Shonda rhimes & ses personnages

Pour qu’ils paraissent authentiques et sincères, Shonda Rhimes s’inspire de la vie personnelle et intime de personnes bien réelles lorsqu’elle fait agir et penser ses personnages. Elle a besoin de connaître personnellement des personnes réelles afin qu’elle puisse penser sereinement ses personnages en empruntant (et parfois enjolivant) des traits de la personnalité de personnes réelles.

D’où la nécessité pour elle de connaître intimement ces personnes afin d’en tirer l’authenticité dont elle revêt ensuite ses personnages. Notez que cette intimité peut être atteinte autrement que de côtoyer physiquement une personne.
De nombreuses biographies sur un personnage historique, s’imprégner si possible des lieux où ce personnage vivait, chercher des témoignages de ceux qui ont connu une personne directement ou indirectement peut permettre d’affouiller les apparences et de toucher du cœur et de l’âme une personne que l’on ne connaît pourtant pas personnellement.

C’est en recopiant les paroles et les gestes des gens qu’elle observe que Shonda Rhimes peut donner à ses personnages l’aspect authentique d’une vie. Son inspiration est la vie.

L’expérience qu’elle fait au quotidien des personnes qui l’entoure, ou bien lorsqu’elle se lance dans une recherche curieuse sur des personnes qu’elle ne connaît pas au point que celles-ci en deviennent comme des êtres familiers, lui permet de créer des personnages en maîtrisant non seulement l’impression qu’ils offrent aux regards d’autrui (et du lecteur/spectateur) mais aussi d’aller au-delà de cette opacité pour découvrir une nature profonde qu’elle saura décrire en faisant prendre à ses personnages des attitudes, des comportements, des postures et des décisions les plus précises et conformes à cette nature.

Développer ses personnages

Les premières pensées que Shonda Rhimes consacrent à ses personnages sont celles des apparences physiques ou des activités qui les occupent.
Même si cela s’avère de peu d’importance par la suite (puisqu’un scénario est donné en pâture à d’autres corps de métier qui ne manqueront pas de le dénaturer ou de le contredire), il est bon de jeter ces quelques informations sur le papier comme guide ne serait-ce par exemple Marie 35 ans, célibataire, un peu obèse

C’est un point de départ. Posez sur le papier où vivent vos personnages (ce qui peut aider à faire connaître leur classe sociale), connaître leur niveau d’éducation, leurs croyances religieuses, leurs opinions et préjugés tout autant que leurs tenues vestimentaires et leurs hobbys et leurs activités professionnelles, vous permettra de cerner au fil de vos recherches qui sont réellement vos personnages dont vous ignorez tout pour commencer.

Pour Shonda Rhimes, développer un personnage, c’est comme de prendre une forme creuse et de remplir cette intériorité encore vide. Développer un personnage, c’est lui inventer un monde, son monde.
Les détails que j’ai énumérés dans le paragraphe précédent ne sont donc pas des indications irrécusables qui anéantiraient un personnage si elles n’étaient pas suivies. Ce sont plutôt des aides à l’écriture pour l’auteur et en quelque sorte, ces indications devraient rester dans les limites de l’auteur.

Et les perspectives de chacun sur le monde sont uniques. Il y a autant de mondes qu’il y a d’individus même si nous différons parfois par de simples et minuscules détails lorsque nous nous confondons avec la masse.

Le but à atteindre est que le lecteur s’investisse dans les personnages. Pour y arriver, il faut qu’il sente une présence véritablement humaine à l’œuvre chez ces personnages dont il suit les pérégrinations.

On ne peut pas se contenter de poser un personnage de situations en situations seulement pour faire avancer l’intrigue. S’il ne possède pas cette dimension humaine, il sera très ennuyeux à voir.
Et cet aspect humain lui sera conféré en étant le plus spécifique possible, en cherchant les détails qui distingueront définitivement ce personnage non pas seulement des autres personnages du projet en cours ou de la multitude des personnages de fiction jamais créés, mais aussi pour que le lecteur crée un lien, comprenne ce personnage en quelque sorte parce qu’il reconnaît en lui un trait quelconque qui lui parle, qui fasse écho dans son esprit.

Soyez spécifique mais point trop n’en faut

Shonda Rhimes nous confirme que lorsqu’on se saisit à pleines mains d’un personnage, la tendance est forte d’en connaître les moindres spécificités et certainement d’en rajouter pour être sûr de ne rien manquer de ce personnage.
Pour Rhimes, cette obsession a certainement du bon mais elle nuance cependant son approche car, en fin de compte, c’est le projet qui décide jusqu’où un auteur peut fouiller ses personnages avant le processus d’écriture.

Parfois, c’est pendant l’écriture que les personnages se révéleront d’eux-mêmes. C’est une alchimie aux mystérieux ingrédients et aucune science ne peut vraiment l’expliquer. C’est à chaque auteur d’en faire les expériences et de voir où chacune d’elles peut le mener.

Il est vrai que les séries permettent plus facilement de travailler ses scènes sans idée préalable sur un trait de la personnalité qui pourrait surgir de la situation actuelle d’un personnage et décider de ses actions parce que dans une série les personnages se construisent dans la durée, couche après couche.

Dans un scénario pour le cinéma, il est bon d’avoir ses personnages clefs en mains au moment de l’écriture parce que celle-ci représente, disons… 20 % du temps consacré à un projet.
Dans une série, force est de reconnaître que les choses vont beaucoup plus vites. Ainsi, l’auteur découvre ses personnages presque dans le même temps que son lecteur.

Pour Shonda Rhimes, selon la nature du projet qui vous occupera, je l’espère, un bon moment, soit il vous faut connaître vraiment la vie de vos personnages au moment du processus d’écriture, soit vous débutez sans idée préconçue sur eux et vous les laissez venir d’eux-mêmes dans l’histoire.

Ayez assez de détails pour justifier le comportement d’un personnage dans une scène mais ne consacrez pas des heures à élaborer, à façonner, à créer un passé pour ce personnage pour expliquer ce comportement (surtout que cet aspect psychologique sert davantage à vous rassurer qu’il ne sert la scène en question).

Prendre de la distance avec sa propre perspective

Ce qu’il y a d’assez difficile lorsqu’on commence à travailler sur un personnage, c’est de s’éloigner de nous-mêmes. C’est un peu comme si l’on rapportait tout à nous parce que s’il y a quelqu’un que l’on croit bien connaître, c’est encore nous-mêmes (vision optimiste de la chose).

Il faut vraiment apprendre à poser une distance entre un personnage et soi-même. Il faudrait se détacher de soi et rester dans un lieu que nous avons envie d’explorer.
Shonda Rhimes donne pour exemple que si l’auteur est un homme et que le personnage sur lequel il se penche est une jolie femme, l’auteur est face à une perspective qu’il ne peut véritablement éprouver et dans son cœur et dans son esprit.

Et pourtant, dans son écriture, la puissance de vérité de ce personnage doit ressortir. Pour y parvenir, Shonda Rhimes propose aux auteurs de tenter l’expérience de la compassion. C’est en se laissant pénétrer de la souffrance d’autrui que l’on peut essayer d’apercevoir la vision que cet autre si différent de nous a sur le monde.

Pratiquement, pour se mettre ainsi à la place de l’autre, il faut se demander ce que cet autre pourrait ressentir dans telle ou telle situation. Ce peut être déstabilisant si l’on n’y prend garde car l’autre pourrait en effet nous submerger.
Pourtant, s’oublier devant l’autre comme dans une sorte d’humilité, se mettre à la place de l’autre, permet de créer sincèrement ses personnages et de les élaborer en trois dimensions fuyant ainsi le cliché.

Les apparences

Certains insistent sur les apparences (tenues vestimentaires, possessions diverses) pour qualifier leurs personnages, pour permettre au lecteur de se faire une première impression dans le sens souhaité quitte à le prendre à contre-pied plus tard dans l’histoire.

Shonda Rhimes a un avis plutôt divergent. Pour elle, ce qui caractérise le mieux un personnage, c’est le monde dans lequel il vit (un monde qu’il s’est construit lui-même ou qui lui est imposé).

Un scénario est un outil de travail. Les personnages qui y figurent n’auront que quelques aspects partagés avec ce que d’autres créateurs (comédiens, metteurs en scène…) capteront et feront en définitive de ces personnages.

Pour Rhimes, il est difficile pour un scénariste de fonder ses personnages sur des apparences parce qu’en fin de compte, il ne peut connaître ce que seront ultimement les aspects de ses personnages.
En antithèse, je dirais cependant que l’apparence du Dude de Joel et Ethan Coen participe grandement à la caractérisation et à l’attitude de ce personnage.


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