Les Utopiales 2018- Conférences et Documentaire

Par Yutuy

Les Utopiales proposent chaque année une multitude de conférences plus intéressantes les unes que les autres. La programmation est toujours très chargée, mais cette année j’ai essayé de jongler entre le cinéma et les conférences. J’ai par conséquent, laissé un peu de côté les expositions, que j’ai rapidement parcourues.
Dans cet article, vous pourrez consulter mes comptes rendus des conférences:

1-Frankenstein VS Marx

2-L’invasion des profanateurs: parasite-fictions

3-Le corps des machines

4-Enregistrement de l’émission « Mauvais Genres » par François Angelier (France Culture)

Worlds of Ursula K. Le Guin d’Arwen curry- Documentaire

En introduction, je vous propose la conférence du Président des Utopiales, Roland Lehoucq, sur la téléportation quantique:

1-Frankenstein VS Marx

Ici il a été question de soulever quels points dans l’oeuvre de Frankenstein sont une métaphore, ou une référence au prolétariat et à l’aristocratie. Comment peut on interpréter les réflexions de Marx, à un tel livre? Le défi semble plutôt intéressant!

Jeanne A.Debats, programmatrice des Utopiales prend rapidement la parole pour rendre hommage à Mary Shelley, autrice de Frankenstein, figure pionnière du corps dans la Science Fiction. Et que malgré une éducation aristocratique (entourée d’un père libraire/écrivain et d’une mère féministe écrivaine, Mary Wollstonecraft), elle a transgressé les rôles habituellement attribués aux femmes pour écrire un tel roman. On peut prendre simplement l’exemple d’utiliser un drame qui lui est arrivé (enfant mort né), comme élément narratif de base.

Par ailleurs, il est dit que si on se réfère au mythe grec, le prolétaire des Dieux est Sisyphe (et non pas Prométhée, comme le sous titre du livre: Frankenstein ou le Prométhée moderne). En effet, Mary Shelley utilise la version grecque d’Eschyle où le Titan est à la fois le créateur de l’Homme, et celui qui donne le feu, à l’origine de la civilisation.  Car Sisyphe conteste aux Dieux le droit de lui donner la mort, il veut rester sur Terre. Donc Mary Shelley oppose la raison à la divinité.

Ensuite, on se demande si Victor Frankenstein n’essaye pas de créer le corps parfait d’un travailleur via sa créature. Le travailleur serait donc ainsi esthétiquement laid, à faire peur. Il n’est pas heureux dans son corps, il souffre, et il n’a pas le droit non plus de ressentir des émotions. Dans ce cas, Victor lui refuse tout, et le considère comme une menace à exterminer. On est bien dans la déshumanisation du travailleur.
La peur de la créature peut évidemment symboliser la peur de l’aristocrate (Victor), face au prolétaire, et surtout son désir d’émancipation.

Un des intervenant explique que pour lui, il ne peut pas y avoir de parallèle aristocratie/prolétariat en terme de création (à l’image de la créature), car l’aristocratie n’a pas créé le prolétariat; c’est un rapport de force.
Il est plus sensible à la représentation du monstre, qui veut s’émanciper.
Il est constaté que le corps est impacté par la catégorie sociale. En cela, la créature peut bien symboliser les conditions du travailleur, et du dominé, qui est dégradé physiquement et/ou moralement.
Et pour faire un lien avec le cinéma d’aujourd’hui, il est noté que les catégories sociales supérieures sont surreprésentées (avocat, médecin…) dans la plupart des genres de film, et notamment les comédies. A contrario, quand ce sont des travailleur-euse-s, ce sont quasiment systématiquement des drames sociaux.
Ainsi, dans Frankenstein, les catégories sociales inférieures, dont fait partie Justine, la domestique est rapidement oubliée par Victor et Elizabeth, alors que celle ci subit condamnation à mort injuste pour le meurtre du petit frère de Victor.

Jeanne A.Debats va même plus loin dans le parallèle de la création du monstre en prenant l’exemple des femmes, soumises à des diktats qui modifient leur corps. De façon volontaire (en s’affamant, en s’opérant), ou pas (le fameux point du mari).

Marx souhaitait utiliser les institutions (représenté par la créature) pour changer la société, alors que les anarchistes étaient conscients que le monstre était justement impossible à contrôler, donc ne pouvait être un outil. Victor serait il Marx? Car même s’il fait parti de l’aristocratie (et en a des réflexes), il ne correspond à ces codes: il refuse l’autorité, la religion, le conformisme…il remet en cause les institutions.

Enfin, une des questions centrales dans Frankenstein est abordées: la créature est elle mauvaise par essence ou pas? Jeanne A.Debats estime que non dans la mesure où rien ne le destinait à être violent, d’autant plus que son premier meurtre est dû à de la légitime défense.

Pour un intervenant, la dimension morale du livre se situe dans la critique de ce qu’est la société, et de la manière dont elle tord l’être humain.


Au contraire, le modérateur estime que la créature n’est ni bonne ou mauvaise par nature, elle est neutre. Elle agit sans dimension moraliste, mais de la façon qui lui semble la plus naturelle possible (en aidant l’homme aveugle par exemple).
Ce qui amène un débat concernant des notions comme l’empathie sont elles à mettre dans la morale ou non? Selon le modérateur, l’empathie peut parfaitement faire partie de la neutralité.
Dans tous les cas, c’est parce que les relations sociales existent qu’il peut y avoir une dimension moraliste.

Une conférence qui soulève beaucoup de questions et qui a été plutôt aisée à suivre si on a lu le livre de Mary Shelley.

2-L’invasion des profanateurs: parasite-fictions

L’intérêt de cette conférence était d’apporter le point de vue d’un scientifique qui ne connaissait absolument rien à la Science Fiction, et un paléontologue, lui amateur du genre. Par conséquent, le scientifique apportait vraiment un point de vue neutre, objectif, sur la comparaison entre les parasites au cinéma, et ceux connus sur Terre.
A noter qu’il reste septique sur un organisme parasitaire comme celui d’Alien, dans la mesure où il trouve curieux pour la survie de son espèce, de compter sur la venue aléatoire de mammifères sur leur planète relativement déserte!

Nous avons donc appris qu’il est impossible à l’heure actuelle de savoir si des organismes zombies existent, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas de définition claire et universelle du mot zombie.
Par contre, il existe des parasites qui sont capables d’infecter des insectes, et de les contrôler. Le but était de les exposer à la bouche d’herbivores, qui les mangeront, et le parasite pourra proliférer à l’intérieur de ces derniers.

La plupart des questions des festivalier-ères étaient en lien avec le fait de savoir s’il serait possible que le monde soit victime d’une épidémie destructrice, comme on peut le voir souvent au cinéma. Et la réponse est…non, soyez rassuré-es! La raison étant que même si les humain-es voyagent plus et plus loin facilement, chaque organisme est différent, et qu’il paraît compliqué qu’un organisme toxique ait la capacité de s’adapter rapidement à l’ensemble des êtres vivants. Il y a eu l’exemple de la peste noire qui a décimé 1/3 de des européen-ne-s, mais elle a aussi été propagée par manque de savoirs sur les transmissions contagieuses, et aussi parce que les corps infectés servaient d’armes de guerre.

3-Le corps des machines

Cette conférence porte plus sur nos rapports aux robots, que leur représentation dans l’art.

Pour autant, un des intervenants note que le robot qui ressemble à l’humain est lié à la SF « haut de gamme », c’est à dire sous des traits humains. Dans ce cas, l’idée est plus d’interroger l’humanité, mais rarement une réflexion sur la machine en elle même. Ils conseillent d’ailleurs la série Westworld.

Pourquoi la thématique des machines fascine autant? Selon les intervenants, être une machine c’est pouvoir se réparer, s’améliorer: il y a une notion de contrôle, cher à l’humain.

La machine a un genre? Il est masculin en majorité.  D’ailleurs dans le mot androïde, andro veut dire homme. Alors que le 1er androïde est une femme (Métropolis de Fritz Lang, 1927), les intervenants tombent d’accord sur le fait qu’une fois de plus, le masculin s’est imposé.

L’un des invités fait un parallèle entre spécisme et anti spécisme (pour les anti spécisme; ce n’est pas neutre de désigner les animaux comme espèce). Est ce que cela serait pareil pour les machines?
Il est acquis que ce n’est pas normal de frapper son chien, alors qu’un Iphone si, alors que si on compare les deux QI, on n’est pas sûr-e-s que le chien gagne.
Peut on écraser une araignée? une vache? une fourmi? où est la limite? On ne la fixe déjà pas pour les animaux. C’est une question complexe, non binaire.
L’un des intervenants va plus loin en se demandant quel sera le racisme de demain? Il constate que nous n’avons aucun questionnement sur l’utilisation de nos outils.
Ils rappellent qu’à une époque, la femme n’avait pas de conscience, de valeur, alors qu’en sera-t-il pour les robots?

D’ailleurs la perception des machines dépend des cultures. En SF japonaise, le rapport avec les machines est plus philosophique. Les japonais-e-s ont une envie de nuance car ils-elles ont un fond animiste.
A contrario, en Occident, nous avons une véritable peur. Car nous craignons de devenir une machine, c’est à dire rien. On a le sentiment de perdre quelque chose, de ses caractéristiques humaines.
Alors qu’au Japon on a compris qu’on était déjà greffé à des améliorations, qu’on était déjà dans le transhumanisme (téléphone, électricité, prothèse, lentilles, lunettes….)

Pourtant, nous avons laissé beaucoup de notre liberté et autonomie pour avoir du confort: c’est pour cette raison que les robots vont prospérer.

Par ailleurs, nous n’avons pas de mot pour désigner la haine des machines: on ne les considère pas comme un opposant, comme une menace réelle.
Alors que les IA commencent à faire parfois mieux que nous (pigiste se contente des flux AFP, une machine peut le faire, les médecins notamment dans le domaine de la recherche contre le cancer). Un des intervenants pense que nous ne sommes pas préparés à ces évolutions.

Mais ils défendent l’idée qu’il peut être bon de remplacer les tâches/boulots pénibles par des machines (a t- on besoin qu’un être humain fasse des tâches robotiques comme fixer un rdv par téléphone?).
Cela peut être l’occasion d’accompagner les gens vers des métiers plus intéressants et de repenser le fonctionnement et le sens que l’on veut donner à une société qui aurait besoin d’être soudée (via l’idée du revenu universel par exemple).

Malgré tout, ils notent qu’il ne faut pas avoir peur du progrès. Il faut l’accompagner et c’est peut être là où il y a des lacunes.

4-Enregistrement de l’émission « Mauvais Genres » par François Angelier (France Culture)

Vous pouvez réécouter l’émission ICI.

Après une rapide (trop courte) présentation de la programmation du festival, François Angelier recevait l’éditeur Gilles Dumay, éditeur Albin Michel Imaginaire, avec sa collaboratrice Eva Sinanian (qui n’était pas indiquée sur le programme, mais passons).
La particularité de cette maison d’édition étant le fait de publier que des auteur-es qui assument le fait d’écrire uniquement de l’imaginaire, et pas simplement placer des éléments imaginaires dans un récit plus ou moins classiques.
J’ai beaucoup aimé la façon de Dumay de décrire en quoi l’imaginaire est indispensable pour raconter le présent, et la réalité. On ressent une vraie passion pour cet aspect littéraire, qui pour lui est autant important dans les livres, qu’au cinéma, que dans les jeux vidéos…

A ses côtés, l’auteur d’American Elsewhere de Robert Jackson Benett et malgré un pavé de 800 pages, j’avoue que le livre donne envie:
« Veillée par une lune rose, Wink, au Nouveau-Mexique, est une petite ville idéale. À un détail près : elle ne figure sur aucune carte. Après deux ans d’errance, Mona Bright, ex-flic, vient d’y hériter de la maison de sa mère, qui s’est suicidée trente ans plus tôt. Très vite, Mona s’attache au calme des rues, aux jolis petits pavillons, aux habitants qui semblent encore vivre dans l’utopique douceur des années cinquante. Pourtant, au fil de ses rencontres et de son enquête sur le passé de sa mère et les circonstances de sa mort (fuyez le naturel…), Mona doit se rendre à l’évidence : une menace plane sur Wink et ses étranges habitants.
Sera-t-elle vraiment de taille à affronter les forces occultes à l’œuvre dans ce lieu hors d’Amérique ? »

Worlds of Ursula K. Le Guin d’Arwen curry- Documentaire

Quatre documentaires étaient projetés cette année, mais je n’ai eu le temps d’en voir qu’un. Il s’agit de Worlds of Ursula K.Le Guin, une auteure célèbre en Science Fiction (que je ne connaissais pas). Elle est décédée en janvier 2018, à 88 ans.

Ursula K.Le Guin donna l’impulsion de nouveaux genres, et il est considéré qu’Harry Potter n’aurait pu exister sans elle.
J’ai retenu deux séries de romans à lire: Dépossédés, réflexion sur une société anarchique, et La main gauche de la nuit où les personnages sont asexués, dans un monde climatique difficile.

N’ayant pas sa langue dans sa poche et féministe en décalage (en pleine révolution féministe des années 70, elle tient à son mariage heureux, et s’épanouie au foyer avec trois enfants), elle consacre chaque jour du temps pour écrire.
Ses difficultés étaient double: le genre de science fiction en littérature n’était pas reconnu à l’époque, considéré comme un sous genre (ce qui fait écho à la situation du cinéma de genre en France par exemple). De plus, c’était une femme, dans un monde d’hommes (et plutôt machos).

J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle accepte parfaitement que non seulement ses oeuvres soient critiquées, mais qu’en plus elle ait la capacité d’écouter et de remettre en cause ses écrits.

Le documentaire suit une chronologie classique mais quelques passages de ses livres sont brillamment animés. Le film est très efficace pour faire dévoiler cette auteure et donner envie de se plonger dans les écrits d’Ursula K.Le Guin. Une belle découverte.