[Mostra de Venise 2019] “A Herdade” de Tiago Guedes

a herdade - affproDe quoi ça parle ? :

D’une chronique familiale étalée sur quarante ans, dans un petit village du Portugal.
Le récit commence en 1946, sous le régime dictatorial de Salazar. Alors enfant, Joao est forcé par son père de contempler le cadavre de son frère aîné, qui s’est pendu à un des arbres du domaine familial, l’une des plus grandes exploitation du pays. Cette leçon de choses lui apprenant de manière radicale que tout a une fin marque la fin de son innocence enfantine et est l’acte fondateur de sa vie d’adulte.
Près de trente ans plus tard, en 1974, il est devenu père à son tour et élève lui aussi son fils à la dure, tout en menant à la baguette l’entreprise familiale dont il a hérité à la mort de son père. Salazar aussi est décédé, mais le Portugal vit toujours sous régime dictatorial, et le nouvel homme fort du pays, Marcelo Caetano, a engagé une sanglante guerre coloniale en Angola. C’est pour cela qu’un ministre débarque au domaine. Il souhaite que Joao affiche clairement son soutien aux autorités et appuie l’effort de guerre. Le problème, c’est que le fermier n’apprécie pas vraiment le régime en place, peut-être par conviction profonde, son exploitation étant administrée de façon assez progressiste pour l’époque, prenant en compte les revendications du personnel, ou peut-être parce que son beau-père en est l’un des piliers du gouvernement. Dans le même temps, un changement profond de société est en marche, le peuple attendant de prendre le pouvoir et de mettre fin à l’oppression des bourgeois. Ni dans un camp, ni dans l’autre, mais à la frontière entre ces deux classes, Joao va devoir faire des choix qui auront des conséquences sur son exploitation agricole. Mais le danger véritable, pour le domaine, est peut-être moins politique que familial, des secrets de famille menaçant de faire éclater le couple et les liens avec leurs enfants.

Pourquoi on aime un peu ? :

Déjà parce qu’on ne s’est pas ennuyés, ce qui n’était pas gagné du fait de la durée-fleuve (2h45) et de la nationalité du film, le Portugal étant la patrie de cinéastes comme Pedro Costa, Miguel Gomes ou Teresa Villaverde, certes doués, mais partisans d’un cinéma art & essai assez austère.

Ensuite parce que le film est centré autour d’un individu complexe, charismatique par certains côtés, détestables par d’autre. Joao semble à première vue être un patron moderne, qui respecte ses employés et est prêt à se mettre en danger pour eux. Il leur laisse une certaine autonomie, et autorise à ce qu’ils propagent des idées révolutionnaires qui ne sont pas forcément dans l’intérêt de son entreprise. Il ne s’appuie pas sur ses contacts politiques, notamment son beau-père, pour asseoir son autorité et asservir les paysans locaux. Au contraire, il garde soigneusement ses distances vis-à-vis du régime de Caetano. C’est cette faculté à louvoyer entre les idées politiques qui lui permet de garder son indépendance et de continuer à développer tranquillement son domaine. Mais finalement, Joao ne fait que servir ses propres intérêts et asseoir sa place de maître des lieux. En vérité, il se moque pas mal de ses employés, qu’il ne protège que s’ils lui sont d’une quelconque utilité. Il trahit même son plus fidèle bras droit, Joaquin, en couchant avec l’épouse de ce dernier, qui sert de gouvernante au domaine. Et avec ses proches, il fait preuve d’un comportement souvent tyrannique avec ses proches, notamment avec son fils, qu’il trouve beaucoup trop tendre et trop faible. Il est lui-même une sorte de dictateur régnant sur ses terres, de façon indépendante et autoritaire. Comme son père avant lui.

Ceci permet au cinéaste d’induire une réflexion sur la propension des individus à reproduire les erreurs du passé, faute d’être capables d’en tirer les leçons. Joao reproduit le même schéma que son père. Il est dur, intransigeant avec son fils, comme le père l’était avec son frère aîné, ce qui l’a très probablement conduit au suicide. Et il traite son entourage comme des servants, destinés à assouvir ses désirs et exécuter ses ordres. Comme son père, c’est ce qui le poussera vers un inexorable déclin. Le parallèle avec la dictature de Salazar est évident, et ce faisant, Tiago Guedes alerte le spectateur sur la progression des idées fascistes un peu partout en Europe, l’invitant à faire en sorte que le cycle ne recommence pas.

Tout cet aspect politique de l’oeuvre fonctionne à merveille, et par moments, A Herdade rappelle beaucoup le chef d’oeuvre de Visconti, Le Guépard. Hélas, il ne tient pas vraiment la distance. Dans la dernière partie, le cinéaste fait bifurquer son récit vers un mélodrame familial dont les ficelles sont un peu trop visibles, et la force du film décline elle aussi, à l’instar du personnage central. Il y avait probablement mieux à faire, vu le potentiel de la trame de départ…


Angles de vue différents :

”An epic tale that lags a bit in the middle, but then picks up with an explosive finale that won me over by the end. I would’n’t be surprised if this one wins at least one major award at Venezia 76”
(David Opie, Twitter)

“A Herdade struggles to connect the audience with its characters enough for us to share in their emotional trajectory.”
(Jay Weissberg, Variety)

Prix potentiels ? :

L’acteur principal Albano Jerónimo est en lice pour la Coupe Volpi du Meilleur acteur.
Le film ne gagnera probablement pas le Lion d’Or, mais nous semble avoir ses chances pour un Grand Prix du jury, dans une compétition où aucun favori ne se détache clairement.

Crédits photos :
Copyright Tiago Guedes/Leopardo Filmes/Alfama


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