[CRITIQUE] : Maudit !

Par Fuckcinephiles
Réalisateur : Emmanuel Parraud
Acteur : Farouk Saidi, Aldo Dolphin, Marie Lanfroy, Jean-Denis Dieusolage, ...
Distributeur : DHR distribution / À Vif Cinémas
Budget : -
Genre : Drame
Nationalité : Français
Durée : 1h17min
Synopsis :
Alix part à la recherche de son ami disparu dans les hauteurs sauvages de La Réunion, hanté par l’histoire violente et complexe de cette île, habité par les fantômes du colonialisme et de l’esclavage.

Critique :

Montrer l’invisible, filmer la colère et la recherche d’une identité est l’enjeu principal de #Maudit d'Emmanuel Parraud. Malheureusement, il le fait d’une façon peut-être trop mystérieuse et gore pour que le plus grand nombre comprenne l’intégralité du propos. (@CookieTime_LE) pic.twitter.com/gNPGV4ugF6

— Fucking Cinephiles (@FuckCinephiles) October 30, 2021

Pour son troisième long métrage, Maudit ! (le deuxième qu’il tourne intégralement à La Réunion), Emmanuel Parraud s’attaque avec une certaine radicalité au passé colonisé de l’île. Sans tomber dans le piège du regard métropolitain blanc, le cinéaste interroge justement la condescendance qu’il lui est associé et les séquelles d’une colonisation que l’on préfère oublier. En résulte un film à la croisée du fantastique et de l’horreur où le personnage principal, Alix (Farouk Saidi), est confronté à d’étranges visions.
Les premières images donnent l’impression d’être devant un documentaire. Filmé par Alix lui-même, Maudit débute par des images “d’archives”, des plans parfois flous, caméra au poing, pour montrer l’amitié d’Alix et de Marcellin (Aldo Dolphin) et de la rencontre de ce dernier avec une chanteuse blanche. Le son de ce concert nous est cependant interdit et marque déjà le début d’une étrange immersion dans le récit. La gestuelle de Dorothée (Marie Lanfroy) est à la fois énergique et sensuelle. Elle charme les deux hommes, surtout Marcellin, qui la regarde intensément dans le public. S’installe un jeu de regard par rapport au cadre, symbolisant Alix, qui regarde son ami dont les yeux ne peuvent se détacher de la chanteuse. À la suite de ce petit intermède, Alix devient l’extension de la caméra. La mise en scène ne le lâchera pas et nous immerge dans son expérience. Le film est alors parfois inconfortable à regarder tant il montre la souffrance d’une identité bafouée par l’hypocrisie et l’omerta générale.

©Spectre Productions


Maudit se regarde comme une expérience. Dans sa propre narration tout d’abord, en suivant les pérégrinations d’Alix, qui tente de comprendre la disparition de son ami lors de leur soirée trop alcoolisée. Mais également dans sa façon de filmer cette histoire en s’attachant à nous montrer l’invisible et à étendre les barrières entre réalité et cauchemar. Des ombres apparaissent dans le bord du cadre, au travers d’un miroir ou d’une fenêtre, derrière les protagonistes mais il semble que les spectateur⋅trices soient les seul⋅es à les voir. Le suspens prend le pas sur la dispute bien réelle entre les deux hommes, un déchirement de leur amitié mais aussi de leur rêve. Alors qu’ils viennent d’ouvrir une buvette sur un chemin de randonnée très prisé, Marcellin apprend à Alix son envie de suivre Dorothée sur le continent. La musique, prompt à installer une ambiance glauque, et la caméra qui ne cesse de multiplier les angles de vue, transforment la dispute en un cauchemar brutal et sombre. Où est la part de réalité, la part de fantastique ? Les genres se mélangent et bien que nous savons que le pire est arrivé, le récit suit Alix dans ses souvenirs alcoolisés et flous, où l’espoir de retrouver son ami réside toujours.
Au travers de cette enquête, Alix cherche surtout son identité. Ses hallucinations et les silhouettes qui le suivent dévoilent alors ce qu’il cherche peut-être, avant même qu’il ne le sache. Maudit ne fait pas dans la demi-mesure et certaines séquences comportent une violence crue, parfois inconfortable à regarder. Le budget limité du film renforce le côté grotesque des scènes de tueries et exacerbe d’autant plus l’intensité du gore. Déterré ce qui a été dissimulé ne se fait pas sans conséquence, surtout quand l’histoire est aussi lourde à porter. Le film devient alors un miroir de la conscience du personnage, qui s’ouvre vers une émancipation incisive et libératrice. « Tu l’aimes toi la France ? » demande-t-on à Alix, dans ce qui compose la dernière réplique du film. Une interrogation suivie d’un silence lourd de sens.

©Spectre Productions

Emmanuel Parraud signe un film politique perturbant mais nécessaire. Le réalisateur ne se place pas en connaisseur de l’île, de ses revendications et de ses croyances et préfère questionner notre regard avec un film sensoriel, propre à mener une véritable expérience inconfortable pour le public. En choisissant le créole comme langue principale du film, il ancre Maudit dans un paysage et une culture peu vue au cinéma. Montrer l’invisible, filmer la colère et la recherche d’une identité est l’enjeu principal du film. Malheureusement, il le fait d’une façon peut-être trop mystérieuse et gore pour que le plus grand nombre comprenne l’intégralité du propos.
Laura Enjolvy