[Mostra de Venise 2019] “Adults in the room” de Costa-Gavras

Par Boustoune

De quoi ça parle? :

D‘un problème de type grec, comme dirait Godard…

Le film revient sur l’accession au pouvoir du parti Syriza en Grèce, en 2015, sur la base d’un programme électoral très à gauche, promettant au peuple grec la fin de l’austérité budgétaire et l’embauche de nombreux fonctionnaires. Le problème, c’est que le pays est sous tutelle. L’Union Européenne avait accepté d’aider financièrement la Grèce en échange de la mise en place de ces mesures budgétaires drastiques, destinées à maîtriser les dépenses pour permettre au pays de rembourser ses dettes colossales. Mettre fin aux mesures d’austérité, c’est bafouer cet accord et provoquer une crise sans précédent. Le Premier Ministre grec, Alexis Tsipras, charge donc son Ministre des finances, Yanis Varoufakis, de renégocier cet accord auprès du Conseil Européen, en étudiant toutes les options possibles. Varoufakis élabore un projet permettant de donner un peu d’oxygène à l’économie grecque, favorisant l’embauche et relançant la croissance, mais avant même de le présenter, il se heurte à l’hostilité de son homologue allemand, Wolfgang Schäuble, favorable à l’exclusion de la Grèce de la zone Euro, et aux jeux de pouvoir entre les différents représentants des puissances européennes, bien plus habitués que lui aux rouages de la diplomatie intracommunautaire.

Pourquoi on n’envoie pas le film se faire voir chez les grecs? :

Parce que le film observe les coulisses des institutions européennes avec un oeil critique, pointant leurs dysfonctionnements.
Les séances du Conseil Européen ressemblent à des parties d’échecs aux règles mouvantes. Chaque nation avance ses pions prudemment, le temps d’élaborer des stratégies complexes, nouer des alliances pour mieux les trahir ensuite, fomenter de petits complots et trouver des compromis. De nombreux paramètres entrent en ligne de compte : Les luttes d’influence entre états-membres, notamment entre la France et l’Allemagne, qui doivent pourtant sauver l’apparence d’un axe solide, garant de la solidité de l’union, les guerres d’égos entre les représentants d’un même pays, rivaux politiques, les positions de principe des uns et des autres, les soubresauts de l’économie internationale, la séparation des responsabilité entre politiciens et technocrates, qui n’ont jamais une vision globale des dossiers… Cela conduit à des réunions improbables, où les compromis sont presque impossibles à trouver. Dans ces conditions, il n’est pas rare que les participants finissent par se crisper et bouder, restant arc-boutés sur leurs principes. Le titre du film, Adults in the room fait d’ailleurs référence à ces échanges puérils, dignes d’élèves de maternelle, et à une réplique que laisse échapper Christine Lagarde, désabusée : “Y a-t-il des adultes dans cette pièce?”

Pendant que ces politiciens et ces technocrates se livrent à des querelles d’égos stériles, il n’est jamais question de l’essentiel : la souffrance des populations étranglées par des mesures économiques trop contraignantes, les besoins en services publics, en aides financières pour favoriser l’éducation, l’emploi, les projets écologiques… Même ceux qui pensent servir la cause du peuple, comme Tsipras et Varoufakis, finissent par se laisser prendre au piège de ces jeux politiques qui ne servent au final qu’à appuyer des ambitions individuelles. Le premier acceptera la politique d’austérité imposée par l’Union Européenne, contre la volonté des grecs, exprimée clairement lors du référendum de 2015, et sera logiquement battu lors des élections suivantes (qui ont eu lieu au début de cette année). Le second, écoeuré par la trahison de Tsipras et le fonctionnement du système européen, démissionnera de son poste de Ministre des Finances, juste après le référendum. Au final, la Grèce est toujours sous tutelle, et les plans d’austérité, encore plus contraignants qu’auparavant, sont prévus pour durer jusqu’en 2060.

Alors que le Projet Européen semble au point mort, entre le Brexit annoncé et la multiplication des partis populistes anti-européens, Costa-Gavras semble inviter nos élites à se remettre un peu en question. Comment réussir à construire une Union Européenne forte quand chaque réunion se transforme en foire d’empoigne? Comment oeuvrer pour le bien collectif quand chacun défend ses intérêts individuels? Comment faire adhérer les peuples au projet si on ne respecte pas leurs votes lors des référendums ou qu’on ne les consulte même plus?

Sur le fond, on ne peut qu’adhérer à son message. Sur la forme, on peut cependant nourrir quelques regrets. Le film aurait gagné à jouer davantage la carte de la fantaisie et de l’humour absurde, comme l’avait fait Armando Iannucci dans In the loop. Costa-Gavras ne s’aventure sur ce terrain-là que dans la dernière scène du film, joli ballet évoquant la trahison de Tsipras, manipulé par les nations européennes. Dommage, car cela aurait permis de dynamiser un peu la narration, qui ne repose que sur les joutes verbales entre Varoufakis et les membres du conseil Européen. Le film n’est pas ennuyeux, loin de là, mais il est parfois un peu… austère. Un comble!

On aurait aussi aimé que le cinéaste aille un peu plus loin dans son propos. Qu’il évoque le Brexit, qu’il parle des différences de niveaux de vie au sein de l’union Européenne, ou qu’il analyse, à travers le cas de Syriza, l’échec des gauches européennes, qui, une fois au pouvoir, ont toutes fini par trahir leurs valeurs et leurs promesses électorales. Il ne fait que survoler ces questions, qui expliquent aussi la difficulté à construire une Europe sociale, en phase avec les préoccupations des citoyens européens.


Angles de vue différents :

”Far too many adults, in far too many rooms, have far too many repetitive conversations about the arcane ins-and-outs of EU policymaking.”
(Jessica Kiang, Variety)

”La vraie qualité politique du film est peut-être là: il nous passionne pour l’Europe plus qu’aucune campagne électorale, mieux qu’aucune déclaration politique.”
(Marie-Noëlle Tranchant, Le Figaro)


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