une bulle faussement douce ou les frontières qui séparent l'amitié du désir, l'amour de la haine et le blanc du noir sont plus perméables qu'on le pense.
Un grand premier film, rien de moins.
Jonathan Chevrier