Scène et suspense

Par William Potillion @scenarmag

Le suspense est un état d’incertitude apte à produire de l’anxiété. Dans une fiction, il a tendance à produire le même effet sur le lecteur quelles que soient les circonstances décrites.
Celles-ci peuvent en effet être légères et positives comme de savoir si la petite amie du héros acceptera sa demande en mariage ou bien si votre héros chutera ou non du bord de la falaise à laquelle il est accroché.

Le suspense met en place les sensations fortes. On obtient du suspense habituellement en retardant l’inévitable conclusion de la situation délicate dans laquelle se trouve le personnage.
Tous les genres sont concernés par le suspense. Bien sûr, le thriller capitalisera davantage sur le suspense qu’une comédie mais cette dernière a besoin aussi de scènes de suspense pour satisfaire son lecteur.

Comment savoir si une scène est dans l’ordre du suspense ?
  • D’abord, le personnage est en situation de péril ou bien si la scène a besoin d’un petit moment de préparation, la séquence continuera vite par placer le personnage en plein dans les difficultés. Il doit être en danger.
  • Les enjeux sont importants. Qu’ils soient émotionnels, physiques ou spirituels, ils n’ont jamais été autant cruciaux pour le personnage. Dans une scène où du suspense est recherché, les choses doivent vraiment se compliquer plus qu’à l’accoutumée pour le personnage.
  • La tension ne doit pas se relâcher pendant toute la durée du suspense. Il y a donc une montée en tension dès le début de la séquence qui ne retombera qu’à la conclusion de celle-ci.
  • Et le personnage est soumis à une pression soit par les événements eux-mêmes soit par d’autres personnages présents aussi dans la scène ou dans la séquence.

Le suspense est utilisé pour le bien-être du lecteur. Celui-ci adore suivre un protagoniste qui entre et sort des difficultés pour retomber encore dans de nouveaux problèmes.
Cela permet d’ajouter des complications à l’intrigue qui pourrait être un peu plate autrement.

Lorsque l’élan de l’intrigue a été quelque peu freiné parce que le lecteur avait besoin d’informations pour comprendre l’histoire, il est classique de procéder ensuite avec du suspense. La tension fonctionne un peu comme un grand huit.
Et puis, ces scènes de suspense aident les personnages à réaliser ce qu’ils veulent depuis le début de l’histoire. Le suspense procure de nouveaux défis aux héros. Cela met en place aussi une urgence à accomplir quelque chose et plus intimement, à ce que le personnage s’accomplisse lui-même.

Que va-t-il se passer ?

C’est la question dramatique la plus pertinente dans une scène de suspense. On ignore ce qui va arriver dans l’immédiat. Mais le suspense ne peut être imposé au lecteur comme une évidence. Il faut préparer le lecteur à cet état d’anxiété que nous cherchons à lui communiquer.

Dans une histoire de maison hantée, par exemple, l’héroïne a entendu un bruit dans la pièce qui se trouve au bout du couloir. Si elle se précipite dans cette pièce espérant surprendre ce qui est à la source du bruit, le suspense n’aura pas eu le temps de s’installer.
Il faut au contraire retarder ce moment de vérité. L’héroïne poussée par la curiosité qui devrait mettre fin à son trouble aura le courage d’arpenter lentement et craintivement le couloir plongé dans la pénombre jusqu’à cette pièce à l’origine de son anxiété.

C’est justement le but du suspense. Faire éprouver au lecteur la même anxiété que le personnage. Et plus vous jouerez avec les nerfs du lecteur et plus la séquence sera réussie.

Débuter le suspense

Une scène de suspense devrait s’ouvrir d’une façon telle que le lecteur ressente une inquiétude immédiate pour le personnage. On recommande de débuter toute scène alors que les choses ont déjà commencé (In Media Res).
Néanmoins, il est préférable de ne pas placer le personnage immédiatement en danger. Il faut prévoir celui-ci. Si l’idée de la scène est que le personnage se retrouve suspendu dans le vide accroché désespérément à un échafaudage, le lecteur a besoin de le voir monter à cet échafaudage. Ensuite seulement, son pied glissera et il se retrouvera en péril.

Et avant qu’il ne grimpe, on peut aussi montrer le malaise qu’il ressent à se trouver obliger de prendre un tel risque. Il faut tenter de partager cette inquiétude du personnage avec le lecteur. On démarre lentement puis on monte en crescendo la tension (ou la pression) jusqu’à la conclusion de la séquence.

Construire le suspense

Le suspense n’est pas seulement de voir le héros menacé par une arme ou se battant au bord d’une falaise. Il consiste essentiellement à déplacer le pouvoir entre les personnages. Dans ce combat au bord d’un précipice par exemple, il suffit qu’à tour de rôle les deux belligérants semblent l’emporter sur l’autre.

Pour créer du suspense au début d’une scène, vous pouvez :

  • Faire entrer dans la scène un personnage inattendu aux intentions apparemment suspectes. Par exemple, un personnage surgit de manière soudaine, sans prévenir et de plus au milieu de la nuit.
    Le protagoniste en concevra une méfiance naturelle, tout comme le lecteur.
  • Faire en sorte que le protagoniste se sente sous pression soit par les circonstances, soit par un ou plusieurs autres personnages. Pour qu’il y ait de la tension, il faut que ce protagoniste oppose une résistance à cette pression.
    S’il y a résistance, c’est parce qu’il se sent menacé. Considérez que votre protagoniste est encore sous le deuil de sa famille disparue lors d’un crash d’avion. Maintenant vient de surgir dans sa vie un personnage (peut-être antagoniste mais pas nécessairement) qui exige qu’il l’accompagne en avion pour se rendre en un lieu où la présence du héros est requise. Encore émotionnellement instable, le héros percevra peut-être malgré lui une menace et il est naturel qu’il tente de l’éluder.
    Le suspense se crée par cette réaction naturelle à la pression d’autrui.
  • Alors qu’il est sous pression, faites réagir votre personnage d’une façon qui va créer du conflit. En étant sous pression, le personnage se laisse submerger par ses émotions. Il peut réagir d’une manière tout à fait irrationnelle.
    Pris par ses émotions face à un nouveau venu, le personnage ne laissera pas ce dernier s’expliquer sur sa présence. Au contraire, il va le braquer. La tension entre eux va monter et peut-être que l’autre sortira un révolver et menacera le héros. C’est la réaction de ce dernier qui provoque le conflit, fait monter la tension et le suspense.

Le suspense est une question de retard. Plus l’auteur prépare l’anxiété (à la fois du personnage et du lecteur), plus il y aura de pression sur le personnage dans le cours de la scène et le suspense se construira davantage.