[Cannes 2018] “Un couteau dans le coeur” de Yann Gonzalez

Un couteau dans le coeurA Paris, à la fin des années 1970, Anne (Vanessa Paradis), productrice de films pornographiques gays, essaie de finaliser le tournage de son dernier long-métrage quand l’un des acteurs principaux est brutalement assassiné.
Contre toute attente, cela stimule sa créativité. Elle peut recruter de nouveaux acteurs et transformer le “scénario” – c’est relatif, pour ce genre de film – en enquête érotique sur une série d’homo-icides. Mais quand d’autres meurtres continuent de décimer l’équipe, elle doit se rendre à l’évidence. Le tueur cible bien ses productions, menaçant de lui faire fermer boutique et peut-être de lui ôter la vie…

A l’aide d’une intrigue s’amusant avec les codes du giallo italien et la mise en place d’une atmosphère conçue dans le même esprit, évoquant les oeuvres de Dario Argento ou le Cruising de William Friedkin, Yann Gonzalez laisse planer le doute sur l’identité du tueur. Est-ce un admirateur mentalement dérangé? Un psychopathe détestant les homosexuels? Un des membres de l’équipe? Est-ce Loïs (Kate Moran), la monteuse du film, qui prend un peu trop au pied de la lettre le mot “coupez”? Est-ce Anne elle-même, perturbée après que Loïs l’ait quittée, après plusieurs années de folle passion?
Mais, pendant les trois-quarts du film, il nous semble que la résolution de cette énigme criminelle est totalement secondaire. On se dit que ce jeu de (fausses) pistes n’est là que pour stigmatiser le mal réel, le SIDA, qui a commencé à faire des ravages au sein de la communauté gay à peu près à cette période-là. Ou, à défaut, de traiter des affres de la passion amoureuse.
Tout repose sur la mise en place d’une ambiance singulière, à la fois fascinante et inquiétante, drôle et tragique, qui représente bien le trait d’union entre l’insouciance des années 1970 et le retour brutal à la réalité des années 1982. Le film séduit aussi en décrivant un milieu artistique assez atypique, qui permet néanmoins à la créativité et la sensibilité artistique de s’exprimer.

Hélas, le dernier quart du film se recentre pleinement sur la résolution du whodunit, et ramène une oeuvre Art & Essai pleine de promesses au rang de petite série B (voire de série Z, pour ses nombreux détracteurs), un hommage inabouti aux maîtres du Giallo ou une parodie un peu trop sérieuse pour convaincre pleinement.
Pour l’apprécier, il faut accepter ses imperfections, son jeu d’acteurs souvent outrancier, et garder en mémoire toute la mise en place de l’intrigue et ses fulgurances esthétiques, envoûtantes.

On se dit que ce film de genre aurait peut-être eu meilleur accueil s’il avait été diffusé dans le cadre d’une séance de minuit plutôt qu’en compétition officielle. Au vu des réactions de rejet parfois violente des festivaliers, on se dit que le pauvre Yann Gonzalez, arrivé sur la Croisette avec Un couteau dans le coeur, risque d’en repartir avec de nombreux couteaux dans le dos.


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