Aaron sorkin : le personnage

Par William Potillion @scenarmag

Aaron Sorkin estime qu’un personnage naît de l’intention qui l’anime dans l’histoire et partant, de l’obstacle majeur qu’il devra confronter pour mener à bien cette intention qui est sienne.

La force antagoniste ne peut être insignifiante. Elle est quelque chose de supérieur et d’hostile envers le personnage principal. Gardez en tête qu’il existe de nombreuses nuances d’hostilité. Cette dernière sera différente s’il s’agit d’une comédie ou d’un thriller par exemple.

Mais pour Aaron Sorkin, le principal atout de l’opposition est que le protagoniste mettra en place une stratégie pour tenter de dépasser cet antagonisme.

Dans la définition d’un protagoniste, il est une qualité nécessaire : sa proactivité. Le protagoniste n’est pas un être passif. Au début de l’intrigue, il peut lui arriver de subir les événements si cela aide à esquisser sa personnalité. Mais très vite cependant, il devra prendre les choses en main et apporter une réponse à ce qu’il lui arrive.

Mark Zuckerberg dans The social network

Aaron Sorkin prend l’exemple du personnage de Mark Zuckerberg dans The social network (un scénario écrit par Sorkin). Aaron Sorkin avait à sa disposition un événement réel de la vie de Zuckerberg : la création de Facemash.

Facemash soulevait déjà à l’époque un grave problème d’éthique. Ce qu’il importait pour Aaron Sorkin était de montrer l’événement à l’origine de la décision de Zuckerberg de créer Facemash.

Sorkin décida alors dès la séquence d’ouverture (qui n’est pas à confondre avec le prologue s’il y en a un) d’imaginer la scène de la rupture brutale de Zuckerberg et d’Erica.
L’humiliation ressentie par Zuckerberg à la suite de cette rupture l’incita d’abord à écrire en ligne une harangue virulente contre Erica puis de pirater la base de données de l’universtité et se servir des données recueillies pour lancer Facemash.

Cette scène de rupture est importante pour Aaron Sorkin parce qu’elle permet de montrer ce que veut Zuckerberg, c’est-à-dire son intention.

Il veut être quelqu’un qui soit socialement reconnu. C’est la peur du rejet qui anime Zuckerberg et cette crainte est quelque chose que chacun d’entre nous peut comprendre. Cela crée une empathie, une reconnaissance plus ou moins confuse de ce que ressent Zuckerberg et cela rend plus facile l’identification au personnage.

Et quant aux obstacles ? Aaron Sorkin le dit lui-même : construire le site le plus célèbre du monde, c’est faire face à des tonnes d’obstacles.

C’est donc la volonté du personnage qui est primordiale, qui est à l’origine de son élaboration et le chemin qu’il parcourra jusqu’au climax (l’ultime rencontre entre le protagoniste et la force antagoniste) sera régie par la stratégie ou les différentes tactiques qu’il échafaudera pour vaincre ou contourner les obstacles.

En somme, il ne peut y avoir de conciliation. Ou bien le personnage réussit, ou bien il échoue.

La qualité comme stratégie

Un comportement, une attitude, une posture, un angle particulier d’approcher le monde peuvent aussi être des tactiques pour lutter contre un antagonisme. Par exemple, une sincère honnêteté en toutes occasions serait la réponse aux situations problématiques de la vie. D’autres personnages pourraient être soupe au lait et réagir violemment à la moindre contrariété.

La stratégie a alors tout à voir avec quelques traits de la personnalité du personnage.

D’autres tactiques peuvent être établies dans les relations qu’entretient un personnage avec son entourage. Par exemple, faire preuve d’un sens de l’humour pour dédramatiser la tension d’une rencontre.
Notez que le personnage conservera cette caractéristique tout au long de l’histoire. En d’autres termes, il sera égal à lui-même du début à la fin de son intervention dans celle-ci.

Ceci est particulièrement important pour ancrer le personnage dans l’esprit du lecteur.

A propos de la biographie du personnage fictionnel

Pour Aaron Sorkin, écrire de longues biographies en mentionnant des détails ou des événements qui ne se rapportent pas d’une manière ou d’une autre à l’histoire qui sera contée, c’est donner trop de réflexions à l’élaboration d’un personnage.

Ne pas trop penser son personnage alors que nous sommes dans une époque qui ne sait plus penser (il suffit de voir quelques vidéos sur les sites de partage pour s’en rendre compte) peut sembler paradoxal.

Mais le travail de réflexion est pourtant là. Il est optimisé pour servir l’histoire. Ce qui ne sert pas l’histoire serait une digression qui deviendra utile pour un autre projet.

Optimiser signifie de trouver les liens qui relieront les événements du passé à l’intention du personnage (l’intention se conjugue au présent). Si le flashback ou le flashforward sont parties intégrantes de l’histoire (comme dans Lost par exemple), le lecteur doit s’ancrer dans le présent pour ne pas perdre pied. Son point de focalisation sera donc l’intention du personnage.

De même, commencez un personnage en listant des traits de sa personnalité afin de le rendre plus humain peut vous rassurer. Mais si aucun de ces traits ne peut être légitimement mis en avant dans aucune des scènes, c’est un peu une peine perdue.
Il est préférable d’interviewer son personnage sur ce qui le motive et découvrir ce qui peut expliquer un comportement, par exemple. Est-ce lié à son éducation ou à un trauma de son enfance ?

La question religieuse peut être abordée aussi si les croyances du personnage vont influer sur ses décisions dans le cours de l’intrigue. Dans le cas contraire, inutile de s’étendre sur ce point.

Un personnage doit-il être aussi humain que possible ?

Aaron Sorkin ne le pense pas.

Un personnage de fiction n’est pas une imitation de l’être humain. Il en est une représentation. C’est-à-dire que cet être de fiction propose une certaine figure de l’être humain.

Et cette figure, l’auteur se l’approprie pour en faire son personnage. Même dans le cas d’une biographie. Le Steve Jobs ou le Mark Zuckerberg d’Aaron Sorkin sont des personnages de fiction issus du processus imaginaire de Sorkin. Ses recherches sur les véritables Steve Jobs et Mark Zuckerberg ont certes été poussées et précises puis il en a tiré les personnages qui nous sont donnés à voir.

Il découle de mon interprétation des propos de Sorkin qu’il faut écrire des personnages différents de nous-mêmes. Ce qu’Aaron Sorkin confirme aussi. Néanmoins, il ne s’agit pas d’écrire des personnages masculins si l’on est une femme.

En somme, Sorkin parle d’engagement (un peu à la manière de Sartre). Une auteure dans ce cas écrira si elle le souhaite ainsi un personnage masculin mais surtout, et par exemple, ce que c’est que d’être un gay au dix-neuvième siècle ou bien de nos jours. Cet engagement relève du témoignage d’un observateur qui pose sur le monde un regard dont il espère contribuera à l’améliorer. Et son personnage va l’y aider.

Voici les propos d’Aaron Sorkin :
Les caractéristiques des gens et les caractéristiques des personnages de fiction n’ont presque rien à voir les unes avec les autres. Bien sûr, apparemment, elles sont semblables, parce que les êtres humains et les êtres fictionnels sont semblables. Mais les êtres humains ne parlent pas à travers des dialogues, leurs vies ne se déroulent pas le long d’une série de scènes qui forment un arc narratif. Les règles de la fiction dramatique sont vraiment séparées de celles de la vraie vie.

Sorkin ajoute aussi qu’il est très productif de débattre avec des gens qui ont des opinions ou des certitudes différentes de ceux de l’auteur.

Ne pas juger son personnage

Il s’agit d’un jugement de valeur. L’auteur n’est ni un laudateur, ni un pourfendeur. Dans un cas comme dans l’autre, s’il faisait ainsi, il succomberait à ses propres présupposés et autres préjugés. Par contre, ses personnages porteront des appréciations sur ceux qui les entourent. Cela permet de définir les relations qui existeront entre eux.

Mais surtout, rester impartial permet d’exprimer une action immorale sans la teinter de l’affirmation qu’elle est mauvaise ou injuste ou laide. Lorsque l’antagonisme est incarné, l’auteur peut alors justifier son comportement parce que, du point de vue de cet antagoniste, ce qu’il fait est bien même si ses actions blessent les autres personnages.

L’engagement de l’auteur n’est pas de la propagande. Il doit pouvoir exprimer les arguments des deux parties par des motifs légitimes. Protagoniste et antagoniste sont des fonctions. La fiction exige un héros et un méchant de l’histoire. C’est-à-dire des personnages en charge de la dimension subjective de l’histoire.

Un point de vue subjectif est fondé sur une opinion, sur un regard singulier porté sur le monde, sur une croyance, sur sa propre image de soi révélant soudain certaines vérités, sur un désir ou sur un sentiment. Cela n’a rien à voir avec l’éthique mais avec sa propre conviction de ce qui est bien ou mal (ou juste ou injuste ou encore ce qui est beau ou ce qui est laid).

Aaron Sorkin prend l’exemple de Des hommes d’honneur. Le colonel Jessup est effectivement coupable d’avoir donné l’ordre d’appliquer le code rouge. Mais s’il l’a fait en en connaissant les conséquences, c’est parce qu’il est persuadé que la mort d’un soldat a permis d’en sauver beaucoup d’autres. C’est un argument qui porte à réfléchir sur la responsabilité d’une telle décision.

En somme, alors que la fonction permet de désigner qui fait quoi dans l’histoire, le subjectif vient estomper cette limitation. Il n’y a plus de gentil ou de méchant mais seulement des personnages qui défendent sincèrement leurs convictions.

Bien sûr que l’auteur ne peut être d’accord avec l’antagonisme. Il doit pouvoir néanmoins l’expliquer en toute impartialité afin que le lecteur fasse sa propre opinion.

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