Histoires de crime

Même les auteurs qui écrivent des histoires de crime ne sont pas d’accord, certains déclarant que c’est la satisfaction d’affronter le mal et d’autres que c’est le plaisir par procuration d’y participer.

Quoi qu’il en soit, les romans policiers sont populaires. Quelle que soit la librairie dans laquelle vous entrez, vous trouverez une section consacrée au crime.  Avec autant de romans de ce genre, il peut sembler facile d’y écrire, mais comme pour toute autre chose, cela n’a l’air facile que si c’est bien fait.

Un crime pour commencer

On dit souvent que les meilleurs romans policiers sont ceux dont le premier chapitre est consacré à un meurtre. La nature humaine est ainsi faite et particulièrement celles des auteurs de ne pas être dans les clous (et c’est tant mieux de ne pas trop se soumettre), mais à cette occasion, c’est un bon conseil.

Tous les récits détaillent l’histoire d’un « objet » conceptuel. Cet élément peut être une personne, un événement, une relation, un lieu, une croyance, etc.

Dans les romans policiers, l’élément conceptuel est l’investigation d’un délit, d’une faute, d’une transgression, d’un homicide, d’un mal, d’un péché. Les personnages sont probablement ce qu’il peut arriver de mieux à votre histoire, mais ils ne définissent pas le récit, et donc le fait de commencer l’histoire avec eux donne l’impression que tout ce qui se trouve avant le crime est rajouté après coup.
Le lecteur croit instinctivement que tout ce qu’il se trouve avant le crime n’est pas la « vraie » histoire, celle qu’il attend, celle pour laquelle il décida d’y consacrer un peu de son précieux temps, et il se sent frustré.

histoiresL’auteur de romans policiers Louise Penny nous conseille :
Place the body near the beginning of your book — preferably on the first page, perhaps the first sentence.
Placez le corps (du délit) au début de votre livre, de préférence sur la première page, peut-être la première phrase.

Il n’y a pas d’obligation mais commencer par le crime permet de commencer par le drame et l’intrigue. De plus, c’est le drame et l’intrigue que le lecteur attend. Même si votre premier chapitre est une étude fascinante de personnages, votre lecteur éprouvera, sans que ce soit votre faute, un sentiment de déception ou d’impatience s’il s’attendait au célèbre crime du premier chapitre.

Cela ne veut pas dire que le récit doit commencer chronologiquement par le crime, mais il doit être le premier événement que le lecteur rencontre. Dans l’ordre temporel de l’histoire, il a pu se passer des choses avant le crime. Ces choses seront néanmoins exposées après le crime.

N’hésitez pas à revenir en arrière. Après avoir assuré à votre lecteur que le jeu est lancé – qu’il s’est installé dans les limites du récit, vous pouvez continuer comme vous le souhaitez sans perdre son attention.

Les personnages, bien sûr

Le crime est l’accroche du récit, mais vos personnages le rendent vivants. Il peut être tentant de faire de votre héros et de votre méchant de l’histoire des serviteurs de l’action, mais une course-poursuite n’est intéressante que si les personnages le sont.

Pour citer un autre auteur, Michael Connelly par exemple :
I think that a crime novel – like any story – succeeds or fails on the basis of character.
Je pense qu’un roman policier, comme toutes les histoires, réussit ou échoue sur la base de ses personnages.

Vos crimes seront passionnants en raison des enjeux et ceux-ci sont définis par les personnages. Les événements peuvent nuire à certains personnages, mais que cela nous importe ou non, c’est la différence entre une intrigue « intelligente » et un simple savoir-faire de l’auteur.

Des personnages fascinants se poursuivant les uns les autres dans une ville seront plus intéressants que de tristes personnages jouant le plan le plus diaboliquement brillant jamais conçu.

Bien sûr, votre crime n’a pas à se produire en ville. En fait, il y a une école de pensée qui dit que cela ne devrait pas s’y produire.
On peut soutenir de façon convaincante que plus le cadre est banal, plus votre crime sera choquant. Certains crimes sont évidents car ils correspondent à notre compréhension du monde. Mais cette attente sape l’indignation que vous cherchez à soulever chez votre lecteur.

histoiresVoyez ce que dit le poète W.H. Auden :
The more Eden-like [the setting], the greater the contradiction of murder. The country is preferable to the town, a well-to-do neighborhood better than a slum. The corpse must shock not only because it is a corpse but also because, even for a corpse, it is shockingly out of place, as when a dog makes a mess on a drawing room carpet.
Plus le cadre ressemble à l’Éden, plus l’incongruité du meurtre est dérangeante. La campagne est préférable à la ville, un quartier aisé vaut mieux qu’un quartier pauvre.  Le cadavre doit choquer non seulement parce que c’est un cadavre, mais aussi parce que, même pour un cadavre, il n’est pas à sa place, comme lorsqu’un chien fait des dégâts sur le tapis du salon.

Ce n’est que partiellement vrai, en fait on pourrait presque appeler cela un gimmick narratif. Cette approche du contexte, des circonstances ou de la situation elle-même est un exemple de dissonance, une réaction qui se produit lorsqu’un aspect clef d’une situation est à l’opposé de ce que vous attendiez, et elle peut provenir de presque tout dans une histoire : le héros, le méchant, la victime, l’arme qui a servi au meurtre… Ils prennent le lecteur à contre-pied de ses expectations.

Le contexte pour créer de la tension et installer l’atmosphère

La dissonance rend un crime plus « mauvais ». Plus le lieu d’une digression est édénique pour reprendre l’expression de W.H. Auden, plus son aspect sera choquant. En fait, le mal est proportionnel au bien que suggère l’endroit.

La disharmonie entre une digression et le lieu où elle se produit peut renforcer la réaction du lecteur faisant paraître la faute plus maléfique ou plus complexe. C’est le même dispositif qui est en jeu lorsque les films d’horreur présentent leurs fantômes les plus effrayants dans l’enfance. Nous ne considérons pas les enfants comme une menace, mais lorsque nous y sommes contraints, cela augmente la menace. De même, nous ne considérons pas certains endroits comme dangereux, mais lorsque nous y sommes forcés, lorsque l’auteur nous en fait la démonstration, cela renforce le sentiment de danger.

De Christopher Nolan :
Nobody panics when things go ‘according to plan’. Even if the plan is horrifying! If, tomorrow, I tell the press that a [gangster] will get shot… nobody panics, because it’s all ‘part of the plan’. But when I say that one little old mayor will die, well then everyone loses their minds!
Personne ne panique quand les choses se passent « comme prévu ». Même si le plan est effrayant ! Si, demain, je dis à la presse qu’un [gangster] va se faire tirer dessus… personne ne panique, parce que tout cela « fait partie du plan ». Mais quand je dis qu’un petit maire, âgé de surcroît, va mourir, eh bien tout le monde perd la tête !

Ce dispositif dramatique est surtout utilisé par les auteurs qui veulent titiller un peu leur lecteur, les interpeller. Pour ceux qui essaient de dire quelque chose sur la société, sur les digressions qui ne laissent pas d’advenir en son sein ou sur la condition humaine, le crime peut alors se produire n’importe où.
En fait, le lieu doit être choisi en fonction de l’atmosphère de l’histoire ; il y a peu de lieux en effet qui ne possèdent pas déjà une atmosphère dont l’histoire s’imprégnera.

Les rebondissements peuvent aider à accrocher votre lecteur, mais ils ne sont pas toujours essentiels. Si un rebondissement brillant vous vient à l’esprit, c’est très bien, utilisez-le, mais ne déformez pas l’histoire pour un effet de style dont le lecteur n’a pas besoin ; l’écriture d’un crime consiste à plonger des personnages intéressants dans un jeu de vie et de mort. Et forcer un coup de théâtre sur le lecteur nuira certainement à la crédibilité de la situation.

La recherche

Les auteurs ne sont pas (généralement) des criminels, donc écrire un compte rendu réaliste de la criminalité et des investigations nécessitera un peu de recherche. Heureusement, il y a une grande différence entre savoir de quoi on parle et faire suffisamment de recherches pour faire semblant.

Votre histoire doit paraître réaliste pour le profane, mais vous n’avez pas à vous inquiéter de contrarier les experts. Aucun niveau de détail ne les satisfera de toutes façons, mais les émissions judiciaires sont si populaires que le lecteur moyen (probablement votre lecteur) est plus averti que vous ne le pensez.

En règle générale, plus un élément est important pour votre histoire, plus vous devez faire des recherches approfondies. Si vous décidez qu’un ADN revienne non concluant, alors vous n’avez pas besoin d’en savoir beaucoup sur son fonctionnement, mais si l’ADN fait partie de la stratégie du méchant de votre histoire, alors vous allez devoir élaborer.

Retenez cependant que votre protagoniste ne peut pas posséder toutes les qualités. S’il lui faut des heures pour déchiffrer le mot de passe de la victime d’après ses informations personnelles, donnez-les lui.

Tout ce que vos lecteurs attendent de leurs romans policiers, ils ne l’obtiendront probablement pas sans des personnages bien écrits et convaincants. Il peut être tentant de se laisser emporter par le crime lui-même, mais n’oubliez pas que votre intrigue doit être aussi absorbante qu’intelligente.

Le lecteur doit se soucier de ce qu’il se passe avant de pouvoir vraiment apprécier la manière dont cela se passe. Les rebondissements inutiles risquent de nuire à cet aspect et de vous faire tomber dans le cliché.

Bien que le roman policier fonctionne sur des conventions nécessaires (une poursuite a un schéma précis, par exemple), c’est à vous de rendre cette formule aussi fraîche que possible.

Les romans policiers récompensent largement les auteurs compétents. Qu’il s’agisse d’une histoire poignante sur un gang ou d’un vol effronté, les lecteurs seront prêts et impatients de se lancer tête baissée dans le récit.
Dans le roman policier, peut-être plus que dans tout autre genre, vous devez simplement donner aux lecteurs une excuse pour s’immerger.

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