[Cannes 2019] Jour 7 : La machine à remonter le temps… et le cinéma

Par Boustoune

Si vous pouviez remonter le temps et revivre un moment passé, à quelle époque retourneriez-vous ?

Les frères Dardenne retourneraient probablement à un passé récent, où ils auraient des injustices sociales à combattre, mais où les choses étaient plus simples à appréhender et à restituer à l’écran. Jusqu’à présent, ils filmaient des personnages en perte de repères, des être humains à la dérive, des gens humbles en difficulté, mais qui avaient en commun de chercher à s’en sortir, de se battre pour leur survie, pour un avenir plus radieux. Le spectateur pouvait s’attacher à eux, les suivre dans leur descente aux enfers ou leur combat. Dans Le Jeune Ahmed, ils filment un personnage antipathique, qui ne semble pas vouloir évoluer, mais au contraire complexifier davantage les choses, s’enfoncer dans une situation de plus en plus inextricable. Ahmed est d’origine étrangère et évolue dans une classe sociale modeste, mais sa famille est parfaitement intégrée et ne vit pas dans la misère. Il est aimé, choyé, bien entouré, supporté par des gens qui croient en ses capacités. Mais depuis quelques temps, le jeune garçon est rebelle, insolent, en colère. Sa crise d’adolescence est amplifié par sa soudaine affection pour la religion musulmane. Il devient obsédé par les horaires de prières, les dogmes, le comportement à adopter pour être un “pur musulman”. Il refuse tout contact avec les femmes et adhère à des idées rétrogrades, manipulé par l’Imam du quartier, qui cherche constamment à opposer le monde Musulman à la culture occidentale, entretenant de façon insidieuse l’idéologie djihadiste. Dans l’entourage du jeune homme, on ne sait pas comment réagir. On essaie tout d’abord de dialoguer avec Ahmed, de le raisonner, de contrer ce processus de radicalisation. Mais le garçon se réfugie encore plus dans la religion, rejetant les arguments des mécréants qui l’entourent. Et quand ses proches, à commencer par sa professeure d’Arabe, essaient de réaffirmer leur autorité, Ahmed se braque encore plus, se radicalise encore plus et nourrit des idées qui ne peuvent conduire qu’au drame.
Le sujet est évidemment hautement scabreux. Il force les cinéastes belges à faire des choix de mise en scène encore plus tranchés, plus précis. Comment parler des causes de la radicalisation, et notamment le rôle des Imams européens, sans tomber dans le cliché? Comment éviter de stigmatiser la religion musulmane et ceux qui la pratiquent pacifiquement? Comment rendre attachant un personnage aussi antipathique, et sans aspérités apparentes? Avec leur talent et leur capacité à traiter avec pudeur les situations les plus dramatiques, les frères Dardenne réussissent à éviter la plupart des écueils, mais on sent bien qu’ils sont moins à l’aise qu’à l’accoutumée, qu’ils ne savent pas vraiment comment boucler cette histoire sans risquer d’être dans le jugement ou l’humanisme béat. Le Jeune Ahmed est une oeuvre solide, qui traite d’un sujet fort, mais ne possède pas la puissance des meilleurs films des frères Dardenne.

Ira Sachs, lui, retournerait sûrement dans les années 1970, à une époque où le cinéma indépendant américain constituait quelque chose de nouveau. S’il avait présenté son Frankie à l’époque, beaucoup de critiques auraient crié au génie. Mais en 2019, après avoir vu les films de Cassavetes, de Woody Allen, ou, plus récemment, de Noah Baumbach et consorts, cette tragi-comédie autour de la vie de couple, la famille et les affres de l’existence ne bénéficie plus de l’effet de surprise et de l’attrait de la nouveauté. On a l’impression d’avoir déjà vu des dizaines de fois ce genre de récit, s’intéressant aux relations entre les membres d’une même famille, leurs amis, leurs amants, leurs emmerdes. Seules petites différences : le côté international de cette famille recomposée (Isabelle Huppert, Brendan Gleeson,Pascal Greggory, Marisa Tomei…) et le cadre ensoleillé dans lequel évoluent les personnages, la ville de Sintra, au Portugal, qui tranche avec l’ambiance, assez sombre, pour ne pas dire funèbre. Le début du film est laborieux, enchaînant mollement des séquences bavardes et sans grand intérêt. Puis progressivement, à mesure que le récit progresse et que l’on comprend les raisons de cette réunion de famille, on se laisse gagner par le charme discret de l’oeuvre. Ira Sachs parvient même, in fine, à trouver le ton juste et redonner un peu d’ampleur à sa mise en scène, jusqu’au très beau plan final. Selon nous, c’est insuffisant pour glaner un quelconque prix au palmarès, mais peut-être cette histoire simple aura-t-elle séduit le jury…

Maryam Touzani, réalisatrice de Adam,  voyagerait vers le futur, à une époque où les femmes marocaines pourront décider seules de leur avenir et pourront disposer de leur corps comme elle l’entendent.
Son film, présenté dans la section Un Certain Regard, est centré autour d’une jeune femme enceinte, Samia, qui erre dans les rues de la médina de Casablanca, en quête de petits boulots et de lieux pour dormir. L’enfant a été conçu hors mariage, ce qui est moralement condamnable au Maroc. L’avortement étant très encadré, impossible pour elle d’y recourir. La jeune femme a donc fui son village pour cacher sa grossesse à sa famille, en prétextant d’avoir trouvé du travail en ville. Une fois qu’elle aura accouché, elle fera adopter l’enfant et repartira dans son village. Un soir, elle est recueillie par Abla, une veuve qui essaie de tenir un petit commerce de pâtisseries orientales tout en élevant seule sa fille de huit ans. Abla se montre de prime abord assez froide, mais peu à peu, elle se prend d’affection pour cette jeune femme paumée et la laisse aider à la boutique. Elle a connu la douleur de la perte à la mort de son mari et sait que l’abandon de son enfant va être, pour Samia, un déchirement.
C’est un joli film, très émouvant, sur la maternité et la difficulté d’être une femme indépendante dans le Maroc contemporain. On regrettera juste que le rythme du récit s’étiole à mesure que la relation entre Samia et Abla se réchauffe.

Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic n’ont pas vraiment besoin de remonter le temps. Ils vont à leur propre rythme, puisque entre L’Autre, leur précédent long-métrage, et L’angle mort, présenté dans la sélection de l’ACID, il s’est écoulé plus de dix ans!
Mais l’attente n’a pas été vaine. Cette histoire d’hommes invisibles, au sens propre comme au figuré, séduit par son originalité, son interprétation hétéroclite (Jean-Christophe Folly, Isabelle Carré, Sami Hameziane, Golshifteh Farahani, Claudia Tagbo), sa façon unique d’entrelacer fable fantastique et film art & essai, onirisme et réalisme, pour dresser le portrait d’un homme à la croisée des chemins, réalisant qu’il vieillit et qu’il est en train de passer à côté de sa vie.  En tout cas, elle nous a séduits, tout comme elle a séduit les sélectionneurs de l’ACID et même Thierry Frémeaux, qui est venu le présenter en personne, s’excusant presque de ne pas l’avoir retenu en sélection officielle. Le délégué général du festival en a profité pour reconnaître l’ACID comme l’une des sections parallèles du Festival de Cannes, au même titre que la Quinzaine des Réalisateurs ou la Semaine de la Critique.

Et nous, à quelle époque aimerions nous voyager. On aurait été tentés de dire à un moment où le cinéma français était plein de vitalité, capable de proposer aussi bien des films d’auteurs exigeants qu’un cinéma populaire de qualité, sans Tuche ni Chtis, mais des situations bien écrites, des dialogues ciselés. Et puis on a vu La Belle époque, de Nicolas Bedos, et on constaté avec plaisir qu’il était toujours possible de réaliser d’excellentes comédies en 2019, à condition d’avoir un peu d’imagination et de talent, et de savoir s’entourer d’acteurs motivés (Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Doria Tillier, Guillaume Canet, Denis Podalydès…). Dans ce drôle de film, Daniel Auteuil incarne un misanthrope incapable de s’adapter au progrès et aux nouvelles technologies. Quand son épouse (Fanny Ardant)vdécide de le mettre à la porte, il accepte d’expérimenter un service de soirées privées sur mesure, qui reconstitue avec précision une époque ou un contexte historique, pour aider les clients à réaliser leurs fantasmes ou à revivre leurs souvenirs. Si certains toqués demandent à rencontrer Hitler ou à papoter avec Marie-Antoinette, l’homme choisit de revivre la rencontre avec sa femme, dans les années 1970. Charmé par l’actrice qui l’incarne (Doria Tillier), il retrouve un peu de fougue et d’inspiration et reprend goût à la vie.
Comme le résultat est plein d’esprit et de charme, nous avons décidé de rester en 2019. Ca évitera le décalage horaire et nous permettra de finir le festival l’esprit tranquille…

A demain pour la suite de ces chroniques cannoises.