![[COOKIE TIME] : #9. Beware of Crimson Peak ! [COOKIE TIME] : #9. Beware of Crimson Peak !](https://media.paperblog.fr/i/875/8754572/cookie-time-9-beware-of-crimson-peak-L-9S5Yhx.jpeg)
C'est le Cookie Time. Un moment de détente pour parler cinéma. Alors installez vous dans votre canapé, prenez un thé et un cookie. Et c'est parti !
En 2006, après le succès de son film Le Labyrinthe de Pan, le réalisateur mexicain Guillermo del Toro a dans l’idée un film sur un manoir hanté de nombreux fantômes. S’attelant à la tâche de l’écriture avec son collaborateur Matthew Robbins, un premier jet se profile. Mais le timing est mauvais, Guillermo del Toro repousse le film au profit de Hellboy 2, puis de la trilogie avortée du Hobbit, puis du gigantesque Pacific Rim. Le scénario est réécrit une douzaine de fois pendant 9 ans et le réalisateur imagine un projet de plus en plus ambitieux. Legendary Pictures (Universal avait acheté les droits à l’époque, en 2006 mais les cède à la société et devient le distributeur) lui donne un budget de 55 millions de dollars (un énorme budget pour ce genre de film). Del Toro fait construire des vrais décors (le manoir est fait de A à Z dans les studios de Pinewood, décor maintenant détruit car prenant trop de place…). Crimson Peak voit le jour et sort en France en octobre 2015. Un film attendu de tous, pourtant le succès peinera à poindre le bout de son nez. Pourquoi ? Parce que le film était vendu comme le film d’horreur du mexicain. Pourtant, quand on se plonge dans cette magnificence visuelle, toutes les clefs sont là pour faire comprendre aux spectateurs que non, ceci n’est pas un film d’horreur, mais un conte gothique. Oui, vous savez, ce genre littéraire avec des jeunes filles à l’imagination débordante, qui frissonnent à la vue d’une porte qui s’ouvre toute seule dans un grand manoir anglais, pendant une nuit sans lune, comme nous le présente si bien Jane Austen dans son livre Northanger Abbey. Guillermo Del Toro décide de rendre hommage à ce genre, tout en y insufflant une touche de modernité bienvenue dans un genre encastré dans un siècle qui nous paraît trop rigide. Crimson Peak est une histoire de fantôme (qui ne sont ici pas juste une métaphore), d’amour, de haine et aussi de peur. Mais une peur insidieuse. Mal aimé par la critique de l’époque, je veux aujourd’hui revenir sur ce film réussi de bout en bout et le réhabiliter à vos yeux comme une oeuvre majeure d’un grand cinéaste. Tout un programme non ?
Hommage à la romance gothique
Pour comprendre en quoi Crimson Peak s’approche du genre gothique, il faut encore savoir ce que c’est exactement. On s’accorde que ce genre est apparu au XVIIIème siècle avec le roman Le Château d’Ortrande écrit par Horace Walpole en 1764. Dans ce siècle des Lumières, où tout devient explicable et rationnel, le roman gothique vient poser une ambiance macabre et sentimentale bienvenue. Bien que le gothique s'expanse dans toute l’Europe, c’est bien en Angleterre où il implantera ses terres. Et ce qui est hautement intéressant ? Ce sont les femmes qui se distinguent le plus (Ann Radcliff, les soeurs Brontë, Mary Shelley, Charlotte Smith, etc…). Pas étonnant donc que le personnage principale de Crimson Peak soit donc une jeune femme autrice d’un roman de fantôme. Le gothique leur permettait de faire une forte métaphore sur la marginalisation des femmes dans leur société et d’affirmer leur position dans le genre de l’horreur (un genre “d’homme” pour les éditeurs de l’époque). Le gothique, comme les autres genres, se caractérise par de nombreux éléments. Le décor : le gothique étant tourné vers le passé, les caractéristiques sont à peu près les mêmes que pendant la période du théâtre élisabéthain, comme les manoirs (hantés ou non telle est la question), les cryptes, les cimetières, les orages, les nuits sombres. Les personnages : on retrouve la femme innocente mais souvent persécutée, la femme fatale, le démon, le religieux, le monstre, l’homme fortuné et puissant, le chevalier servant. Niveau situation, des scènes de tortures, de mort, le pacte avec le diable, le suicide et le passé venant hanter le présent sont la base du gothique. Evidemment, quand on a toutes ces informations, il est très facile de définir Crimson Peak comme gothique. Guillermo Del Toro a pris toutes ces caractéristiques et les a façonné à son cinéma pour mieux lui rendre hommage.![[COOKIE TIME] : #9. Beware of Crimson Peak ! [COOKIE TIME] : #9. Beware of Crimson Peak !](https://media.paperblog.fr/i/875/8754572/cookie-time-9-beware-of-crimson-peak-L-XdCids.jpeg)
Le conte gothique moderne que personne n’attendait
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Edith est une jeune femme, qui aspire à devenir écrivain. Elle perd sa mère très jeune et vit avec son père, un “self made man” à Buffalo, aux Etats-Unis. Elle vit une vie de privilégiée, a de l’ambition et des opinions arrêtés, surtout sur les baronnets (et les titres bourgeois de l’ancien temps en général). Mais elle ne serait pas une pure héroïne gothique s’il ne lui arrivait pas des choses surnaturelles. Et elle le dit dès le début, elle voit des fantômes. Là où un autre film mettrait le doute sur ses dires pendant le film, Crimson Peak n’en fait rien. C’est un fait avéré, elle voit des fantômes, point. Donc, la folie est hors de question en ce qui concerne Edith. Une autre manière de rendre le personnage moderne ? En faire une autrice ambitieuse. Au début du film, Edith, qui a écrit un roman de fantôme, souhaite le publier. Mais son écriture féminine la trahit et son manuscrit est refusé. Elle réussit, grâce au connaissance de son père, à rencontrer un éditeur qui lui dit en face d’écrire une histoire d’amour, plus à propos pour une femme qu’une histoire effrayante. Mais Edith ne veut pas se laisser démonter et décide de taper son manuscrit, pour que son écriture trop féminine ne lui fasse plus défaut. Guillermo Del Toro pointe du doigt le paradoxe même du gothique. Une femme à l’époque du film (dans les débuts d’années du XIXe siècle) était stigmatisée à cause de son sexe. Pourquoi écrire une histoire d’horreur quand on a des mains délicates faites pour écrire des histoires d’amour ? Pourtant, le roman gothique compte bon nombre d’auteur féminin (et des bons). Et ces femmes ont du se battre pour être publier, comme notre Edith ici présente. On pense notamment à une des plus connues, Mary Shelley, citée comme exemple dans le film. Malgré son statut de bourgeoise et la bonne réputation de son père, Edith n’a aucune amie femme dans Crimson Peak. Son ambition et son souhait de travailler n’est pas bien perçue dans son entourage, comme on peut le voir dans une scène au début du film. La mère de son ami d’enfance, le Dr Alan McMichael, se moque d’elle en la traitant de Jane Austen ( une autrice reconnue mais qui se s’est jamais mariée, donc une vieille fille). Edith (qui a toujours une superbe répartie) lui répond qu’elle préfère finir comme Mary Shelley (veuve et sexuellement libre). Même si Jane Austen est considérée comme une des meilleures autrices (même maintenant), le fait qu’elle ne s’est jamais mariée est ici mis en insulte pour Edith. La mère du Dr McMichael lui fait comprendre que sa passion ne va pas l’aider à trouver un mari, qui devrait être son ambition principal. Le fait que Edith réponde à l’insulte en se considérant comme une Mary Shelley est de la provocation (l’autrice ayant eu une vie de “débauchée” : elle a vécu avec un homme marié, puis s’est marié avec lui quand sa femme s’est suicidée). Par contre, à l’inverse, les hommes qui entourent sa vie la soutiennent au maximum. Le père d'Edith lui offre un stylo, un geste symbolique fort pour encourager sa fille. Alan, lui, va encore plus loin, en lui offrant son soutien sur les fantômes en lui montrant des photographies où des silhouettes se profilent derrière. Une possible preuve de leur existence.
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Edith n’est pas la seule femme à être intéressante dans le film. Lucille, son inquiétante belle sœur apporte des éléments du giallo italien. Dans les bains publics, envahi de vapeur, le père d'Edith, seul, se fait assassiner violemment. L’identité du meurtrier est dissimulé au public (nous pensons tout d’abord qu’il s’agit de Thomas) par des gants noirs. Le mystérieux assassin s’avère être Lucille, qui n’en est pas à son premier meurtre. On ne peut s’empêcher de penser aux meurtrières de Dario Argento, souvent prises par des hommes, dissimulées grâce à la caméra. Lucille n’est pas juste la meurtrière, elle est le cerveau de la fratrie, commanditant les meurtres, choisissant méticuleusement les victimes. Elle n’a pas honte de son amour et son désir pour son frère, elle est même fière de la façon dont elle l’aime. D’un amour étouffant et destructeur. La violence semble être héréditaire, on apprend entre autres que leur père battait leur mère et que leur mère les battait eux. La féminité de Lucille s’est donc construit par la violence. Pas étonnant donc qu’elle arbore une robe rouge sang quand le spectateur la découvre pour la première fois. Ses meurtres sont une façon de garder auprès d’elle son frère et amant. Quand elle apprend que Thomas aime vraiment Edith, Lucille se rend compte que leur relation devra cesser. Elle est incapable de faire face à cette vérité et le poignarde. Lucille est le véritable monstre du film. Comme l’ont écrit les universitaires Catherine Spooner et Fred Botting “les monstres manifestent les effets des systèmes de domination et de déshumanisation qui les créent”. Si Edith n’est au final pas une victime, car elle a toujours été en phase avec ses ambitions et sa sexualité, Lucille est le produit des restrictions sociales et sexuelles que l’on fait subir aux femmes. La véritable horreur ne sont pas les fantômes, mais bien le patriarcat, car il traumatise les femmes et les transforme en fantômes ou en monstres. Les femmes sont au centre du récit, qu’elles soient vivantes ou mortes. Car les fantômes, aussi terrifiants soient-ils, sont en fait toutes des femmes essayant de protéger Edith. La mère de celle-ci la prévient “Beware of Crimson Peak” (méfie-toi de Crimson Peak). Une phrase énigmatique, mais qui prend tout son sens quand on apprend de la bouche de Thomas que le manoir Allerdale Hall est surnommé “Crimson Peak” en hiver à cause de l’argile rouge qui surgit parmi la neige. Les fantômes du manoir sont les anciennes victimes des Sharpe. Enola, celle qui a précédé Edith et qui a disséminé des preuves concernant la fratrie, la guide vers la vérité. A contrario, les hommes sont les victimes. Le père de Edith meurent sous les coup de Lucille. Thomas est sous la coupe de sa sœur. Alan, venu sauver Edith, survit grâce à elle. Si dans un autre film, le personnage d'Alan aurait eu sa part de héroïsme en sauvant la belle, ici c’est Edith qui l’aide à s’enfuir et le soutient.
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Ai-je réussi à vous faire changer d’avis sur Crimson Peak ? Je l’espère. En tout cas, je vous invite à le visionner (ou à le revisionner). Il est ce genre de film injustement mis de côté alors qu’il est composé de point fort indéniable. Et même, si je n’ai pas réussi à vous le faire apprécier, le revoir reste un plaisir pour les yeux, tant les décors et les costumes sont une splendeur. Ils mériteraient même un article à part entière, mais je laisse ce soin aux personnes qui s’y connaissent.