[Venise 2021] “Les Choses humaines” d’Yvan Attal

Les choses humaines[Hors Compétition]

De quoi ça parle ?

D’une soirée étudiante qui dérape, d’une accusation de viol et du procès qui s’ensuit, devant essayer de trouver une vérité juridique dans cette affaire où il est plus que jamais question de « zone grise du consentement » et de rapports de domination.

Alexandre (Ben Attal), étudiant à Stanford, est de passage quelques jours à Paris. Avant d’assister à une cérémonie en l’honneur de son père (Pierre Arditi) , célèbre journaliste politique, il passe la soirée avec sa mère (Charlotte Gainsbourg) et le nouveau compagnon de celle-ci (Mathieu Kassovitz).
Mila (Suzanne Jouannet), la fille de ce-dernier les rejoints pendant le dîner, et accepte de suivre Alexandre à une soirée étudiante, en banlieue parisienne.
Le lendemain matin, la police vient signifier au jeune homme qu’il est placé en garde à vue. Mila a déposé une plainte contre lui pour viol.

Pourquoi on trouve le film très réussi ?

Depuis l’affaire Weinstein et les campagnes #MeToo et #BalanceTonPorc sur les réseaux sociaux, la parole des femmes s’est libérée et a encouragé les trop nombreuses victimes de viols à porter plainte contre leurs agresseurs. Cela a permis de changer certains comportements machistes et de faire condamner quelques criminels. Mais dans le même temps, certains hommes se sont retrouvés accusés à tort et condamnés par les tribunaux médiatiques que sont devenus les réseaux sociaux. Si autrefois, la parole des victimes était souvent remise en question, aujourd’hui, c’est celle de l’accusé qui a tendance à être piétinée, en même temps que la présomption d’innocence. Ceci pose problème, car en matière de justice, les versions de la victime et de l’accusé doivent être chacune examinées avec la même impartialité.
Dans le cas d’une affaire de viol, à moins qu’il n’y ait suffisamment d’éléments à charge (traces de violence manifestes, antécédents judiciaires, aveux), il est toujours très difficile de déterminer ce qui s’est réellement passé et de trouver cette fameuse vérité juridique en examinant sous tous les angles les versions des deux parties – la plaignante et l’accusé. Et la question du consentement, qui se pose dans de nombreux procès, est toujours épineuse à traiter.

Le film d’Yvan Attal, adapté du roman de Karine Tuil (1) , réussit parfaitement à montrer la complexité de ce genre d’affaire, en trouvant le bon équilibre entre les versions des deux protagonistes et semant constamment le doute dans l’esprit du spectateur.
Déjà, il réussit à se tenir à bonne distance des deux protagonistes, en nous attachant à chacun d’eux sans les rendre totalement sympathiques ou antipathiques. Ce sont deux jeunes adultes ordinaires, sans problèmes apparents, partageant seulement l’obligation de vivre dans une famille recomposée. Difficile de prendre le parti de l’un ou de l’autre sur la base de ce que le cinéaste montre d’eux dans la première partie du récit.

Par la suite, il est impossible de juger de la véracité des faits puisque aucun des deux protagonistes ne propose de version très claire des événements.
Le jeune homme nie d’abord avoir eu tout rapport sexuel. Puis reconnaît avoir reçu une fellation, avant d’admettre in fine avoir eu une relation sexuelle avec la plaignante. Des éléments ennuyeux viennent appuyer les accusations : des paroles vulgaires, brutales, que le jeune homme aurait prononcées, et un pari entre copains qui, sous l’effet de l’alcool et du cannabis aurait pu dégénérer. Le fait qu’il ait été repoussé le jour-même par son ex-petite amie, avec qui il entretenait une passion quelque peu brutale, le jour même, pourrait aussi expliquer qu’il ait agi sous le coup de la frustration et de la colère.
De son côté, la jeune femme se contredit plusieurs fois quant à la contrainte qu’elle aurait subie. Elle dit avoir été menacée d’un couteau, mais apparemment, plus de façon verbale que physique. Elle dit aussi avoir repoussé clairement les ardeurs de son assaillant, mais sa version des faits semble là aussi un peu hésitante. A-t-elle vraiment fait comprendre au garçon qu’elle ne souhaitait pas aller plus loin?
Evidemment, les deux avocats s’engouffrent dans chaque brèche pour mettre à mal la partie adverse. Alexandre n’est pas aussi sage et sérieux qu’il n’y paraissait. Il apparaît qu’il aurait très bien pu craquer et commettre les faits reprochés. Et Mila a peut-être agi par vengeance, après s’être sentie humiliée en réalisant que leurs étreintes n’étaient consécutives qu’à un bizutage, un simple pari.
La vérité est impossible à connaître car personne n’était là au moment des faits hormis les deux protagonistes. Et peut-être même n’y a-t-il pas qu’une seule vérité. Le jeune homme est peut-être sincère quand il dit qu’il n’a peut-être pas perçu le refus de Mila, qui l’a suivi jusqu’à cette soirée de son plein gré, puis dans ce local isolé. La jeune femme était sans doute trop choquée, trop paralysée par la peur, pour se rebeller. En tout cas, elle a vraiment vécu l’acte comme un viol qui l’a laissée salie, souillée, humiliée.
Les choses humaines ne sont jamais évidentes et le film a le mérite de rappeler que, quand elles sont au coeur d’un procès, c’est le travail de la justice que d’essayer de les démêler, les appréhender, pour rendre un verdict le plus juste possible. Pas celui des individus lambda qui prendront position sur les réseaux sociaux à partir de vagues présomptions, ni celui de certaines militantes féministes les récupérant pour dénoncer le patriarcat ou des machistes qui se rangent systématiquement du côté des violeurs…

Outre cette question complexe, le film développe aussi une passionnante analyse des rapports de classes. Au-delà de l’affaire judiciaire, le film dépeint deux milieux très différents. Alexandre vient d’une famille riche et influente. Il suit le modèle d’un père volage, séduisant à la chaîne des femmes plus jeunes. Mila vient d’une famille juive croyante et pratiquante, d’un milieu plus modeste, même si son père vit aujourd’hui avec la mère d’Alexandre. Le jeune homme a toujours eu l’habitude d’être servi sur un plateau, de réussir dans toutes ses entreprises. C’est peut-être aussi pourquoi il ne peut comprendre le refus ou le rejet.
La jeune femme est sans doute un peu fascinée par cet univers où tout semble facile, mais son éducation ne l’a pas préparée à évoluer avec des personnes aussi amorales. L’attitude d’Alexandre, qui est passé en un éclair d’étudiant sympathique et poli en assaillant au langage ordurier et machiste, n’a pu que la désarçonner. La collision de ces deux mondes est aussi violente que l’agression elle-même, et cela se traduit aussi, lors de l’instruction, par deux provocations, deux humiliations supplémentaires : la tentative maladroite de conclure un arrangement financier pour éviter un procès gênant et le témoignage visant à défendre le pauvre garçon, qui risque de gâcher sa vie pour “vingt minutes d’action”. Dans ces moments-là, on se dit que les comportements machistes et sexistes ne sont pas les seuls à combattre et à éradiquer. La morgue des élites vis-à-vis des gens ordinaires, des classes modestes, mériterait aussi d’être bannie. Il y a toute une éducation à refaire concernant les notions de dignité et de respect de la personne humaine. Mais là aussi, il faudra du temps pour que cela rentre dans les moeurs.

Yvan Attal réussi son pari en signant un film posé, maîtrisé, subtil, qui suscite la réflexion et le débat sans aucune provocation.
Sa mise en scène trouve constamment le ton juste, la bonne distance et sa direction d’acteurs est une fois de plus impeccable, même s’il a à sa disposition des valeurs sûres (Arditi, Kassovitz, Audrey Dana), une jeune pousse prometteuse du conservatoire (Suzanne Jouannet, épatante) et des acteurs qu’il connaît bien – sa compagne, Charlotte Gainsbourg et son fils, Ben Attal, qui semble doué d’un instinct de jeu incroyable – les chiens ne font pas de chats…

Contrepoints critiques

“Un film d’une rare intelligence, dans son propos comme dans sa forme.”
(Olivier Bachelard – Abus de ciné)

”Les Choses Humaines m’a secouée dans sa description de la banalisation des violences sexuelles chez ses protagonistes masculins et le douloureux parcours judiciaire d’une victime. Un appel à mieux éduquer les garçons”
(Constance Jamet – @constancejamet sur Twitter)

”The director – the camera – is an external observer who places himself above everyone, judges in a neutral way, but in doing so, he decides to please all sides a little, please everyone in order not to please anyone, banal.”
(Ettore Dalla Zanna – Letterboxd)

(1) : “Les Choses Humaines” de Karin Tuil – éd. Gallimard


Crédits photos : Copyright Jérôme Prébois / 2021 CURIOSA FILMS – FILMS SOUS INFLUENCE – GAUMONT – FRANCE 2 CINÉMA


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