Fonctionnement de la sitcom

Les Simpsons est un bon exemple de sitcom intéressant à étudier pour en tirer quelques leçons. Penchons-nous sur l’épisode 16 de la saison 4 : Duffless (Ne lui jetez pas la première bière).
Juste un mot avant de commencer : qui dit sitcom pense drôlerie. Et alors, on se dit qu’on est déjà quelqu’un d’amusant ou bien qu’on n’est pas du tout drôle.

Erreur de jugement : personne n’est vraiment totalement amusant et personne ne peut être nullement amusant. En d’autres termes, si vous souhaitez écrire une sitcom, quelle que soit votre personnalité ou votre nature, ne vous mettez pas de barrières inutiles.
Une piste intéressante à suivre pour provoquer le rire consiste aussi en l’autodérision. Ne pointez pas du doigt des défauts supposés chez autrui, le rire ne viendra pas. Faites plutôt votre autocritique et vous rencontrerez le rire (ce qui est votre intention contrairement au personnage de sitcom).

Nous connaissons tous des comportements quelque peu étranges parfois qu’on ne parvient pas toujours à s’expliquer. Cette étrangeté qui n’est pas inquiétante rappellerait ce que Bergson proposait, c’est-à-dire du mécanique plaqué sur du vivant qui marque l’individu quel qu’il soit d’un ridicule risible et en fait une figure comique.
Par exemple, un passant lambda suit des yeux une jolie silhouette. Absorbé dans sa contemplation, il ne voit pas l’obstacle et le heurte de plein front. L’observateur de la scène commence par rire avant de s’enquérir de la santé du passant. Mais je m’égare…

C’est en tentant d’interpréter le dénouement d’un épisode, d’un pilote ou d’un scénario de film que nous essaierons de comprendre l’effet recherché sur le lecteur/spectateur. Ensuite, l’étude du prologue (ou de la séquence d’ouverture) nous permettra de comprendre quelle est la nature du monde spécifique à cette histoire.

C’est-à-dire ce qui le fait fonctionner, la règle à laquelle il obéit.

Le dénouement

La dernière séquence de Duffless voit Homer quitter ses potes de comptoir pour rejoindre Marge. Marge et Homer se fondent tous deux dans le coucher du soleil.

Ce dénouement est un modèle d’une double expérience pour le lecteur/spectateur d’une sitcom et il en a besoin.

La première expérience espérée par le lecteur/spectateur est de participer au sentiment de communion qui émane du dénouement. Ici, Marge et Homer sont de nouveau réunis.
Quant à la seconde expérience, elle est plus délicate à définir. Une sitcom a besoin d’une certaine excentricité dans son propos. Cette folie nécessaire mène au sentiment que tout va bien dans notre monde personnel, que nos problèmes ne sont pas aussi importants que nous le pensons et que rien ne soit vraiment insurmontable.

Ce que propose la sitcom, ce n’est rien d’autre que la résolution d’un conflit sur un mode humoristique. Mais le comique n’est pas forcément lié aux personnages, aux situations ou même aux conflits. En fait, c’est un comportement particulier qui anime les personnages. Ils se comportent de manière égoïste, nombriliste dans la résolution de leurs problèmes immédiats. Ils prennent alors les mauvaises décisions alors qu’ils tentent d’atteindre à certains buts.

Ce comportement est contradictoire rapporté au sentiment d’union et c’est par la dynamique ou dialectique de ces deux mouvements (l’un centrifuge, l’autre centripète) que se construit le moteur de l’intrigue.

Le moteur de la sitcom

Le moteur d’une sitcom est le conflit entre l’individu et la société ou son environnement personnel. Chaque personnage d’une sitcom est un être foncièrement individuel tout empli de désirs et de rêves qu’il ne partage pas avec autrui.

SitcomLa sitcom Cheers par exemple relate la vie d’un bar de Boston (le Cheers) qui représente une petite société au sein de laquelle tout le monde essaie d’échapper à la véritable société à l’extérieur du bar.

Pour utiliser un tel moteur dans un projet personnel, il suffit donc de se concentrer sur une communauté spécifique d’individus et d’inventer entre eux des relations sociales particulières, quelque chose qui semble les unir comme dans la sitcom Seinfeld où la misanthropie est le lien social qui unit les membres de cette petite communauté.

Comme le moteur de l’intrigue est un conflit constant entre l’individu et la société en général, la sitcom ne prend jamais position. L’un n’est pas meilleur ou pire que l’autre car cela enrayerait certainement le moteur.
Chaque épisode d’une sitcom fait en sorte soit que l’individu est railler selon la perspective de la société ou inversement, la société est montrée du doigt selon le point de vue de l’individu. En somme, dans une sitcom, la folie peut venir soit de l’individu, soit de la société (et avec la même force dans un cas comme dans l’autre).

Soit la société menace l’individu comme lorsque dans l’épisode Duffless des Simpsons, les élèves de l’école de Lisa s’éclatent en utilisant la tomate censée mettre un terme à la faim dans le monde comme projectile contre le principal de l’école ou inversement, soit lorsque le chef de la police terrifie inutilement Marge en lui annonçant que Homer est DOA (c’est-à-dire mort à l’arrivée aux urgences) puis en ricanant rectifie en avouant confondre DOA et DWI (conduite en état d’ivresse).

La séquence d’ouverture de Duffless

Le point de départ favori de la sitcom est souvent la rêverie métaphorique. Et c’est effectivement ce à quoi nous assistons avec Bart rêvant d’avoir inventé un go-go ray faisant danser tous ses professeurs.
Ensuite, l’épisode continue avec les autres membres de la famille alors qu’ils ne sont pas encore très bien réveillés comme Homer qui répond à Marge qui lui a demandé d’aider Lisa dans son projet pour le concours de science de l’école : Ouais, le sirop est meilleur que la confiture.

Chacun est encore piégé dans ses propres rêves éveillés.

Même Lisa qui a inventé une tomate gonflée aux stéroïdes est dans son propre rêve éveillé. Ce qu’elle imagine, c’est d’être l’adoration d’une famille pauvre comme Sauveur.
Le but véritable de l’invention de Lisa n’est pas d’améliorer la vie des autres mais bien l’orgueil d’être célèbre.

Alors que le rêve de Bart nous donnait en quelque sorte l’indice que l’intrigue aborderait un aspect onirique, les deux rêves éveillés de Lisa et d’Homer vont effectivement réglés toute l’intrigue à venir.

Homer plongé dans son désir dionysiaque entre directement en conflit contre Marge ce qui va le mener à cet extravagant effort de cesser sa soif immodérée pour la bière (c’est le sujet de cet épisode) et quant à Lisa, son rêve de reconnaissance et de gloire la mènera de manière non moins extravagante à faire de Bart un cobaye.

L’archétype classique de la sitcom : le clown

Dans le monde de la sitcom, il existe un personnage qui est coincé dans sa propre vision du monde. C’est un individu qui confond ses rêves avec la réalité. Cet archétype est habituellement dénommé le clown.

L’archétype du clown est habituellement un adulte intelligent et rationnel qui s’effondre facilement probablement parce qu’il est animé d’une émotion ou d’une passion si forte qu’elle en est incontrôlable. Ce personnage génère la comédie parce qu’il est franchement maladroit, incompétent et quelque peu bizarre.

Il se retrouve souvent dans des situations impensables et surtout insignifiantes et ce sont précisément ses efforts effrénés pour s’en sortir par lui-même qui sont une grande source de comique.
A propos de situations, plus celles-ci sont embarrassantes et plus le clown est assuré de tout ruiner.

Cet archétype peut être construit selon un stéréotype professionnel : les soldats des antiques comédies sont par exemple et sans exception des lâches. Les courtisans étaient systématiquement présentés comme des personnages fourbes. A voir si cela s’adapte avec votre propre projet de sitcom.

Cette technique très ancienne se retrouve par exemple dans l’élaboration des policiers des Simpson : ils sont paresseux ou bien encore dans l’inefficace et pompeux principal de l’école et son avocat qui assume sa malhonnêteté avec une désinvolture incroyable.

Il faut prendre conscience de l’étrangeté d’un tel personnage et ne pas hésiter à travailler sur son individualité. Dans cet épisode des Simpson, par exemple, le Chef Wiggum se livre à des vidéos amateurs de lui-même dans sa piscine. Lisa décide que le moyen de mettre un terme à la faim dans le monde est une tomate. Bart apprend à voler à un hamster…
Ces comportements vont au-delà du stéréotype et plongent plus profondément dans l’étrangeté idiosyncratique de la pensée individuelle.

Quel que soit la personnalité que vous travaillerez sur un tel archétype, gardez à l’esprit que le clown possède certes une excentricité mais celle-ci est inoffensive pour son entourage.
Son étrangeté est seulement un danger pour lui-même. La comédie se génère précisément à partir de cette bizarrerie qui est la marque du clown. Parce que précisément cette étrangeté n’est pas menaçante pour autrui. C’est le cas de l’autocritique : la seule menace est envers soi-même alors autrui peut en rire.

Par exemple, il arrive souvent dans un one man (ou woman) show que l’humoriste s’adresse directement à un spectateur (ou spectatrice) dans la salle. Certainement que cette personne rit jaune mais cela importe peu à l’humoriste car il est certain de faire rire les autres qui ne se sentent pas menacés.

Ne cherchez pas inutilement des blagues ou des chutes que vous pourriez faire dire au clown. Décrivez-le avec un esprit quelque peu décalé. Imaginez plutôt ce que ce personnage atypique ferait typiquement. Ce qu’il fera sera nécessairement amusant à moins que cela soit mal perçu par le lecteur/spectateur.
Si vous avez un doute sur une situation qui pourrait être évaluée négativement par le lecteur (c’est la technique employée dans l’horreur), remettez en cause non pas le personnage, mais plutôt la situation dans laquelle il s’est lui-même jeté (souvent involontairement, d’ailleurs).

Pour créer votre premier clown, vous pourriez vous inspirer de vos propres singularités ou bien observer chez les autres leurs bizarreries (cherchez en profondeur, ne faites pas seulement une étude superficielle).
Néanmoins, vous n’êtes pas non plus en général des psychologues ou des psychiatres. L’étrangeté du clown doit rester assez simple car chaque personnage d’une sitcom peut être retracé avec une origine psychologique unique et personnel (aucun des personnages ne partagera un même trait de personnalité). Par exemple, Homer est un glouton, Lisa se sent supérieure, Bart est dans une continuelle recherche d’attention et Marge est anxieuse.

Autre particularité de la sitcom : l’archétype du clown n’a pas à être unique. Le minimum est de deux clowns. Certaines sitcoms en affichent trois ou quatre et si nécessaire, vous pourriez même monter à cinq ou six. Il y a toujours de la place pour un clown dans une sitcom.

Les intrigues de la sitcom

Classiquement, la sitcom se présente avec une intrigue principale et généralement une intrigue secondaire dans le même épisode. Ces intrigues sont mises en mouvement par des problèmes que les personnages se sont créés eux-mêmes. C’est d’ailleurs la caractéristique du clown de se créer toujours des problèmes.

Dans l’épisode Duffless des Simpson, deux des personnages se créent leurs propres problèmes ce qui résulte en une intrigue principale et une intrigue secondaire.

L’intrigue principale concerne Homer et son penchant pour la bière. Homer est arrêté pour conduite en état d’ivresse ce qui pose aussitôt un conflit avec Marge.
Pour l’intrigue secondaire, le désir de Lisa d’être louée pour son intelligence l’emmène dans une quête pour gagner le concours de science ce qui pose aussitôt un conflit avec Bart.

Comment comprendre comment ce type d’intrigue fonctionne ? Nous avons un personnage que nous avons fondé sur l’archétype du clown (ou du bouffon ou du fou du roi comme l’un des 12 archétypes jungiens) et dont le comportement normal (autant rationnel que passionnel) le mène à entrer en conflit avec un autre personnage.

Bien sûr, ce conflit va s’intensifier. Dans le cas d’Homer, la tension créée par le conflit est générée par ses tentatives toujours plus désespérées de rester sobre. Il essaie de s’occuper l’esprit par d’autres activités : il se rend au concours de science de Lisa, il passe son temps devant la télévision et il participe à une réunion Superware (référence assumée à Tupperware).

Et pourtant, à chacune de ces occasions, son combat personnel devient de plus en plus absurdement renforcé par ces expériences au point qu’il fantasme de tuer tout le monde à la réunion Superware pour un peu de bière.

Quant à Lisa, elle trouve des moyens de plus en plus sophistiqués pour manipuler Bart. Elle place des friandises hors de la portée de Bart, elle électrocute un cupcake et finalement cherche à prouver par une expérience (qui réussit d’ailleurs) que Bart est moins intelligent qu’un… hamster.

Le fonctionnement des intrigues est conforme à la théorie. Vers la fin de l’épisode les intrigues principale et secondaire se croisent (lorsque Homer se rend au concours de science) et juste avant le dénouement, elles se résolvent d’elles-mêmes.

Lisa perd le concours en même temps que ses rêves de gloire et Homer réalise qu’il préfère passer du temps avec Marge et trouve alors un moyen moins douloureux de rester sobre.

Le principe est qu’au dénouement les personnages cessent leur attitude suicidaire. Peut-être abandonnent-ils tout simplement en comprenant leur erreur, peut-être est-ce le monde qui a raison d’eux ou peut-être sont-ils sauvés par les autres personnages. C’est le message de l’auteur et ce qu’il veut faire passer à son lecteur/spectateur.

Toutes les sitcoms ne possèdent pas deux intrigues mais c’est souvent le cas parce qu’il est difficile de déployer une seule intrigue sur un même épisode. Et puis deux intrigues ajoutent de la profondeur au monde parce qu’elles impliquent davantage de personnages et de problèmes ce qui enrichit l’aspect absurde du monde parce que c’est cela qui est recherché.

Le ton de la sitcom

Le ton de la sitcom est par nature comique. Un moyen simple d’atteindre à ce comique naturel est de se concentrer sur les gens et les objets du quotidien.

Dans Duffless, tout provient de la vie quotidienne et en particulier les lieux. Le lecteur/spectateur pénètre dans les écoles, dans l’usine, dans les bars, dans l’église, dans les appartements.
Tous ces lieux sont nécessairement des lieux familiers et la sitcom s’en empare parce qu’elle a besoin d’une certaine familiarité ou complicité avec le lecteur pour exister.

Et si l’endroit n’est pas familier, alors la sitcom va s’employer à y créer un sens de vie régulière, ordinaire.

Autre particularité de la sitcom, chaque personnage est identifié (parmi d’autres éléments) par une façon de parler qui lui est propre. Bart et Lisa par exemple ne s’exprime pas avec les mêmes mots. En quelque sorte, pour chaque personnage de la sitcom, il faut préparer un dictionnaire et travailler sur l’intonation, le rythme (attention cependant à ne pas se substituer au comédien qui interprétera vos mots).

Une scène typique de la sitcom

Un exemple pertinent du type de scène qui fait de la sitcom ce qu’elle est se déroule aux Alcooliques Anonymes où Homer a l’injonction de se rendre. La scène débute par une confession qui précise sans détour les conséquences de l’alcoolisme puis lorsque Homer, grincheux, dit qu’il est là seulement parce qu’un juge lui a ordonné d’y être, le révérend tente de le rassurer en lui disant qu’avec l’aide du groupe, il ne touchera plus jamais à une bière.

Ce qui provoque chez Homer une réaction inattendue et le fait fuir par la fenêtre. Cette scène est un paradigme du conflit habituel de la sitcom entre l’individu et la société. Ce conflit est introduit par des personnages dont la bizarrerie de leur comportement est liée à leur psychologie plus ou moins étrange et singulière qui fait qu’ils se créent eux-mêmes leurs problèmes.

Puis vient un moment où l’individu et la société semblent vouloir se réunir, ne faire qu’un (une sorte d’intégration) comme la scène de la confession aux Alcooliques Anonymes (en fait, cela pourrait être n’importe quelle scène qui fonctionne autour d’un aveu quelconque) puis le climax de la scène nous rappelle que la psychologie dévoyée ou rebelle du personnage reprend le dessus et fait tout foiré.

Comme si le personnage ne pouvait s’empêcher de saboter lui-même sa propre rédemption (si cela était possible, la sitcom prendrait fin aussitôt).
En fait, c’est comme si la contrition des péchés n’était pas possible du moins jusqu’au dénouement, moment où le personnage cède par une sorte d’illumination et les choses reprennent leur place habituelle.


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