[Namur 2021] “La Mif” de Fred Baillif

la-mif-affiche-© Freshprod[Compétition]

De quoi ça parle ?

De quelques jours de la vie de Audrey, Novinha, Précieuse, Justine, Alison, Caroline et leurs camarades, des adolescentes réunies dans un foyer pour mineurs en Suisse, et de la directrice de celui-ci, Lora (Claudia Grob).
La narration, morcelée, présente chapitre par chapitre chacune des protagonistes et raconte par bribes leurs histoires personnelles et les raisons qui font qu’elles se retrouvent dans ce lieu particulier.
Inceste, violences parentales, incommunicabilité familiale, perte brutale d’un proche,… La source de leur mal-être est toujours à chercher dans leur famille d’origine. Alors, elles trouvent dans la communauté une nouvelle “mif” (« famille » en verlan), qui leur apporte une force collective, une solidarité pour affronter les épreuves.

Pourquoi ce foyer nous réchauffe le cœur ?

Ce qui frappe, dans le film de Fred Baillif, c’est d’abord la justesse des personnages et le réalisme des situations. Le récit sonne vrai.
Il faut dire que le cinéaste et son équipe connaissent leur sujet. Fred Baillif a été éducateur avant de se lancer dans le septième art. L’interprète de la directrice, Claudia Grob, personnage magnifique d’humanité et de dignité, est elle-même directrice de foyer.
Quant aux jeunes actrices, elles sont pensionnaires de foyers similaires à celui du film. Aucune ne joue son propre rôle – principe imposé par le réalisateur – mais elles s’inspirent de l’expérience de certaines de leurs camarades et d’histoires qu’on leur a racontées.
Mais bien connaître le contexte ne suffit pas à jouer juste. C’est la méthode du cinéaste, axée autour d’improvisations sans textes écrits, qui permet de garantir la spontanéité des jeunes actrices et de la directrice. Les adolescentes, avec qui il a travaillé deux ans avant de tourner le film, avaient juste une ligne directrice à respecter, un profil de personnage et un passé associé, qu’elles devaient cacher aux autres jusqu’à la fin du tournage. Pour le reste, elles discutent comme elles ont l’habitude de le faire au quotidien, sans artifices, sans avoir besoin de forcer le trait. Chaque comédienne réagit à ce que l’autre dit avec son vécu et celui de son personnage, et cela sonne constamment vrai.

Elles sont touchantes, ces filles, malgré leur comportement parfois difficile, leur langage fleuri et la violence qu’elle ont parfois peine à contenir. Ce sont des jeunes femmes en souffrance, qui ont souvent grandi trop vite et sont passé à l’âge adulte sans avoir le temps d’en connaître tous les codes et usages. Elles n’ont pas vraiment besoin d’une autorité, de règles et de cadres, ou du moins, juste le minimum, pour garantir la bonne tenue de leur microcosme. En revanche, elles recherchent un peu d’écoute compréhensive de la part des adultes qui les entourent, un peu d’affection et de respect. Elles veulent qu’on ne les traite ni comme des enfants, ni comme de la racaille, mais comme des personnes à part entière. Ceci, Lora l’a bien compris. Mais la directrice a du mal à faire comprendre cela à ses supérieurs, qui trouvent que ses méthodes manquent un peu d’autorité justement. Elle se retrouve dans le collimateur de ses responsables après que l’une des pensionnaires, âgée de seize ans, est arrêtée par la police après avoir eu un rapport avec l’un de ses camarades de quatorze ans. Cela n’a rien d’une affaire d’état. Juste deux adolescents consentants qui ont ont découvert leurs corps pubères et expérimenté les plaisirs charnels. Mais selon la loi, la différence d’âge pose problème. Dans ce cas, il faut s’assurer que le jeune mineur n’a pas été contraint par l’adolescente, qui a atteint, elle, la majorité sexuelle… L’éducatrice de garde, débutante, s’est contentée d’appliquer le règlement et de respecter la loi. D’un point de vue procédural, elle n’a pas fauté. D’un point de vue humain, cette dénonciation est plus discutable, car elle n’est pas sans conséquences sur le foyer. Les autres adolescentes ont du mal à digérer de voir une camarade arrêtée en pleine nuit, juste pour avoir suivi ses désirs, et de voir leur foyer mixte se transformer en foyer pour femmes exclusivement, suite à décision des autorités. La relation de confiance qu’elles entretiennent avec les éducatrices est remise en question et provoque d’autres incidents regrettables.

Le cinéaste montre à la fois le rôle essentiel des éducateurs pour ces jeunes en rupture avec leur cercle familial, et les limites d’un système où on demande justement aux travailleurs sociaux de rester à distance des enfants, de ne pas s’engager émotionnellement. Comme on demande aux gardiens de prison de ne pas sympathiser avec les détenus. Or, comme Lora le fait remarquer à ses supérieurs et aux autorités, ces jeunes ne sont pas des détenus. Ce sont des adolescents ordinaires qui sont libres de leurs mouvements et de leurs actes. Ils font les mêmes choses que les autres jeunes de leur âge. Et donc découvrent la sexualité à un moment ou un autre, quitte à choquer certains adultes qui ont oublié leur propre jeunesse. La seule différence, c’est qu’ils n’ont plus leurs parents pour les aider à franchir ce cap de leur vie. Les éducateurs pourraient les accompagner, leur expliquer les conventions, les limites, mais en faisant du sujet un tabou, en imposant aux travailleurs sociaux la distance professionnelle et en appliquant aveuglément des lois mal ficelées, les autorités compliquent singulièrement les choses.
On retrouve la même bêtise administrative avec le sort réservé aux pensionnaires d’origine étrangère, que l’on aide à se reconstruire, à s’intégrer à la société, à se forger des repères avant de leur refuse l’asile et les renvoyer dans des pays dont ils ont généralement tout oublié, à leur majorité. Là encore, d’un point de vue procédural, les fonctionnaires ne font qu’appliquer la loi. Mais on peut aussi trouver cela parfaitement absurde et éthiquement douteux…
La Mif est un film qui, subtilement, fait passer son message et invite au débat. Il critique le système tout en louant les mérites de ces structures qui permettent à des jeunes de se forger une nouvelle famille, soudée par les épreuves et les moments de partage.
C’est ce qui ressort avant tout de cette oeuvre tournée sur l’humain, dans toute sa complexité et sa splendeur. Nous ne sommes pas près d’oublier les histoires de ces protagonistes pleines de vie et de spontanéité, ni le regard fatigué mais fier de Lora. Le jury du festival du film francophone de Namur non plus, apparemment, puisqu’il lui a attribué le Bayard d’Or du meilleur film de l’édition 2021.

Contrepoints critiques

“La Mif s’avère une découverte passionnante, dotée d’une incroyable puissance émotionnelle.”
(Olivier Bachelard – Abus de ciné)

”The Fam sensitively deals with a tough subject and serves as a striking introduction to a roster of formidable talent.”
(“La Mif traite avec sensibilité d’un sujet difficile et sert de révélateur percutant à une liste de talents formidables
(Alex Saveliev – Film Threat)

Crédits photos : Affiche copyright Freshprod – Slider copyright Stéphane Gros / Lumière Noire – Visuels fournis par le FIFF de Namur


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