[Cannes 2019] Jour 11 : It must be la Palme d’Or

FDC 2019_SIGNATURES_400X400_02L’effervescence commence à redescendre sur la Croisette. Il y a un peu moins de monde aux abords du Palais des Festivals, moins de monde à Cannes, certains festivaliers étant déjà repartis. Les visages de ceux qui restent commencent à porter les stigmates de dix jours de projections intenses, avec parmi elles quelques épreuves physiques, comme Mektoub my love : Intermezzo, Une vie cachée ou Ang Hupa. Il flotte cet habituel parfum de fin de festival.
Pourtant, il y a encore de l’activité un peu partout, avec la projection des deux derniers films en compétition officielle, la compétition des courts-métrages ou encore la remise des prix annexes au festival, comme la Queer Palm, remise au Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, ou la Palme Dog qui a primé la performance canine de Brandy, le pitbull qui fait jeu égal avec Brad Pitt dans Once upon a time… in Hollywood.

Un Certain Regard a également remis ses prix. Le jury, présidé par Nadine Labaki, a choisi de récompenser l’un des films les plus sifflés de l’édition 2019, Liberté d’Albert Serra, en lui accordant le prix spécial du Jury. Il a également primé Viendra le feu d’Oliver Laxe, qui a lui aussi divisé les spectateurs, donné un coup de coeur à The Climb de Michael Angelo Covino et La femme de mon frère  de Monia Chokri et une mention spéciale à Jeanne de Bruno Dumont. On retiendra surtout que le prix de la mise en scène revient logiquement à Kantemir Balagov pour Une grande fille, et que celui de la meilleure interprétation a été remporté par Chiara Mastroianni pour Chambre 212. La comédienne n’a pas caché son émotion. Ni nous notre enthousiasme.

Enfin, le grand prix Un Certain Regard a été remis à La Vie invisible d’Euridice Gusmao de Karim Aïnouz.
Ce mélodrame flamboyant raconte l’histoire de deux soeurs, Euridice et Guida, sur plus de soixante ans. Dans les années 1950, elles sont inséparables et se soutiennent mutuellement, notamment face à leur père, un homme rigide et conservateur. Mais un soir Guida décide de suivre le marin grec qui a su la séduire et quitte le domicile familial. Son père, furieux, la bannit définitivement. Euridice, qui rêvait d’entrer au conservatoire pour préparer une carrière de pianiste, est contrainte d’épouser le mari choisi pour elle par ses parents et de se cantonner à une vie rangée de femme au foyer. Séparées, les deux soeurs vont construire leurs vies l’une sans l’autre, sans jamais renoncer à se retrouver.
A travers cette histoire familiale tourmentée, le cinéaste brésilien dresse de beaux portraits de femmes essayant de s’émanciper des carcans d’une société patriarcale rétrograde et d’accomplir leurs rêves. Il signe également un film très abouti formellement, qui retrouve l’ambiance des grands mélodrames hollywoodiens des années 1950, ceux de Douglas Sirk ou de Vicente Minelli.

Autre sélection, autre époque, autre femme.
Justine Triet revient sur la Croisette par la grande porte, en compétition officielle. En 2016, Victoria, portrait loufoque d’une avocate dépassée par les évènements, avait enthousiasmé la Semaine de la Critique. Sybil, sa nouvelle héroïne, toujours incarnée par Virginie Efira, pourrait être sa lointaine cousine, tout aussi fatiguée, fragile et instable. Romancière à succès, Sybil avait tout plaqué pour devenir psychanalyste. Et aujourd’hui, rattrapée par le désir d’écrire, elle laisse en plan la plupart de ses patients pour trouver l’inspiration. Elle accepte cependant d’aider une nouvelle patiente, Margot (Adèle Exarchopoulos), une actrice en détresse, qui va lui demander de l’assister sur le tournage de son nouveau film. Là, on pense que l’intrigue va bifurquer progressivement vers la comédie, la folie douce, mais c’est tout le contraire qui se produit. L’histoire de Margot réveille chez Sybil des souvenirs douloureux, rouvre de vieilles blessures mal cicatrisées à l’alcool. Le film prend un ton plus grave, plus dramatique. Le personnage perd pied…Nous aussi, hélas, parce que le film ne procure aucune charge émotionnelle et que les personnages ne nous touchent pas vraiment. Mais également parce que Justine Triet semble moins à l’aise avec le drame qu’avec la légèreté.

Elia Suleiman, lui, a choisi depuis longtemps la carte de l’humour et de la poésie pour aborder tous les sujets, y compris les plus graves. Son nouveau long-métrage, It must be heaven, s’intéresse à la question de l’exil et de la difficile adaptation à un nouveau monde, un nouvel univers. Son alter-ego, Es, fatigué par le climat de tension qui règne dans son pays, les rondes incessantes des soldats israéliens, les escarmouches entre forces de l’ordre et jeunes rebelles, et surtout d’un voisinage envahissant, décide de partir quelques temps à Paris. Il se laisse griser quelques instants par le charme des parisiennes, ne rêvant que de défilés de mannequins. Il réalise qu’en France, et notamment le jour du 14 juillet, d’autres défilés sont à la mode : les défilés militaires. Alors que les rues sont désertes, jour férié oblige, Es voit apparaître des avions de chasse, des hélicoptères et des tanks, un peu comme chez lui quand l’armée israélienne montre ses muscles. Ici aussi, les forces de l’ordre passent leur temps à traquer les plus démunis. Certains dorment même dans la rue – même s’ils se voient servir des repas chauds par des services d’aide – et les plus chanceux travaillent dès l’aube pour une bouchée de pain. Comme en Palestine, il y a un clivage entre deux communautés, mais ici, la cassure est plus sociale que religieuse ou ethnique. Es finit par constater que dans la capitale française, l’élégance reste cantonnée aux boutiques de mode de luxe. Il tente aussi sa chance à New York, où on l’accueille, au mieux comme une curiosité – le chauffeur de taxi adore “Karafat” et est fier d’accueillir un vrai palestinien dans son véhicule – au pire comme un moins que rien – dans les studios de productions newyorkais. Ici, les gens sont étranges. Ils portent tous des masques grotesques – peut-être parce qu’il débarque le jour d’Halloween – et surtout, ils portent tous une arme, du simple revolver automatique jusqu’au fusil de guerre. et pourquoi pas des bazookas, tant qu’ils y sont… Non, décidément, ce monde ne tourne pas rond. Mais il faut continuer à y vivre, garder la foi et avancer, pas à pas, comme cette femme palestinienne qui transporte chaque jour des récipients d’eau, de la source jusqu’à son domicile.
Suleiman avance aussi pas à pas dans sa carrière de cinéaste. Ses films sont difficiles à produire. Pas assez “bankable” pour les uns, pas assez misérabiliste pour les autres… Il est même parfois injustement oublié par ses pairs lors des remises de prix dans les festivals de cinéma. Le Temps qu’il reste aurait mérité la Palme d’Or il y a dix ans et est reparti bredouille de Cannes. It must be heaven est peut-être un peu moins émouvant que ce-dernier, mais c’est assurément l’un des films les plus subtils, les plus beaux et les plus poétiques de ce 72ème festival de Cannes. On lui souhaite d’être récompensé lors de la cérémonie de clôture, qui aura lieu ce samedi à 19h15. Et s’il repartait avec la Palme d’Or, on ne crierait certainement pas au scandale.

A demain pour la suite de ces chroniques cannoises.


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